Mare Nostrum

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En compétition
Image de Printemps 2021
Accroché à son débris flottant, Alfa regarde s’éloigner le navire humanitaire qui a recueilli les autres passagers survivants sans l’apercevoir et le laisse seul au milieu des flots, voué à une mort certaine.
Il ravale ses larmes et lutte de toutes ses forces contre la terreur qui commence à l’envahir. Autour de lui, la Méditerranée déploie la splendeur inquiétante de ses eaux d’un bleu sombre, délicatement ourlées de l’écume blanche des vaguelettes d’apparence innocente. Rien ne laisse imaginer la fureur des éléments qui se sont déchainés contre eux quelques heures plus tôt, secouant leur embarcation sans ménagements tandis que, serrés les uns contre les autres, pleurants et suffocants, ils imploraient le ciel de leur venir en aide.
Au début du voyage, les vagues de plus en plus hautes l’avaient rendu malade et il avait préféré rester sur le pont malgré les nuages menaçants. Quand la tempête s’est levée, il somnolait, appuyé contre le boudin en plastique, la main posée sur le tas de gilets de sauvetage. La première goutte de pluie, épaisse et lourde, s’était écrasée sur son front. Avant même qu’elle ait commencé à couler sur son nez, avant même qu’une deuxième goutte ne touche sa peau, il était debout en train d’enfiler un gilet. Il n’y en aurait pas assez pour tous, le passeur leur avait assuré que le nombre était suffisant, mais on voyait bien qu’il mentait. Ce fils de chien avait ri en voyant leur air inquiet, leur montrant le ciel bleu et la mer plate :
« Dans cinq heures, vous êtes arrivés en Europe, vous n’aurez pas besoin des gilets, je vous en donne parce que c’est le règlement et que je suis honnête, mais sur la vie de ma mère, vous ne risquez rien ».
Et il était parti en emportant toutes les économies de la famille d’Alfa et du village qui s’étaient cotisés pour l’envoyer en France devenir riche.
Il ferme les yeux pour les protéger du soleil aveuglant et se souvient de tous les préparatifs avant son départ, de la fierté inquiète de sa mère, des larmes de Fatou quand il l’a serré une dernière fois dans ses bras en lui promettant de la faire venir en France pour se marier dès que possible.
Les discussions avaient duré longtemps autour de l’arbre à palabres de son village sénégalais. Il s’agissait de savoir lequel d’entre eux aurait la chance de partir en France où la vie était douce et les gens tous riches. Là-bas, on pouvait gagner de l’argent facilement, et les Sénégalais costauds et dégourdis trouvaient du travail dès leur arrivée. C’est ce qu’ils racontaient le soir autour de l’arbre, mais Alfa n’avait pas forcément envie d’être l’Africain costaud et dégourdi que les Français attendaient avec impatience. Néanmoins, il était grand et fort, il avait appris à lire le français plus vite que n’importe qui à l’école du village et Maman aurait besoin de son argent pour élever ses petits frères et sœurs. Le chef de village l’avait fait venir pour lui annoncer solennellement qu’il avait été désigné à l’unanimité par les membres du conseil pour partir en France devenir riche et faire rejaillir cette réussite sur toute la communauté. Il s’était alors forcé à sourire et à le remercier pour cet honneur en posant la main sur son cœur.
Durant plusieurs semaines, il avait patienté des heures devant l’ambassade de France afin d’obtenir un visa. Apparemment, il ne suffisait pas d’être costaud et dégourdi, encore fallait-il le prouver. On lui demandait de justifier d’une adresse en France, de montrer un diplôme, ou encore mieux un contrat de travail français, toutes choses qu’il était dans l’incapacité de fournir. Il faisait la queue dès quatre heures du matin pour tenter de déposer un papier qui n’était jamais le bon et avait commencé à se faire de nouveaux amis parmi les candidats au visa. L’un d’eux s’appelait Lamine, il avait son âge, venait du village voisin du sien et lui ressemblait vaguement. Ils finirent par découvrir qu’ils étaient cousins à un lointain degré et passèrent dès lors des heures à attendre ensemble sous le vigoureux soleil sénégalais un visa de plus en plus hypothétique, tout en se racontant leurs vies à peine commencées.
Un homme les aborda un jour pour leur expliquer qu’ils perdaient leur temps à l’ambassade. S’ils souhaitaient réellement se rendre en France, il leur faudrait emprunter les chemins moins officiels, qui, bien que sinueux, n’avaient jamais empêché les candidats à l’exil de faire fortune en Europe. Un peu méfiants, les garçons l’écoutaient décrire avec assurance et précision le voyage qu’il leur faudrait entreprendre, au cours duquel ils verraient des paysages magnifiques et rencontreraient des gens fascinants. Tout cela pour bien moins cher qu’un billet d’avion sans parler du visa dont ils feraient ainsi l’économie.
— Mais que vont dire les Français si nous arrivons sans visa ?
— Ne vous inquiétez pas, une fois que vous serez sur place, ils ne vous renverront pas, ils ont besoin de Sénégalais costauds et dégourdis, comme vous ».
Les garçons finirent par se laisser convaincre tout en se réjouissant d’avoir la chance d’être tombés sur cet homme providentiel. Ils rentrèrent dans leurs villages respectifs rassembler leurs affaires et embrasser leurs familles. Tout en préparant son paquetage, Alfa essuyait les larmes de Fatou qui ne cessaient de couler, et serrait dans ses bras les petits frères et sœurs aux yeux immenses brillants d’admiration. La veille du départ, il se vit remettre solennellement une pochette en plastique étanche qui contenait un téléphone portable, une enveloppe remplie de billets représentant une bonne partie des économies de tout le village, ainsi qu’une amulette magique qui le protégerait tout au long du voyage. La pochette était pourvue d’une cordelette qu’il accrocha autour de son cou avant de partir au petit matin sans un regard derrière lui. L’homme providentiel les attendait à l’endroit prévu, il leur remit un itinéraire, de sommaires instructions, et les poussa à l’intérieur de la Jeep qui devait les conduire jusqu’à l’entrée du désert.
Le débris flottant auquel il s’est accroché est une des plaques en bois qui constituaient le plancher du zodiac. Alfa rassemble ses dernières forces pour se hisser dessus et s’y allonger sur le ventre, puis sur le dos. La soif commence à le dévorer et il se concentre sur les souvenirs du long voyage avec Lamine.
Il ne veut surtout pas penser à l’enfer du camp libyen dont ils ne sont sortis que pour céder à la malhonnêteté d’un passeur qui les a entassés à cinquante sur un bateau prévu pour vingt personnes. Il tente d’effacer de sa mémoire l’horreur du naufrage, quand une vague géante a eu raison de leur fragile embarcation, précipitant les passagers hurlant d’épouvante dans le tumulte de la mer déchaînée. Il veut oublier l’espoir fou suscité par le navire humanitaire, puis l’angoisse abyssale de voir s’éloigner les sauveteurs. Il ne veut se remémorer que la première partie de leur périple, celle qui contient de bons souvenirs et des moments joyeux.
Lui reviennent en brèves fulgurances les images des journées passées à bringuebaler avec Lamine dans la Jeep cahotante qui traverse les villages africains, pourchassée par les enfants joyeux et les chiens efflanqués. La marche dans le désert avec les Bédouins, dominant les dunes de sable sur le dos d’un chameau ou marchant l’échine courbée sous le soleil implacable. Les nuits glaciales à dormir recroquevillés et serrés l’un contre l’autre pour se réchauffer. La vision éblouie des aubes rosées caressant le sable blond, les couchers de soleil rougeoyant embrasant l’horizon, les fleurs de cactus déployant leur splendeur éphémère après une brève ondée.
La planche le berce doucement sur les eaux maintenant apaisées. Les battements de son cœur font écho aux tamtams du village qui se sont mis à l’unisson pour lui. Maman n’a plus de nouvelles depuis trop longtemps, elle sent le danger planer au-dessus de son fils, elle crie et exhorte les hommes du village à taper de plus en plus vite, de plus en plus fort, pour soutenir Alfa avant qu’il ne disparaisse dans les ténèbres. Les yeux fermés, il voit Maman entourée de Fatou et de tous les enfants, son esprit commence à flotter, envoûté par le rythme martelant des tambours qui ralentit peu à peu tandis que son corps souffrant s’allège pour se fondre dans une bienheureuse quiétude.
Dans son semi-coma lui apparaît soudain le visage de Lamine, son regard fou de terreur quand il est passé par-dessus bord vêtu du gilet orange. Lamine ! Cette pensée le réveille en sursaut, et, au prix d’un immense effort, il attrape sous son t-shirt poisseux la pochette étanche accrochée à son cou qui contient le téléphone et l’amulette magique. L’appareil est muet, il n’y a pas de réseau, on est encore trop loin de la terre. Pourtant, il aperçoit des oiseaux et cherche à capter leur attention en faisant clignoter la lampe du téléphone. Croyant voir briller des écailles argentées, les goélands s’approchent à tire d’ailes dans l’espoir d’un festin.
Au loin, un bateau de pêcheurs a remarqué le manège des oiseaux qui semblent avoir repéré un banc de poissons. Les hommes sont sortis après l’orage en espérant faire quelques prises, mais s’apprêtent à rentrer bredouille. Le patron hésite, puis décide d’aller vérifier ce qu’ont aperçu les volatiles.
Quand Alfa ouvre les yeux dans la blancheur immaculée d’une chambre d’hôpital, il croise le regard bleu d’une infirmière qui lui sourit.
« Ça y est, vous êtes de retour parmi nous, on vous a récupéré de justesse, les pêcheurs nous ont raconté comment vous avez réussi à vous faire repérer grâce à votre téléphone. C’était très astucieux, heureusement que vous êtes costaud et dégourdi, on peut dire que ça vous a sauvé la vie. »
Un téléphone vibre dans sa poche. Elle s’en saisit et lui tend :
« Pendant que vous dormiez, j’ai rechargé votre batterie. Vous devriez répondre à ce Lamine, ça fait plusieurs fois qu’il appelle. »
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Anjali Vurden · il y a
Bravo. Texte fascinant...J'adore
Je t'invite à lire mon œuvre en cliquant sur ce lien: https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-grisatre-1
Merci.

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Mireille Bosq · il y a
Un réel illuminé par l'optimisme.
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Fabienne Dulac · il y a
Merci Mireille!
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Annabel Seynave- · il y a
J'ai bien aimé, la chute est originale et optimiste, c'est un beau récit !
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Fred Panassac · il y a
Votre récit montre bien les illusions et les tromperies qui mènent tant de ces candidats à l’exil jusqu’à une mort cruelle. Certains s’en sortent, c’est un beau récit.
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Valérie-Anne Fize · il y a
Merci pour ce joli moment passé avec vos mots.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Une odyssée qui se termine avec une note d'espoir.
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Fabienne Dulac · il y a
C'est très joli d'appeler cela une odyssée, merci pour votre commentaire.
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Chantal Sourire · il y a
Ouf, un de sauvé...Un beau texte !
Image de Fabienne Dulac
Fabienne Dulac · il y a
Merci Chantal. Venant de vous dont j'admire le travail, ce commentaire me touche beaucoup.

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