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Marguerite et Yvon

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Francesca Fa

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C’est une petite vie, disait Marguerite. Quand on lui demandait si ça allait, invariablement elle répondait : « C’est une petite vie ». On n’était pas bien sûr de comprendre ce qu’était cette petite vie ; parlait-elle de sa vie à elle, de la vie en général que l’on s’accordait à ne pas trouver bien belle aux informations ? Mais sa vie à elle, tout de même non, elle ne pouvait pas vraiment se lamenter. Certes elle avait vu partir son homme à la guerre, dont il n’était pas revenu. Disparu, volatilisé, pfuit un homme de moins à la guerre. Et certes ils étaient à peine mariés. Mais en guise de réconfort, l’état lui avait tout de même offert une belle petite somme rondelette avec laquelle elle avait pu s’acheter ce vieux bâtiment qu’elle habitait depuis, au lieu de la souillarde où les jeunes mariés avaient logé leur début de vie commune. Tout le monde au village disait, en parlant de l’unique veuve de la petite communauté, que perdre un homme ce n’était pas forcément une maladie et qu’avec un petit pécule, on en guérissait vite.
Elle le savait ce qu’ils disaient au village, aussi était-elle restée le plus souvent chez elle, bêchant elle-même son coin de potager et chassant les voleurs à plumes de ses fruitiers afin de s’assurer une récolte suffisante pour ses bocaux d’hiver. Les poules étaient bonnes pondeuses et ça lui suffisait comme ça, des œufs frais, des légumes, des fruits, et un peu de lait et de fromage qu’elle troquait à un fermier voisin juste assez aimable pour troquer ; et si lui ou la fermière posait une question sur comment ça allait, elle répondait « C’est une petite vie » et aussitôt s’en retournait dans son antre où personne n’était jamais entré. Pour le pain, c’était le maire, Yvon, boulanger de son vrai métier, qui le lui déposait chaque lundi et chaque jeudi, deux vrais beaux pains de campagne tout frais et savoureux, qu’il offrait à la jeune veuve qu’il avait rêvé d’épouser lorsqu’ils apprenaient ensemble l’orthographe et le calcul sur les bancs de mademoiselle Jocelyne. Mais avec le départ de l’institutrice, était arrivé le fils du nouvel instituteur, monsieur Bernard. Et ce fils d’instituteur, Jacques, il avait la tignasse un peu trop blonde et la belle du futur boulanger s’était mise à s’appliquer drôlement à ses devoirs, surtout en orthographe où elle décrochait régulièrement la meilleure note. Et de future épouse de boulanger, elle était passée épouse d’instituteur parti en guerre au lendemain de ses noces. Alors le boulanger resté au village avec son pied-bot s’était proposé à l’élection municipale, espérant gagner ainsi le galon que le pain ne lui assurait pas, malgré tout l’amour qu’il mettait à flatter sa pâte et à lui demander avec toute la chaleur du Sud de bien vouloir monter juste ce qu’il fallait. Élu plus jeune maire du pays à vingt-deux ans, il avait assuré sa charge avec autant de bonne volonté qu’il pétrissait ses pains, si bien que le village l’y aurait à chaque fois reconduit à coup de pied au derrière si jamais il avait voulu renoncer au mandat. Mais renoncer n’était pas un mot de son vocabulaire. Il avait demandé au village de le choisir pour maire, le village avait dit oui, il était marié au village, un point c’est tout. Si bien qu’en fait de mariage, il n’avait jamais eu le temps de s’enquérir d’une fiancée, la charge de la mairie ajoutée au travail du pain lui permettant juste de dormir cinq heures chaque nuit. Et puis Marguerite, peut-être un jour Marguerite arrêterait-elle de veiller son mort. Mais un mort qui n’est pas revenu, ça fait un mort que l’on veille parfois toute une vie. Marguerite était bien du genre à veiller toute sa vie un mari pas revenu de la guerre, appliquée comme elle était. Alors le boulanger avait attendu toute sa vie, appliqué à son pain comme aux trop nombreuses tâches que ses administrés ne se privaient pas de lui servir chaque matin à la brouette. Et il était content comme ça, heureux du travail accompli, et dormant ses cinq heures sur ses deux oreilles comme il aurait dormi sur trois ou quatre si la nature lui en avait fait le cadeau. Mais la nature lui avait fait le compte bien rond des oreilles et un compte un peu tordu des pieds, il n’y avait pas à réclamer, il fallait avancer, un point c’est tout.
Marguerite savait bien la bonne nature du boulanger. Et elle s’en voulait de l’avoir déçu. Elle ne savait pas si elle s’était rendue coupable de trahison, mais elle savait qu’elle avait cessé de l’aimer lui, son amoureux d’enfance, pour en aimer un autre, un nouvel arrivé, peut-être parce qu’il était nouveau tout simplement. Elle ne pouvait dire pourquoi les choses étaient allées ainsi, lui faisant regretter l’enfance si paisible et partagée de l’école aux champs, de la messe où on rigolait en échangeant des bonbons à la retraite aux flambeaux du quatorze juillet, toutes ces belles années à n’être jamais inquiète de rien, Marguerite. Ce n’était qu’après son deuil qu’elle avait compris combien Yvon avait souffert et elle s’en voulait, elle s’en voulait au point de ne plus oser le regarder dans les yeux lorsqu’elle le croisait. Aussi, pour ne pas l’importuner, lui laissait-il le pain sur la marche, sachant qu’elle le prendrait vite après son départ.
La famille de la jeune veuve ainsi que celle du soldat disparu l’avaient entourée au début comme il convenait de le faire, puis elle s’était retirée dans cette maison acquise aux dépens du mari et avait fait comprendre à tous qu’elle s’assumerait seule, cessant progressivement de répondre aux invitations pour s’isoler dans une vie qu’elle avait close à toute sollicitation. On ignorait ce qu’elle en faisait de cette vie et on plaisantait sur le nombre de chats auxquels on l’entendait parler lorsqu’on longeait son mur. Combien en avait-elle ramassés de chats ? Le lait, c’était peut-être bien pour eux, ça aidait à faire glisser les bestioles qu’ils devaient avaler, ah ça elle ne devait pas voir un seul mulot chez elle, la maligne. Les chats étaient ses compagnons, ils étaient devenus sa famille et il est vrai qu’elle leur parlait beaucoup, et il est vrai qu’ils répondaient. C’était une petite vie, disait-elle, comme elle aurait dit « une vie de chat », considérant que ça lui suffisait comme ça.
C’est Yvon qui s’est étonné de trouver le jeudi matin le pain du lundi tout desséché et qui a forcé le petit verrou de la porte. Et c’est bien ainsi car elle dormait, à la table de la cuisine, sur un cahier qui s’ouvrit en tombant lorsqu’il voulut la redresser. Et dans ce cahier qu’il ramassa ensuite, un nom lui sauta au cœur, son nom à lui, Yvon, alors il lut et lut encore jusqu’à la fin ce cahier ainsi que la rangée de cahiers rangés au bas du vaisselier, des cahiers dans lesquels étaient composés de courts poèmes avec des mots comme pain, fleurs, soleil, rivière, chat, et Yvon au début de chacun : « Yvon, merci pour ton pain de mon lundi... ». Quand il eut le temps, il compta les poèmes, et en faisant le compte des pains de toutes ces années, il en trouva le même nombre.
Marguerite n’ayant plus de famille vivante, Yvon se chargea de lui donner une sépulture à un endroit du petit cimetière qu’il avait réservé pour lui-même. C’est bête, pensa-t-il, on va enfin être mariés.

PRIX

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Guy Bellinger · il y a
Un pain, un poème, quelle jolie idée... La belle histoire triste nimbée de mélancolie (je ne trouve pas l'équivalent de "saudade", "Sehnsucht" ou "quiet desperation") d'une vie trop petite par pudeur, par manque d'audace, les frontières du non-dit barricadant ce cœur aussi grand qu'une place publique. Une fin d'un romantisme poignant. Pour faire bref, j'ai beaucoup aimé.
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Francesca Fa · il y a
J'aime beaucoup, pour ma part, votre commentaire, comme toujours sensible, merci beaucoup Guy. J'aime aussi "quiet desperation" quasi oxymorique, si doux et proche en effet de l'idée de mélancolie ... Happy quiet sunday to you !
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Adaq · il y a
Une belle sensibilité dans l'écriture pour nous faire partager un moment de tendresse . +1
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Francesca Fa · il y a
Merci de votre/ta visite Adaq
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JHC · il y a
+1 pudique et émouvant, l'écriture est très agréable:)
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Francesca Fa · il y a
Merci beaucoup, j'ai aussi de la tendresse pour eux...
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Brigitte Prados · il y a
Des non-dits qui transpirent toute une vie et qui empêchent l'épanouissement d'un amour... joliment raconté à travers vos deux personnages Marguerite et Yvon. Des petites pépites de phrases, parsemées ça et là, que j'aime beaucoup. De la sensibilité, de la délicatesse, de la poésie qui rendent cette histoire touchante. Merci, Francesca.
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Francesca Fa · il y a
Merci à vous Pradoline, touchée à mon tour ! à bientôt dans nos textes ...
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Dominique Hilloulin · il y a
De son vivant, Marguerite se refuse à Yvon .Morte, elle s'abandonne à lui ! Nous suivons le cheminement muet de ces deux êtres qui le poursuivront dans le silence éternel . J'ai voté.
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Francesca Fa · il y a
Merci Dominique !
Je viens de faire mon bon pain bio, chez moi c'est plutôt dimanche que lundi ou jeudi, mais il est aussi bon que celui d'Yvon !
Bon dimanche !

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Dominique Hilloulin · il y a
Indubitable, bon appétit ! Avez vous lu mon "Vous m'avez fait peur "? Un abonné m'a fait part de son étonnement par rapport au peu de lectures .
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Francesca Fa · il y a
Je ne crois pas, j'irai bientôt, promis...
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De l'Air ! · il y a
J'a-dore Francesca ! Comme cette "petite vie" nous donne une grande émotion...et comme on s'attache à ces deux "petits" personnages qui nous racontent leur quotidien frissonnant de silence, de regrets et de bonté... " Un mort qui n'est pas revenu, ça fait un mort que l'on veille parfois toute une vie."
C'est très beau et tellement juste... Je vais aller lire vos autres textes !

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Francesca Fa · il y a
Grand merci Christian (je viens d'aller voir votre page et je vais y retourner vous lire) Très heureuse de l'amitié que Marguerite et Yvon rencontrent sur short, j'en suis sincèrement touchée... À bientôt dans nos textes...
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Nadine Gazonneau · il y a
Quel beau texte plein de tendresse . Marguerite , femme très attachante . J'ai aimé . Vous avez le vote de Tilee
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Francesca Fa · il y a
Merci beaucoup Tilee, je suis heureuse que vous aimiez Marguerite, moi aussi je dois dire... À bientôt
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Skelton · il y a
C'était peut-être une petite vie, mais en tout cas ce n'est pas une petite écriture, Francesca, encore une fois j'ai adoré. C'est triste, mais il y a plein de tendresse et d'émotions dans ce récit, comment ne pas aimer, je suis fan de votre plume. Encore une fois je vote.
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Francesca Fa · il y a
Cher fan Skelton, merci merci merci ! Vous dites si chaleureusement votre enthousiasme que je voudrais écrire quelques dizaines de récits rien que pour vous !
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Fantec · il y a
Et voilà comment on rate une vie... Votre écriture est fine, à petits pas. Vous soufflez discrètement des émotions dans une histoire simple d'un autre temps.
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Francesca Fa · il y a
Merci beaucoup Fantec, oui l'histoire est d'un autre temps mais le simple vrai amour que l'on rate est, je crois, de tous les temps... À bientôt certainement...
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James Wouaal · il y a
Votre visite m'a mené à votre espace et à ce récit. C'est un vrai petit bijou d'émotions. Formidable.
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Francesca Fa · il y a
Merci James pour vos mots délicats. Je suis heureuse que Marguerite et Yvon vous aient touché. À bientôt dans nos textes...
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