MARCHE OU REVE !

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Ouf, voilà accomplie cette semaine de randonnée en quasi autonomie ! Je dis “ ouf ” en rapport à l’état de mes pieds martyrisés à préférer les pantoufles aux chaussures de randonnées d’une manière générale ! Notre volonté, elle, n’aura pourtant jamais fait défaut durant cette épopée. Difficile. Superbe. Les randonneurs s’en furent allés sur ce sentier côtier...rocambolesque !
Le ton est vite été donné sur le GR34 breton en plein cagnard ! Au début, les deux premiers jours, le plus compliqué reste le sac. Viennent ensuite les panards, c’est pas l’pied ! Premières ampoules, premiers bobos... Nous faisons en moyenne 20/25 km par jours si ce n’est plus. Ce qui n’a, à priori, rien d’exceptionnel. Sauf que sur notre dos il y a notre “ maison ” et quelques victuailles qui nous obligent à chaque pas poussé l’un devant l’autre à labourer le sol toujours un peu plus ! Entre 17 et 20 kg environ, ce qui, nous l’apprendrons par la suite et à nos dépens, est beaucoup ! Une bêtise pour des néophytes de la randonnée ! Nous ne le comprendrons que plus tard. Nous souffrons raisonnablement, en silence. Avec le recul, nous mettons cela sur le compte de notre inexpérience, pas sur nos ressources, encore moins sur notre motivation. Ce dont nous étions loin de nous douter c’est que nous devons évoluer sur de véritables montagnes russes ! Notre “ Oural ” breton en quelque sorte...
Paysages magnifiques, douleurs oubliées, du rêve pour demain... Le paradis n’est pas loin, assurément ! Ici on marche, on espère, on respire, on aspire... Nous allons de concert avec les éléments, nous éloignant toujours un peu plus de la civilisation. Cela fait du bien. Paix de l’âme. Repos du corps, le soir, devant des soleils couchants accablants de splendeur... Ce sont à des festivals de pure beauté auxquels on assiste ici. Mais pour le marcheur non-aguerri, les douleurs aux pieds ne peuvent s’empêcher de se faire sentir, altérant sensiblement notre joie d’être totale, ne faisant que contribuer ainsi et aussi au réalisme de la difficulté. En soirée, avant l’heure encore raisonnable du coucher, enivrés par le bon vin, repu de saucissons dodus, de camemberts ruisselants et de pain frais, mes compagnons de labeur feignent de s’assoupir. Sont-ils réellement exténués ? Moi, me faisant tout de même violence, je parviens à griffonner quelques notes, je profite, je savoure, je rêvasse, je sourie, je me laisse aller, je m’investi, je fais un avec le tout, me félicitant des événements qui ont bien voulu que je me retrouve ici et maintenant...
Ce qui se présentait comme une charmante virée bucolique nimbée de milles plaisirs et d’émerveillements pastoraux continuels se transforme en fait rapidement par un exercice très éprouvant bien sûr mais surtout très technique. La gestion du sac par exemple prend des proportions insoupçonnées. De grandes douleurs apparaissent aux épaules dès le troisième jour ainsi qu’aux trapèzes et clavicules. Les sangles ultra étudiées, extra larges et méga rembourrées ne peuvent s’empêcher de creuser la chair de nos épaules à cause de ces vingt kilos qui nous écrasent un peu plus au sol, en rapport aussi à cette foutue gravité que nous en venons à maudire ! Il faut régler, dérégler et re-régler ce satané sac, l’affûter toujours un peu plus finement à notre morphologie, à nos courbatures aussi. Le matin, en l’absence de monsieur Jacob Delafon, la toilette se fait “ à l’Indienne ” : avec la rosée fraîchement et soyeusement déposée par Mère Nature sur la bruyère éparse et luxuriante qui jalonne si souvent et si fidèlement notre chemin... C’est frais, c’est pur, c’est sain, c’est un don du ciel... Chaque détail devient important. Une gorgée d’eau même tiédasse devient un oasis inespéré dans un désert oublié... Une brève halte, une retraite anticipée... Les fragrances en pagaille dans l’air iodé nous comblent de bonheur tout autant que ces véritables symphonies sérielles qui mettent nos esgourdes aux abois dès que les alouettes entament leurs chants hirsutes de virtuosité, déluges véritables de notes et de rythmes, bravant en tout point les lois de la rigueur solfégique ! Quant à nos tendres mirettes, fatiguées de part la lumière très envahissante qui n’en finit pas de se refléter à l’infini sur cet océan qui borde notre chemin, elles vont de ravissements en ravissements devant les myriades de somptueux décors, quasi improbables, qui se déroulent devant elles, au fil des kilomètres... Nous payons le prix pour mériter cela. Je trouve. Mais la chance nous embrasse aussi, nous lui en sommes reconnaissant, bien entendu. Notre marche voulue est éreintante mais les récompenses ne manquent pas, elles sont au rendez-vous ! Le dépassement de soi est là, à portée de nous, presque palpable... Nous lui tendons les bras !
A propos de dépassement de soi, voici une anecdote tout à fait paradoxale : Au début de cette randonnée, j’étais bien loin de deviner que j’allais préférer monter les côtes que les descendre. C’était aussi sous-estimer les douleurs musculaires lancinantes qui résonnaient dans les jambes et les cuisses. Aussi loufoque que cela puisse paraître, j’ai vite fait de préférer les grimper ces satanés montagnes russes côtières ! Il se crée une de ces retenues musculaire lors des descentes qui ravive et entretient les courbatures accumulées. De plus l’effet s’en trouve décuplé par la cargaison sur le dos qui vous pousse toujours un peu plus au train... Il faut alors redoubler de concentration, de contrôle et de vigilance pour ne pas tomber ou se tordre la cheville, d’autant plus lors de passages escarpés ou dangereux. A contrario, les montées qui les premiers jours plombaient notre moral, se sont révélées plus simples à gravir qu’elles n’y paraissaient. En effet, situées très souvent à la suite des descentes, nous profitions de la cadence légèrement augmentée à la fin de ces dernières, de notre élan, pour reporter cette énergie dans l’ascension de la première moitié environ de ces montées en commençant à trotter légèrement en fin de descente. Pour achever l’ascension, l’aspect purement mental allait supplanter la prouesse physique car comme on allait plus vite puisque l’on trottait, cette montée apparaissait réellement plus courte. Puis, au moment ou l’on ressent que le corps accuse tout de même ce “ non-sens ” physiologique, qu’il sent qu’il ne pourra pas aller bien loin à ce tempo, on réalise qu’on a déjà parcouru la moitié de la pente si bien qu’une douce euphorie teintée de fierté nous envahit ! Pour conclure (et pour ne pas rompre avec 300 ans de cartésianisme pur et dur) et plus sérieux qu’il n’y paraît, d’ordre strictement mental : le moral, ragaillardi en quelque sorte par cette prouesse paradoxale de gravir les montées en courant (la prochaine fois on essaiera en marche arrière !) se trouve “ boosté ” de positivisme devant cet inversement proportionnel des choses déraisonnable voire presque contre nature (en apparence) et devinant logiquement aussi l’imminence de l’arrivée au sommet . A peine y parvenons-nous que la montée est déjà oubliée. As-t-elle réellement été là d’ailleurs ? ! Presque trop facile !
Infiniment subtil et ardu à décrire cela ! Je pense ne pas beaucoup me tromper en affirmant que s’illustre là un exemple hyper concret du dépassement de soi. Un exemple qui s’échafaude dans un premier temps dans l’esprit pour se concrétiser dans une action physique aussitôt. Parce que nous ne savons que trop que les deux sont intimement liés. Notion tout de même avant tout abstraite et souvent reléguée à une simple construction de l’esprit.
J’aime la marche, c’est le sport des humbles. Elle ne se tarira jamais d’éloges. A l’instar de la course à pied, la marche est humble car simple, sans fard, essentielle et ne s’encombre de rien car elle ne nécessite rien si ce n’est autre que la volonté de s’élancer, de partir vers “ l’ailleurs d’autre part ”... La notre, un peu plus sportive j’en conviens, ne manque pas de vite nous placer face à nous même. Nous interroge. Nous questionne, chahute nos limites, bouleverse nos préjugés... Nous confine à milles questionnements : “ Aurais-je la force de continuer, demain ? Et de terminer la journée, la semaine ? Saurais-je dompter son exigence, les contingences ? Et ces surprises géographiques pour le moins imprévues ? Qu’est-ce que je fous ici ? Pourquoi marcher ? Quels bénéfices ? Est-il besoin de bénéfices ? Pourquoi s’infliger cette relative souffrance ? Ai-je à prouver quelque chose et si oui pourquoi ? Quels symboles octroyer à cette épreuve ? etc... ” La marche de cette nature force l’humilité devant les difficultés qui s’accumulent au fil des heures puis des jours. Marcher n’apparaît soudainement plus aussi naturel qu’il n’y semble. Techniquement elle nous oblige à reconsidérer régulièrement notre position, notre attitude, notre rythme pour ce qui est du plan physique mais aussi à renouveler notre mental qui en prend aussi pour son grade ! Le moral a bien souvent un genou à terre, le nez dans les chaussettes ! A plusieurs c’est plus simple car on peut discuter pour tromper notre labeur, un temps soit peu. Gagner ainsi un peu de temps. Je n’ose imaginer les très grands “ moments de solitudes ” que doivent vivre les grands marcheurs solitaires. Nous concernant, j’ai rarement autant discuté sur une même journée que pendant cette randonnée. Il y aurait tant à dire sur le partage de telles aventures. J’aurais du mal à envisager une telle marche seul ou alors dans un esprit vraiment différent pourquoi pas ? ! Ce qui est chouette aussi est d’avoir pu partager ces moments-là. Bien sûr. Ces derniers n’en ont que plus de valeur !
Tels nos héros pour la circonstance, marcheurs devant l’éternel ou autres parcoureurs du monde, avides de grands espaces, animés d’une inextinguible soif de liberté, qu’ils soient sportifs ou philosophes (l’un n’empêchant bien souvent pas l’autre) sages et fous à la fois, mêlant à leurs techniques ou à leurs sciences une âme toujours enfant, ajourée d’une intacte curiosité, les Théodore Monod, les Paul Emile Victor , les Jack London, les Nicolas Vannier, les Stéphane Peyron, les Yann Arthus-Bertrand, les Nicolas Hulot etc etc... tels ces frères donc d’une autre “ portée ” dans, certes, des disciplines différentes et à des niveaux éminemment inférieurs, nous avons pu dire, même l’espace d’une courte semaine, que nous avons marché dans “ leur pas ”. Une marche bourrée de sens, étrangère pour certains, évidente pour d’autres, une marche opérée de manière gratuite et désintéressée en authentique symbiose avec la nature, dont nous nous serons rapprochée un temps soit peu. Sobrement.
Nous avons marché. Nous n’avons pas rêvé que nous marchions. Nous avons encore moins marché sur nos rêves. Nous n'avons pas marché ou rêvé. Nous avons marché et nous avons rêvé...

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Grenelle · il y a
Un jeu de mots qui nous balade

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