Marché de l'art

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Bonjour, après des années dans la communication, je me suis reconvertie comme "instit" et mon métier me comble. C'est dans le cadre d'un atelier d'écriture que j'ai rédigé ces quelques ... [+]

Bien mal acquis....


Grégoire peine. Il n’aura pas dû s’attaquer au Radeau de la Méduse de Géricault. Trop monumental. Même à l’échelle de 1/5ème... Des semaines qu’il est dessus et il est loin d’avoir fini. Il a envie de tout envoyer balader. Les visiteurs en l’apercevant, ralentissent le pas et tentent discrètement de jeter un œil par-dessus son épaule. Généralement, ils ne disent rien, s’éloignent, comme gênés. Seuls les touristes étrangers – Américains surtout – l’interrogent sur le choix de son tableau et sur son parcours. Certains, même, lui proposent de l’acheter. Il n’y rechigne pas afin de payer ses toiles et ses tubes de couleurs. Elève aux Beaux Arts en cinquième année, il vient une fois par semaine copier au Louvre des œuvres tombées dans le domaine public. Son professeur l’y a encouragé et très vite il a progressé. Son œil s’est aiguisé, il travaille plus vite aussi.

Bientôt 13h30, il va devoir plier bagage, sous peine de se voir retirer son autorisation. La responsable du bureau des copistes est formelle : jamais l’après-midi ni le dimanche, moments de trop grande fréquentation. Elle envoie donc régulièrement ses sbires vérifier que les copistes ont dégagé les lieux à l’heure. Sortant de l’aile Denon, il croise Bettina qui copie La réunion d’amis d’Eustache Lesueur. Ils décident de grignoter un morceau ensemble avant leur cours de psychanalyse de l’art. En fin d’après-midi, Grégoire retrouve sa sœur jumelle, Magali, dans l’appartement qu’ils partagent sur de la Montagne Sainte Geneviève. Etudiante en master 2 de Langues Etrangères Appliquées, elle souhaite partir en Espagne l’année suivante comme assistante de Français dans un lycée. Elle a déposé un dossier et attend les résultats fébrilement.

- Mon dossier est accepté !
- Super, tu vas où ?
- A Salamanca. J’aurais préféré Madrid ou Barcelone, mais c’est top quand même.
- Bien sûr. Tu pars quand ?
- La rentrée des classes démarre mi septembre, donc début septembre pour m’installer avant.
- Tu vas me manquer. Qui va repasser mes chemises et faire le dîner ?
- Toi, il te faut une femme. Aux Beaux Arts, ça ne doit pas manquer.
- C’est vrai. Justement, j’ai croisé Bettina, tu sais la belle Allemande, venue de Berlin grâce à Erasmus. Elle me fait craquer avec ses fossettes et son accent. Et en plus, elle est loin d’être idiote !
- Encore heureux ; on peut être à la fois belle et intelligente, tu sais. Comme moi !

L’année scolaire s’achève dans le stress des examens. Le frère et la sœur décrochent leur diplôme respectif. Après les vacances, ils se séparent. Thomas devient le nouveau colocataire de Grégoire, en l’absence de Magali. C’est leur cousin. Il a fini l’école du Louvre dans les premiers, un an auparavant mais malgré cela il n’a toujours pas trouvé de travail stable. Il travaillote à droite, à gauche, chez des antiquaires, des galeristes et autres éditeurs d’art. Il vient de rompre avec sa chérie et se retrouve à la rue. Le départ de Magali est une aubaine.

Notre apprenti peintre a du mal à trouver son style, sa pâte. Il travaille consciencieusement dans un atelier, mais n’arrive pas à fournir un travail qui ait du souffle, encore moins à produire et à vendre suffisamment pour vivre. Lors d’une soirée, il revoit un ancien camarade de classe sur le point d’abandonner un poste de professeur d’arts plastiques dans une boîte privée. Il saisit l’occasion et le remplace au pied levé. L’année se déroule doucement, ponctuée par ses 10 heures de cours et sa peinture à l’atelier. Mais son salaire lui permet à peine de payer son loyer...

En Espagne, Magali mène la belle vie. Cette année marque une transition entre ses études et la vie active. Elle a trouvé une chambre dans une famille contre des heures de baby sitting. Ce qu’elle gagne, c’est en somme de l’argent de poche. Assistance de français dans un lycée, elle prend les élèves par demi groupes pour leur faire travailler l’oral et leur parler de la culture française. Le professeur de français qui est Espagnol inculque aux élèves les bases de grammaire et de syntaxe, avec un accent terrible. Pour les élèves, l’heure avec Magali se transforme presque en récréation. Elle leur raconte la vie en France et voit leurs yeux s’illuminer à l’évocation de Paris. Les faire parler en français n’est pas une mince affaire... Magali peine à y arriver. Elle leur parle essentiellement en espagnol ce qui lui permet de faire d’énormes progrès dans la langue de Cervantès. Par l’intermédiaire de la famille chez qui elle loge elle fait la connaissance d’un bel hidalgo de 27 ans, Manuel, dont elle tombe amoureuse. Un vrai coup de foudre réciproque. Il navigue dans un milieu très aisé, oisif, vaguement artiste et intellectuel. Elle n’a jamais vraiment compris le travail qu’il faisait. L’argent ne semble pas un problème. Il l’invite dans de bons restaurants, à des soirées chics. Elle est grisée. Finies les années étudiantes à tirer le diable par la queue. Quelle chance ! L’année passe très vite.

De retour en France, Magali reprend sa place rue de la Montagne Ste Geneviève. Les premiers temps, le frère et la sœur, tout à la joie des retrouvailles, se laissent aller, comme s’ils étaient à nouveau étudiants. Magali cherche paresseusement du travail. Elle enchaîne les remplacements de congé maternité et les missions d’intérim en traduction et secrétariat. Elle ne veut pas faire d’enseignement, s’étant rendue compte qu’elle n’en avait pas la fibre. Cette situation temporaire s’éternise. Au bout de 18 mois, les jumeaux n’en peuvent plus de compter chaque sou, ni même de vivre ensemble. Grégoire, décidément très amoureux, souhaite vivre avec Bettina. Sa sœur l’a bien compris mais elle redoute l’idée de vivre seule. De plus, elle n’a pas les moyens de louer un studio sans une situation stable. De Manuel, quelques nouvelles au moment de leur séparation avec une vague promesse puis de moins en moins, au compte goutte. Magali s’est fait une raison.

Un dimanche, leur père s’invite à déjeuner. Il est dans une mauvaise passe. Il vient d’être mis en préretraite à 57 ans à peine. Depuis, il s’est laissé entrainé dans la passion du jeu. En quelques semaines, il a contracté des dettes et la spirale infernale des crédits s’est mise en route. De plus en plus angoissé, il ne supporte pas de voir aussi ses enfants dans une situation de précarité.

Thomas est passé prendre le café. Il s’adresse à Grégoire :

- Tu es bien meilleur que la plupart des peintres que je rencontre et dont la cote est plutôt bonne. Tu sais, s’ils se vendent bien, c’est grâce à leurs relations. Je commence à connaître du monde dans le milieu, je peux t’aider.
- T’es sympa, mais ça va.
- Non, ça va pas, je sais. L’autre jour, j’ai rencontré des galeristes américains qui revenaient du Louvre avec une copie de St Joseph Charpentier de La Tour. Ils étaient ravis. Ils disaient que pour le marché américain, ça suffisait bien. J’ai regardé la copie. Tu aurais fait cent fois mieux. Ils l’ont payé 800 € cash. Pourquoi ne pas te remettre aux copies puisque tu n’arrives pas à vendre ta production ?
- J’en ai assez de copier, je veux créer. Je sens que je vais trouver ma voie. Je manque seulement d’un peu de confiance en moi.
- Et d’argent aussi. Tu crois que Bettina va attendre longtemps dans cette situation ?

Le père de Grégoire explose alors :

- Enfin Grégoire, tu vas tenir combien de temps comme ça. Il faut te faire une raison, tu n’es pas fait pour créer. Tu as par contre une bonne technique qui peut te sauver.
- Tu n’as pas le droit de dire ça, papa, s’insurge sa jumelle. Grégoire a du talent, il manque seulement d’un peu de chance.
- Du talent, du talent. Toujours les grands mots quand il s’agit de défendre ton frère.
- Ton père a raison, j’ai une opportunité rêvée, en profite Thomas. Un de mes copains a hérité de l’imprimerie de son parrain. Il ne sait pas quoi en faire. Il est plein aux as. Il peut te la louer à un prix défiant toute concurrence si tu fais les travaux pour la transformer en galerie. Tu pourras y exposer des copies d’œuvres. Les touristes n’y verront que du feu. Je suis sûr que ça marchera.
- C’est où ? demande sans conviction Grégoire.
- Rue du Mail, à deux pas de la place de la Victoire. Bien sûr, le local n’est pas terrible. Il faut le retaper mais si on soigne la déco ; tu sais, le style minimaliste qui plait, et qu’on fait un peu de com’, tu vas faire un tabac.

De guerre lasse, Grégoire accepte. Il vient d’apprendre que son contrat dans l’école privée ne sera pas reconduit à la rentrée suivante. Les jumeaux et leurs amis se mobilisent alors pour la rénovation. Le résultat est plutôt concluant. Il suffit de baptiser la galerie. Autour d’un diner arrosé, la joyeuse troupe lance des idées. Finalement, les jumeaux se regardent et décident de prendre le nom de jeune fille de leur mère, morte huit ans plus tôt d’un cancer. Contre toute attente, Grégoire se sent enfin porté par la perspective d’une nouvelle vie mettant un terme à ses années de galères. Il se rend au Louvre tous les matins et achève les tableaux dans l’arrière boutique, transformée en atelier. Bettina l’aide à tendre les toiles de lin sur les châssis, à passer différents glacis car elle travaille désormais à mi-temps chez Arte pour une émission sur l’art. Trois mois plus tard, Grégoire dispose d’une dizaine de toiles de moyen et petit format, natures mortes, scènes de vie, portraits et vues de Paris. Il est prêt pour l’ouverture de la galerie et le vernissage. Ses amis l’aident une fois de plus. C’est un succès, même les commerçants des rues adjacentes sont venus jeter un œil et boire un verre. Mais les premières semaines, Magali qui tient la galerie ne voit pas âme qui vive. Elle se morfond. Elle s’inquiète pour son frère. Petit à petit, l’idée d’écouler la production à l’étranger fait son chemin. Elle garde de bons contacts en Espagne et est prête à ravaler son amour propre pour recontacter Manuel qui ne donne plus signe de vie depuis des mois.

Les choses se mettent en place très vite. La création d’un site Internet semble indispensable. C’est un ami de Magali qui s’en charge. Il se veut attrayant sans être tapageur car il vend des « œuvres d’art », enfin des copies de maîtres... Les clients peuvent visualiser les tableaux en ligne et même les « importer » sur les photos du cadre de leur exposition : salon, chambre, etc. pour se faire une idée de ce qu’il « donnera » in situ. En l’espace de quelques semaines, les tableaux de Grégoire trouvent acquéreurs en Russie, Chine, Espagne, Grande Bretagne, Allemagne et USA. Ce sont le plus souvent des hôteliers ou des bourgeois, fraichement enrichis, qui veulent s’acheter une réputation d’hommes de goût...Ils recherchent surtout des œuvres qui représentent la France, Paris ou la façon de vivre à la française. Les commandes se font en ligne. Magali a laissé tomber ses petits boulots pour se consacrer à temps complet aux « relations commerciales et extérieures » comme elle dit. C’est elle aussi qui est aux commandes pour l’expédition et l’assurance des tableaux. Quant au père, il s’est improvisé photographe d’art grâce à un bon appareil photo numérique et à un stage sur le logiciel de traitement de photos, Photoshop.

La demande augmente, Grégoire travaille comme une brute. Au bout de deux ans, il bâcle de plus en plus ses copies, faute de temps mais aussi écoeuré par le manque d’exigence de cette clientèle. Il s’essouffle. Cependant, au-delà de sa frustration, les affaires marchent bien. Il s’est installé avec Bettina dans un beau 3 pièces avec une chambre d’enfant... Un jour, un inspecteur de la brigade centrale pour la répression des contrefaçons industrielles et artistiques se présente à leur domicile. Il vient l’interpeller pour contrefaçon. Grégoire se défend. S’il vend des copies de chefs d’œuvres – en omettant de le préciser, il en convient – il pratique des tarifs raisonnables qui font comprendre à sa clientèle qu’il ne peut s’agir de toiles de maîtres. Il va même jusqu’à affirmer qu’il participe au rayonnement de la France puisqu’il ne choisit que des œuvres de peintres français. Il n’a pas su le convaincre. Il risque de se retrouver derrière les barreaux s’il refuse de mentionner sur son site et sur chaque tableau « tableau d’après modèle... ». Il n’a pas le choix. Surtout que Bettina est enceinte.
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