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Marguerite et la mer

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Vesily Esaguva

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Du haut de la falaise d'Etretat, là où la Normandie culmine, Marguerite regarde la mer qui s'éclate sur la muraille de calcaire. Elle est sombre, mystérieuse et imprévisible. Elle gronde puis s'éclaire et s'apaise, fait le gros dos. Elle vague à l'âme. Les embruns maritimes, brassés par le vent et le ressac, s'envolent en une multitude de bulles, mouillent les cheveux, la robe et les bottines de Marguerite, déposent du quartz sur sa peau. Marguerite a 100 ans peut-être plus, peut-être moins. Elle a vécu dans ce tableau. Les couches successives qu'elle a cousues entre elles puis barbouillées au pinceau, en bleu de cobalt, en rouge vermillon, en orange soyeux, d'orages en couchers de soleil, scintillent comme des lanières d'argent nouées à l'œillet du ciel. Marguerite est attachée à ce voile d'écume où le soleil se glisse. Au loin naviguant sur le fil de l'horizon, Marguerite distingue trois petites barques de papier multicolore. Elles brillent chacune leur tour au gré de la houle, tantôt sur les crêtes, tantôt disparaissant derrière l’onde moutonneuse. À l'intérieur de chacune des barques, un homme se tient debout. Ils la regardent du bout de la mer et lui envoient un baiser avant de plonger dans l'immensité bleue du ciel et des flots confondus.
L'horizon...
Les souvenirs se fracassent sur les parois du crâne de Marguerite. Sur le sol, les coquillages brisés par les remous en colère s'amoncellent dans sa mémoire. Les vagues lèchent sauvagement, l'une après l'autre, les embarcations de fortune.
Ancrage...
Etretat était le repère de Marguerite, pas si loin de ses racines charbonneuses que le calcaire avait blanchies et cimentées à la falaise, au milieu de sa vie.
Etretat, en pays de Caux, petit village de pêcheurs modestes où les bateaux dégoulinants de poissons ondulent dans le port, succombe à la tentation et au faste, revêt son maillot de bain et accueille Orphée dans sa descente aux enfers sous les auspices de Jupiter. Marguerite n’assiste pas à cet opéra bouffe, elle préfère les falaises "d'albâtre" en retrait du village qui ont inspiré les chercheurs de mots et les passeurs de lumière ; ceux dont l'âme créatrice avait su sublimer ce lieu ensorcelé comme l'arche de la porte d'Aval, une flèche à son flanc gauche sous les feux du soleil couchant : là où, Marguerite éblouie voyait une aiguille du paléolithique brisée en deux, dont le chas, à la surface de l'eau, aurait laissé passer le fil de sa vie plus qu'un navire aux voiles déployées.
Sur ce fond marin, où la puissance ancestrale de la pierre appelle le regard impressionné des hommes, où les couleurs du temps attrapent les mots, où la lumière transgresse le monde et donne le change à la mort, Marguerite peint le corps des hommes blessés, brode les cœurs de perles d’eau, illumine les âmes chevillées aux souvenirs de guerre, pour quelques baisers fuyants et une pièce à trou.
Marguerite a reconnu l'un de ces hommes courbés sur le miroir de l’eau : celui qui a plongé la tête la première au creux de la vague. Ils s'étaient rencontrés l'hiver de la libération, dans un bar de la place du vieux Marché, où Marguerite observait le monde. Ce jour-là il pleuvait, la tempête faisait rage. Derrière la vitre ruisselante, les passants accéléraient le pas en évitant les flaques d'eau. La rue s'écoulait dans les égouts. Il était rentré comme si la pluie avait déposé un morceau de bois vermoulu sur le trottoir, juste devant la porte du bar. Il était blême, trempé de la tête aux pieds, les yeux perdus sous ses cheveux longs et abondants. Dans cet univers confiné où la fumée de cigarette se mêlait aux vapeurs d'alcool et de café, il chavirait sur ses jambes frêles : deux roseaux sans racine supportant un corps sombre et voûté. Il revenait de l'enfer et les larmes rouges à gauche de sa poitrine se répandaient sur le carrelage poisseux. Marguerite le prit sous son aile, recueillit sur le sol son âme échouée. Le lendemain, au lever du jour, Marguerite avait terminé son ouvrage : une jolie reprise au point de chausson de l'épaule gauche à la hanche droite parant la douleur sur sa peau, d'un sautoir d'écume de mer.
La mer...
Marguerite n'a cessé tout au long de sa vie de réparer le cœur des hommes. Mécanicienne de l'amour avec ses doigts de fée, ses ailes d'ange, son sourire accroché à la brèche du temps, elle avait l'art des horlogers et des orfèvres. Avec son aiguille d'argent et son fil d'or, elle brodait les plaies du cœur. Elle croisait l'amour avec l'âme. Les cœurs devenaient des tapisseries de Pénélope où l'histoire des aventuriers déglingués, des héros sans armure, des colosses fragiles, se racontait de périples fantastiques en amours exaltants.
Perchée sur sa falaise, les bras à l'horizontale, Marguerite est prête à s'envoler. Elle flotte dans sa robe blanche, le cri des mouettes se perd dans la tempête. La douleur lancinante qu'elle avait ressentie au milieu de sa vie et au cœur de ses omoplates n'était qu'un mauvais souvenir. Elle avait eu le courage de laisser pousser ses ailes au prix d'une souffrance ballottée au gré de l'amour, des caprices des hommes, des rêves inaccessibles, des éclaboussures colorées de la vie. Elle a vécu intensément bercée par la joie, le merveilleux, la beauté, secouée par la tourmente et le fracas de la vie. Les ailes déployées, elle plonge dans la mer et le ciel confondus. Elle bat de l'aile pour atteindre les barques de papier mâché, se jeter dans les bras des Dieux de pacotille, l'inaltérable mot « Aimer » tatoué sur son front.
Tableau...
Marguerite, une fleur qu'on effeuille... je t'aime un peu, beaucoup, passionnément, pas du tout... Je t'aime, et ce tableau perdu dans la salle Sully du Louvre, devant lequel je suis, me transpose sur la falaise d'Etretat où un homme se tient debout, dos à l’immensité maritime. Il est penché comme une sagne dans la tempête. Ses longs cheveux, au vent, balaient le ciel et la mer unis sur la palette outremer de Marguerite. La mousse blanche d'une vague scélérate, entoure le corps de l'homme, rince son cœur meurtri. Au loin sur la ligne d'horizon, une femme majestueuse comme le cygne, plane sur une chaloupe. Son aile gauche effleure les lames rugissantes. Plus un écho dans la salle, la marée nous a emportés.

PRIX

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Moniroje · il y a
Peint avec des mots.... Une bien belle peinture; à mon avis, un petit chef-d-oeuvre. Doit être encore plus beau entendu...
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Vesily Esaguva · il y a
Merci beaucoup ! Il a été effectivement lu à voix haute dans le cadre d’une lecture collective au théâtre. 😏
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Vesily Esaguva · il y a
Merci ! Il a été effectivement lu à voix haute dans le cadre d’une lecture collective au théâtre. Merci merci
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jc jr · il y a
Je ne sais pas, si vous êtes une chercheuse de mots, mais en tout cas, vous les avez trouvés,empreints de cette belle poésie, qui m'a enveloppé sur cette falaise de calcaire et m'a emmené vers les tableaux de la vie de Marguerite. Merci. *****
Et si le cœur vous en dit, je vous propose de venir pousser la porte des histoires en lice dans le prix la mort en cavale.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-porte-des-histoires

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Vesily Esaguva · il y a
Un bien joli commentaire qui honore Marguerite ! Merci
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Artvic · il y a
Beaucoup de poésie dans ce texte. J'adore.+5
Bravo Sylvie

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Vesily Esaguva · il y a
En toute simplicité et avec le coeur Merci beaucoup !
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Ritaoua · il y a
c'est magnifique... plus qu'un voyage dans le temps et dans l'espace... un voyage dans le coeur et dans la douleur de la violence de la vie, un voyage au coeur de l'amour aussi... bravo pour cette audace
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Vesily Esaguva · il y a
Merci pour votre très beau commentaire. Je suis touchée.
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michel jarrié · il y a
Une bien belle nouvelle ! Votre Margueriite ? de Le Sueur je suppose. J'ai essayé sans succès de la voir sur toile. En tout cas bravo pour ce voyage dans le temps.
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Vesily Esaguva · il y a
Merci ... du plaisir aussi ! Belle semaine !
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Alain Derenne · il y a
Hekko, pour Marguerite prénom de ma G.Mère un +5
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Chantal Sourire · il y a
Un joli voyage, je vote !
Et vous invite sur ma page, merci !

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Vesily Esaguva · il y a
Merci beaucoup ! j'y vais d'un pas voyageur.
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Randolph · il y a
Très beau texte, je me retrouve à l'autre bout du "monde"...
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Vesily Esaguva · il y a
Alors je suis ravie que vous ayez voyager aussi loin ! Merci 😊 beaucoup
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Randolph · il y a
C'est loin en image, pas en distance...la Provence, la Méditerranée...
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Ghislaine Filiot · il y a
Un bien joli texte qui nous donne l'envie de prendre le large et de déployer nos ailes pour découvrir d'autres horizons je vote avec joie et plaisir
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Vesily Esaguva · il y a
Merci 😊 ! De belles pensées pour cette journée ensoleillée je l’espère.
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Felix CULPA · il y a
Un homme à la mer ! Un très beau récit dont l'écriture a su me séduire par sa poésie et son romantisme, et aussi quelques effluves de nostalgie. Mes 5 voix pour vous Vesily.
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Vesily Esaguva · il y a
Merci du fond du cœur ... oui une certaine nostalgie romantique.
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Felix CULPA · il y a
Merci à vous Vesily d'écrire de si belles choses !
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