Margaux et les objets trouvés

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Autant que je m’en souvienne, j’aime lire depuis que j’ai appris il y a…. fort longtemps…. Je voue une admiration à tous ceux qui sont capables de produire des histoires, de capter des  [+]

Image de Hiver 2020

« Objets inanimés avez-vous donc une âme… » Lorsqu’on citait ce vers de Lamartine, Margaux avait une bonne raison de répliquer : « … qui s’attache à votre âme et la force d’aimer ». Elle travaillait depuis peu au bureau des objets trouvés de la préfecture et ces vers faisaient écho à une étrange histoire qui allait la convaincre que parfois oui, les objets ont une âme, enfin, sans doute un peu de l’âme de leur propriétaire, si tant est que les objets dont on dispose nous appartiennent vraiment.

Le quotidien de Margaux était rythmé par la valse des objets que les gens pouvaient perdre en une seule journée : pièces d’identité de toutes nationalités, livres, trousseaux de clés, valises, sacs, paquets cadeaux, vêtements, sans oublier les incontournables parapluies et enfin, signe des temps, une incroyable quantité de téléphones portables et autres objets connectés, de tous modèles et de tous prix. Les bonnes âmes qui les trouvaient les rapportaient dans un commissariat ou directement au bureau des objets trouvés où se faisait le tri, où s’opérait le grand classement et où commençait la deuxième vie des objets que personne ne venait jamais réclamer.

Un jour qu’elle s’occupait de l’accueil du Public, Margaux vit une vieille dame se présenter à son guichet. Ses collègues lui avaient raconté qu’elle venait tous les jours depuis trois mois. Un voyou l’avait brutalement agressée pour lui voler son sac. Mais le plus important, à ses yeux, n’était pas le peu d’argent qu’il contenait ou ses papiers d’identité ; dans l’agression, il lui avait également arraché la broche qu’elle portait sur son manteau. Au-delà de sa valeur marchande, ce bijou était si précieux aux yeux de cette vieille dame qu’elle venait chaque jour au bureau des objets trouvés, prenait son ticket et attendait patiemment l’appel de son numéro à l’un des guichets.

Margaux, qui lui trouvait une ressemblance avec ses deux grand-mères, éprouva de l’empathie devant cette femme digne et opiniâtre. Aussi, plutôt que la laisser debout devant son guichet, Margaux fit le tour du comptoir et invita la vieille dame à s’asseoir avec elle dans le hall d’accueil. Elle l’écouta lui raconter son histoire.

Dans la France occupée, Louise avait tout juste 15 ans et son tout premier amour s’appelait Samuel. C’était le fils de l’artisan joaillier qui habitait dans sa rue. Samuel apprenait ce métier d’art avec son père et ce jeune apprenti minutieux était doué et créatif. Un soir de printemps, les deux adolescents firent le serment de se marier une fois la guerre finie. Alors que dans le grand parc des Buttes-Chaumont ils se juraient amour et fidélité, une libellule vint se poser sur la main de Louise. Ils prirent cela comme un beau présage et firent de cet insecte irisé le témoin de leur vœu. Sur un saule, Samuel grava les initiales de leurs prénoms savamment enlacées et promit à Louise de lui confectionner la plus belle des broches qui prendrait la forme d’une libellule.
Le soir même, alors qu’il rentrait chez lui, Samuel fut pris dans une rafle et conduit avec sa famille au Vélodrome d’Hiver, antichambre de l’enfer des camps de concentration pour les juifs de Paris. Ils furent tous déportés dans les jours qui suivirent.

À la libération, Louise avait tenté de retrouver Samuel et sa famille. Elle se rendait régulièrement dans les locaux de la Croix-Rouge qui s’occupait des prisonniers et rapatriés des camps. Mais ses recherches restèrent vaines et dix années passèrent avant qu’elle ne fit une étrange rencontre. Elle s’était liée d’amitié avec une sœur de l’institution qui lui transmit un message. Un homme souhaitait contacter Louise et disait avoir quelque chose pour elle.

C’est le cœur battant à tout rompre que Louise se rendit au rendez-vous au siège parisien de la Croix-Rouge, patientant dans la salle d’attente qu’elle avait si longuement arpentée lors de ses recherches dix ans auparavant. Au bout de quelques minutes, elle vit arriver un homme qu’elle prit pour un vieillard. Il était infiniment maigre, « décharné », pensa-t-elle. Petit, les yeux vifs, il s’approcha timidement et se présenta. Ruben avait été en captivité avec Samuel.

Il raconta à Louise les deux années passées aux côtés de Samuel. Il était joaillier et sa profession lui avait permis d’échapper aux chambres à gaz. À chaque arrivée de train, les gardes triaient les nouveaux et ceux qui, comme Samuel, étaient doués d’un talent particulier, avaient momentanément la vie sauve. Samuel fut envoyé à l’atelier de fabrication de bijoux. Les officiers du camp se faisaient confectionner des parures avec l’or et les pierres des bijoux dont ils dépouillaient les déportés.

Ruben se prit d’amitié pour le jeune Samuel et, quand ce dernier lui raconta son histoire et la promesse qu’il avait faite à Louise de créer pour leurs fiançailles une broche en forme de libellule, Ruben décida d’aider Samuel. Dans cet univers concentrationnaire où survivre était en soi un défi, créer et se rebeller étaient de véritables actes de courage. Cela donnait aux deux hommes une raison de vivre, un but noble qui les rendait grands, eux que les nazis ravalaient au rang de bêtes.

Jour après jour, au gré des demandes des officiers du camp, Samuel et Ruben réussirent à détourner, au profit de leur projet, assez d’or et d’éclats de taille de pierres semi-précieuses. En quelques mois d’un travail aussi discret que dangereux, Samuel fit naitre entre ses doigts une magnifique libellule au corps d’or finement ciselé, serti de quelques éclats d’aigues-marines, citrines et grenats. Comme sur le tronc du saule du parc des Buttes-Chaumont le soir de leur serment, Samuel avait parachevé sa création en gravant sous le corps de l’insecte un L et un S entrelacés. Ruben devait se charger de faire parvenir le bijou à Louise.

À ce moment du récit, Ruben essuya ses larmes. Dans son récit, il faisait revivre Samuel et voyait bien que Louise, qui buvait ses paroles, espérait qu’il soit vivant. La mort dans l’âme, il lui raconta comment ils avaient été trahis par l’un de leurs proches qui avait éventé leur projet contre quelques bouts de pain. Le soir même, les officiers firent fouiller leur atelier et leur baraquement, et trouvèrent le bijou. Ruben déclara qu’il en était le créateur espérant sauver Samuel. Mais le sadisme de leurs bourreaux était sans limites et, plutôt que de se priver d’un maître joaillier, le commandant du camp fit exécuter Samuel et s’empara de la broche libellule qu’il offrit à son épouse.

À la libération du camp par les troupes alliées, Ruben, qui avait survécu, fut pris en charge par la Croix-Rouge. Cinq années plus tard, il était devenu chasseur de nazis et parcourait le monde à la recherche de ceux qui avaient échappé au procès de Nuremberg. Un jour qu’il arpentait les rues de Montevideo sur une piste prometteuse, Ruben aperçut dans la vitrine d’un prêteur sur gages un bijou qui fit flancher son cœur. Le vendeur lui confirma son intuition. L’homme qui avait laissé cette broche en gage il y avait plus d’un an avait un accent germanique. Comme il n’était pas venu la reprendre dans le délai légal, la broche avait été mise en vente. Ruben s’assura de la présence des initiales gravées sous le corps de l’insecte. C’était bien la broche de Samuel. Il acheta le bijou qui lui parut plus brillant une fois dans sa main. Dès lors, il n’eut de cesse de retrouver Louise et c’est extrêmement ému que, terminant son récit, il sortit de sa poche un petit écrin rouge qu’il lui tendit.

Depuis ce jour où Louise reçut des mains de Ruben le cadeau de Samuel, sa vie fut transformée. Elle était en paix, trouva l’amour, se maria, eut trois enfants et une vie très heureuse. À chacun des moments importants de sa vie, elle avait arboré fièrement cette libellule et à chaque souhait formulé, comme on fait un vœu au passage d’une étoile filante, ses désirs furent exaucés. Louise était persuadée qu’il y avait un peu de l’âme de son amour perdu dans ce bijou précieux.

Margaux avait été captivée par cette incroyable histoire. Elle fit à Louise la promesse de retrouver ce bijou. Elle réalisa une affiche sur laquelle elle avait dessiné la broche libellule. À la manière des avis de recherche, elle la diffusa sur les réseaux sociaux, racontant toute l’histoire de Louise et Samuel. Pendant ses week-ends, elle courait les boutiques d’antiquités, les échoppes de rachat d’or et les enseignes de prêteurs sur gages. Tout un mois passa sans nouvelles du bijou. La santé de Louise déclinait et Margaux commençait à désespérer.

Un soir, alors qu’elle terminait de ranger en réserve les objets inventoriés du jour, elle aperçut une libellule posée sur le garde-corps de l’unique fenêtre qui donnait sur le parc. Margaux vit en l’insecte un présage. En sortant de la réserve, elle remarqua sur le comptoir d’accueil devant son bureau une petite boite qui n’y était pas quelques minutes avant. Personne n’avait remarqué qui l’avait déposée là.

Louise attendait Margaux sur le pas de sa porte. Elle avait l’air plus jeune dans la lumière de ce soir d’été. Quand Margaux ouvrit sa main, découvrant le bijou retrouvé, les éclats de pierre de la libellule se mirent à luire intensément. Leurs reflets brillaient à nouveau dans les yeux de Louise ; elle avait inspiré tant d’amour à Samuel qu’il avait mis toute son âme à tenir sa promesse. Alors oui, depuis ce jour, Margaux vous dira que parfois, les objets ont une âme.

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Kolgard Sino · il y a
Très beau texte, j'ai énormément accroché et me suis fait absorber par votre écriture. Un récit à travers les âges, bien narré, bien construit, bien écrit, doux et plaisant !
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Dieudonné Ndayizeye · il y a
Une histoire qui m'inspire. Merci. Je vous invite de voter pour mon texte en compétition.

https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/zeze-lhomme-a-limage-dun-marie-1

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Doria Lescure · il y a
merci beaucoup et, je suis passée vous lire.
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Pierre LE FRANC · il y a
Très beau récit empli d’émotions et de souvenirs. Votre écriture est douce et limpide. Elle coule du début à la fin comme un ruisseau. Un beau moment de lecture.
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Burak Bakkar · il y a
Bravo Doria ! Belle plume ! Toutes mes voix !
Je t'invite à lire le mien https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/plus-noir-que-le-noir-2
Sincèrement votre avis m'intéresse beaucoup !

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Doria Lescure · il y a
Merci,
je ne suis pas en compétition mais c’est gentil à vous de passer sur mes lignes et, je suis passée sur les vôtres.

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Gaelle Ghanem · il y a
J'adore, quel talent!!!
Je vous invite à découvrir mon oeuvre: https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/noir-cest-noir-il-me-reste-lespoir

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Doria Lescure · il y a
Merci Gaelle, je suis passée vous lire.
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Utilisateur désactivé · il y a
Votre texte est vraiment beau :) J'ai apprécié vous lire. Je vous invite à me lire et espère vos voix aussi :)
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/memoires-obscurs
Merciiiiiiii :)

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Doria Lescure · il y a
merci à vous, je suis passée sur vos lignes et ai apprécié votre récit.
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lucile latour · il y a
si émouvante cette belle histoire fort bien écrite qu' on voudrait en savoir davantage sur Louise et Margaux à la suite de cette magnifique découverte ..ne pas finir..bravo.
Merci de prendre un instant pour aller lire et soutenir Sur le chemin qui mène au puits et le poème Jusqu'à la pointe. ils sont en lice pour ce printemps. vous me direz. merci ++

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P. P. · il y a
Voilà qui s'appelle un talent d'écriture.
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Doria Lescure · il y a
Un grand merci à vous, c’est gentil de venir sur mes lignes.
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charlotte willcad · il y a
Absolument magnifique! Bouleversant, je n'ai même plus de mots pour vous dire à quel point j'ai apprécié cette histoire... Merci pour ce brin d'amour pur que vous venez de m'offrir!
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Doria Lescure · il y a
Je suis sincèrement ravie si vous avez aimé ce récit et vous êtes la bienvenue sur toutes mes autres histoires.
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jusyfa *** Julien · il y a
Bonjour Doria, je pensais vous lire sur un "72 h", mais...
Pour vous changer du confinement, je vous invite "virtuellement" à prendre l'air de la campagne :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/vive-la-campagne?utm
À bientôt.

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