Mare Luce

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Un jour il naît, depuis il vit. Dans l'antre des livres tordus. Il bavasse sur la nomenclature. Tous, descendaient la Rue qui monte, un allait à contre sens. De la race de ceux qui  [+]

Image de Hiver 2021
C’est le bruit de la rame qui pénètre dans l’eau qui avait été son premier souvenir. L’étendue noire était calme, le clapotis des vaguelettes venait rythmer l’effort de ses muscles. Elle ramait. Elle ramait comme l’on respire, avec le calme des battements d’un cœur endormi. L’épais brouillard lui bouchait la vue. Elle ne savait ni où elle allait ni pourquoi elle fuyait la rive. Cette rive, elle l’avait imaginée dans son esprit. Ce devait être un petit port d’où plus un bateau ne largue les amarres.
La barque, les rames, la peinture défraîchie par le temps. Tout cela avait l’air d’un rêve étrange. Chaque coup de rame la propulsait pour le même paysage. Infatigable, elle allait. Ses muscles ne ressentaient ni l’effort ni la douleur. Elle était un objet mécanique, froid. Du regard, elle fixait un cap imaginaire, elle savait que quelque chose l’attendait plus au large.
C’est alors qu’on lui donna raison. Au loin, un halo lumineux fendit le brouillard. Elle pouvait le voir scintiller, droit devant elle. Sans précipiter l’allure, elle s’approcha de la lumière. Cette dernière vacilla un instant puis disparut.
Lentement, le brouillard se leva. Il laissa place à une étendue d’eau noire, calme et sans fond. Elle frémit, car pour la première fois depuis son effort, elle ressentit la morsure du froid de la nuit. Maintenant, elle grelottait et ses lèvres prirent une teinte bleutée. Pour autant, elle continuait de ramer dans l’immensité, attendant le signe de la lumière. Au fond de son regard, on pouvait voir l’affolement d’une prisonnière.
Soudain, tout à côté d’elle, une voix s’éleva :
— Vous n’êtes pas la première que je vois passer ce matin.
Elle la tira de sa léthargie et sembla s’affoler un instant. Pourtant ses bras continuaient leur travail. Son corps tout entier était resté stoïque, seules ses pupilles cherchaient la voix. Elle reprit :
— À bâbord ! Je suis à bâbord !
Elle tourna son regard et elle aperçut la lumière. Elle semblait flotter au-dessus de l’eau. La flamme se leva dans les airs et décrivit un cercle.
— Vous me voyez désormais ?
Elle acquiesça. C’était une lanterne qui était à une bonne centaine de mètres, mais la voix, elle, était passagère de la barque.
— Je suis coincé sur mon île, depuis Dieu sait combien d’années. Elle fait partie de moi maintenant. Voyez, elle m’avale !
La lumière descendit et elle put enfin apercevoir l’homme qui la tenait. Il était enfoncé jusqu’aux genoux dans les galets. Il portait une grande moustache blanche et était coiffé d’un de ces chapeaux colonialistes. Elle voulut lui dire quelque chose, elle voulut même lui apporter assistance, mais celui-ci la coupa avant même que cette idée ne puisse définitivement prendre forme dans son esprit.
— Ne vous donnez pas ce mal. Vous n’êtes pas la première à passer par ici. Pas un ne s’arrête. Tous continuent leur chemin, plus au large. C’est aussi votre destination n’est-ce pas ?
Elle ne put répondre à cette interrogation, car déjà elle avait dépassé l’île rocheuse. La lumière, une fois sortie de son champ de vision, sembla ne plus exister. Il en alla de même pour la voix.
Elle se retrouva de nouveau seule. Seule avec le bruit des rames qui pénètrent dans l’eau. Mais alors qu’elle poussait son embarcation toujours plus au loin, elle commença à peiner. L’eau noire semblait s’épaissir, ralentissant son allure. Imperturbable, son corps continuait son travail. La barque allait, en fendait l’épais liquide. Elle ne faiblissait pas, ses biceps ne donnaient que plus de force à son geste, jusqu’à faire perler des gouttes de sueur sur son visage. Au fond d’elle, elle se demandait quel avait été son premier souvenir. C’était toujours le même, le bruit des rames qui pénètrent dans l’eau. Pas un port, pas une amarre, pas une grève. Chaque fois, c’était le bruit qui revenait. Le bruit et rien d’autre, pas même une image. Elle finit par se convaincre qu’elle n’était pas en fuite. Qu’elle n’était pas même en mouvement. En plein rêve. Un simple rêve. Quand elle en eut fini avec ses interrogations, elle se rendit compte que l’eau était redevenue des plus normales. L’écume blanche frappait le bois de la barque, le vent affola ses cheveux et, soudain, une voix chuchota :
— Pourquoi t’es pieds nus ?
Elle baissa les yeux sur ses pieds. Ils étaient effectivement nus. Elle releva la tête et vit pointer l’aurore. Une lumière blanche et rasante vint lui brûler les yeux et enfin, elle aperçut le corps à qui appartenait la petite voix. C’était une enfant sur une balançoire. Elle se laissait légèrement aller d’avant en arrière à l’aide de la brise. L’îlot n’était pas plus grand qu’un jardin, il n’avait de place que pour la balançoire rouillée par le sel marin. Cette fois-ci, elle passa tout près de l’enfant, si près qu’elle espéra pouvoir accoster, mais sa trajectoire ne lui permit pas. Elle ouvrit la bouche :
— Qu’est-ce que tu fais toute seule, sur ton île ?
L’enfant la regarda un instant et sans ouvrir la bouche lui répondit :
— Qu’est-ce que tu fais toute seule, sur ta barque ?
— Je n’en sais rien.
— Alors tu as ta réponse.
La fille la regarda passer lentement, elle semblait obnubilée par ses pieds.
— Tu aurais pu prendre tes chaussures, quand même. Tu veux que je te prête les miennes ?
— Et toi, comment vas-tu faire sans tes chaussures ?
— Oh ! Moi je n’en ai pas besoin : je ne touche plus le sol.
Elle secoua ses jambes dans les airs et finit par lâcher un sourire. Elle lâcha une main et s’employa à se déchausser. Bientôt, la barque dépassa l’îlot et la petite fille n’eut le temps de défaire ses lacets. La femme lui cria :
— Attends, je vais faire demi-tour !
Mais la petite lui chuchota :
— Tu ne peux pas faire demi-tour. Le courant n’a qu’un sens.
Alors qu’elle tentait de prendre contrôle de ses bras, elle sentit que la présence de la petite fille s’était évanouie. Elle se retrouvait face à l’étendue, le dos à l’île disparue. Elle était seule.
Elle appela quelqu’un. Elle cria. Elle voulut retenir ses bras de ramer. Elle voulut lâcher les rames et sauter à l’eau. Mais, elle se rappela que tout ceci n’était que pure hallucination, que ceci n’était que le fruit de son imagination. Elle respira et se calma. Le colonialiste englouti par son île n’était pas. La petite fille interdite de sol n’était pas. Le seul point de départ était le son des rames qui pénètrent dans l’eau. Depuis, tout n’était qu’incohérence.
L’aube semblait ne jamais se lever. Le voile de la nuit pesait encore sur les épaules du soleil et l’on avait peine à discerner avec exactitude la ligne d’horizon. L’eau et le ciel semblaient se mélanger pour de bon. La barque filait à bonne allure. Son corps se réchauffait doucement au contact du soleil et l’eau prit une teinture turquoise pareille aux mers des Caraïbes. Quelques méduses flottaient à la surface comme des sacs plastiques : elles semblaient mortes. Une ombre passa sous la barque et manqua de la renverser. Il y eut un grand coup de vent et le soleil se trouva à son zénith comme si on l’avait ferré d’un grand coup de canne à pêche. Il rendit le jour éblouissant, si éblouissant qu’on ne pouvait que plisser les yeux.
— Bénits soient ceux qui ont encore la joie d’avoir un estomac !
Elle chercha immédiatement du regard le nouvel inconnu. Elle aperçut un petit bout de terre d’où s’échappait un haut palmier.
— C’est terrible. La faim, c’est la faim qui fait se lever, qui fait vivre. Moi, je n’ai pas le luxe de la sentir monter dans le creux de mon estomac. Mais, enfin, ce n’est pas le pire. Le pire c’est la solitude. On dit que l’on meurt seul comme l’on naît seul, mais ce n’est pas grand-chose comparé à vivre seul. Mourir c’est l’idée qui est dérangeante, une fois qu’on y passait, ce n’est pas grand-chose. C’est comme naître, qui peut dire : « Mon Dieu, c’était affreusement douloureux » ?
Elle ne voyait aucune trace de l’homme à la voix caverneuse. Elle chercha un instant une autre terre dans la mer de méduses, mais rien ne prenait forme. Il n’y avait que ce palmier sur sa minuscule plage.
— Oui, la solitude, c’est ce qui me tue. En plus, comme je suis disposé, je ne peux pas voir ce qu’il se passe dans mon dos. Peut-être que je loupe des tas de personnes, peut-être passent-ils par paquebots entiers, juste là dans mon dos. Enfin, vous, vous avez le bon goût d’être face à moi. Ce fichu arbre ne donne rien à manger. Pas une noix de coco. Remarquez, j’ai affreusement mal à une dent, elle doit être cariée, alors même s’il se décidait à faire tomber des gigots de ses palmes, ce ne serait que souffrance pour moi. C’est la solitude qui me pèse. Oui, c’est la solitude qui me tue.
Le vent se leva à l’est. Il vint soulever quelques grains de sable de la plage, le palmier se balança légèrement. La barque passa au plus près de l’île, et elle put voir son interlocuteur mystérieux. C’était un crâne posé juste sous l’arbre, le menton enfoui dans le sable. Il s’était tu au moment même où le vent s’était levé. Une nouvelle bourrasque arriva, la mer turquoise se troubla et des nuages noirs accouraient au loin. Elle agrippa fermement les rames et se laissa aller droit sur la tempête.
Chaque vague venait submerger la petite barque, elle venait contre son visage, lui faisant boire la tasse. La pluie coupante frappait ses bras douloureux. La houle retournait son estomac, si fort qu’elle finissait par régurgitait un peu de bile qui était immédiatement balayée par les bourrasques. Elle ferma les yeux pour ne plus assister à la tempête, elle se convint que tout ceci n’était pas. Elle avait conscience que tout ceci n’était que le délire de son subconscient. Elle devait être fiévreuse. Peut-être l’avait-on droguée. Elle ne parvenait pas à se réveiller encore, mais cela viendrait, elle trouverait la force de sortir de son propre piège. Elle ouvrit les yeux et brusquement elle se trouva dans le creux d’une vague immense, elle fondait sur elle comme un mur s’écroulant. Le bruit se fit assourdissant, elle prit une dernière inspiration et la vague la balaya comme un vulgaire insecte.
Une pluie fine tombait sur la mer ; derrière elle, quelques éclairs fendaient le ciel. La mer était encore démontée, elle semblait pourtant s’apaiser. Le son des rames qui pénètrent dans l’eau. Elle ramait de nouveau, oubliant le temps, oubliant le naufrage. Elle était de nouveau face à cette étendue noire et profonde. Elle avait terriblement maigri. Elle semblait désormais à bout de force, chacun de ses mouvements était devenu une bataille perdue : son corps semblait l’abandonner. Un sifflement fendit les airs. Au loin, face à elle, un rocher s’élevait des flots. Le tonnerre gronda au loin et de nouveau un sifflement lui perça les tympans.
— Fluctuat nec mergitur. J’ai beau pouvoir être centenaire, j’ai la terrible impression d’avoir mille ans.
Au sommet de la roche, un oiseau se nettoyait les plumes. Il était enfermé dans une cage en cloche. C’était un ara.
— Je réfléchis, je philosophe. Ma situation est des plus complexes. Suis-je mort ou ne suis-je pas encore né ? Quel est cet endroit où je semble condamné à attendre ? Est-ce seulement une attente ? Le courant ne va que dans un sens, tout comme la vie, cela signifie-t-il qu’on ne peut remonter le temps ? Et cette limite physique, l’île, la cage, cela veut-il dire que je suis paraplégique, comateux ? Ou bien est-ce une métaphore pour pointer la solitude de l’individu moderne ? Enfin, pourquoi les gens ne font-ils que passer devant moi, sans porter assistance, est-ce une satire sociétale ? Mais peut-être que je dors, que je rêve, que je cauchemarde, peut-être n’est-ce pas même mon songe. Pourquoi certains ont-ils une barque, d’autres un radeau ou encore un voilier ? L’iniquité face à la vie ? Et ces tempêtes que l’on traverse difficilement, sont-elles les épreuves de la vie, la maladie, le deuil ? Ou alors, tout ceci n’est peut-être pas si sérieux, ne serait-ce qu’une simple histoire ? Une histoire sans grand sens ? Pas même la mienne, pas même la vôtre. Je me pose des questions. Et vous ?
Elle entrouvrit ses lèvres et bredouilla :
— Si, je m’en pose. Mais je ne les pose pas.
— Tiens, ça par exemple. Vous semblez à bout. Posez donc, posez donc ! Avant de disparaître !
— Je me demande, quel est votre premier souvenir ?
L’ara dressa les plumes de sa tête et lança un sifflement. Il répéta à la manière des perroquets :
— Mon premier souvenir…
Mais déjà l’ombre du volatile avait disparu. Les vaguelettes venaient caresser la barque. La femme ne ramait plus. Elle se laissait dériver. Alors qu’elle avait la tête contre ses genoux, condamnée par son impuissance physique, elle s’aperçut que de l’eau pénétrait dans la barque. Elle était en train de couler. Bientôt elle serait submergée et elle irait se coucher au fond, dans la pénombre des abysses marins. Elle releva la tête, et aperçut la voûte étoilée. La lune ronde et ses étoiles scintillantes. La mer en miroir reflétait le moindre des bijoux célestes, la transformant en une mer de diamants brillants. La barque décrivit quelques cercles, comme si elle valsait avec les constellations. Ce spectacle l’émerveilla à tel point qu’elle n’essaya pas d’écoper l’eau qui venait lui glacer les chevilles. Lentement, la barque s’enfonça dans la mer de lumière, elle se laissa aller avec elle. L’eau froide enveloppa son corps et alors que son esprit se laissait mourir, ses muscles se mirent en éveil. Elle se débattit un instant dans l’eau scintillante et enfin elle remonta à la surface. L’air emplit ses poumons et elle se mit à nager au milieu des étoiles. Elle nagea pendant des minutes interminables, elle se laissait aller d’une brasse frénétique quand son ventre fut écorché par la roche.
Elle se leva, les jambes encore tremblantes. Elle n’avait de l’eau que jusqu’aux genoux. Elle marcha et enfin, atteignit la plage. Au centre se dressait une vieille cabine téléphonique. Elle fit le tour de l’île en quelques pas et tomba sur une boîte. Elle la prit dans ses mains et au moment où elle allait l’ouvrir, elle entendit un son familier. Le bruit des rames qui pénètrent l’eau. Elle le vit, c’était un homme fort avec un bonnet, il filait sur un fin bateau à la manière des rameurs d’aviron. Au-dessus de lui, la lune semblait le suivre, comme une mère qui guide son enfant. Lui ne faisait que crier des « Hop ! Hop ! Hop ! » pour rythmer sa cadence. Elle leva la main en l’air, ouvrit la bouche puis finit par se raviser. Elle laissa lentement tomber sa main contre sa hanche. Elle ferma la bouche et le laissa aller sur les flots. Bientôt, il disparut au large.
Elle se retrouva seule, avec sa boîte. Elle sembla hésiter à l’ouvrir. Elle s’assit dans le sable humide de minuit, le dos contre la cabine. Elle ouvrit la boîte en carton d’un coup sec et y trouva une paire de chaussons. Elle sourit et les mit à ses pieds. Elle leva les yeux sur le téléphone et se demanda s’il sonnerait un jour.
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