Marcel

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Marcel vit au milieu d’un rond point.
Cela fait longtemps qu’il vit dans la rue. Avant c’était un homme des feux rouges. Puis un jour il a décidé de remplacer ces tiges de fer par des tiges de bois. Il avait décidé que ce n’était plus lui qui slalomerait au milieu des voitures, mais les voitures qui lui tourneraient autour.
Certes, c’était nettement moins rentable. Les ronds-points ne sont pas des zones très fréquentées. Ou du moins, pas des endroits ou les gens prennent le temps de s’arrêter.
Il les voie de loin désormais les visages agacés de la journée, les clignotants oubliés, et les coups de volants apeurés esquivant l’autre à la dernière minute. Personne n’a conscience qu’il est la. Qui regarde au milieu de point point ? Malgré les efforts de la commune pour rendre le lieu agréable à l’œil en l’agrémentant de jardins travaillés et d’emblèmes de la ville. Tout le monde se fout de ce qui se trouve au cœur de cet objet de la circulation. Les seules personnes venant troubler son calme sont les agents de la mairie qui viennent tailler les feuilles une fois par semaine. Il s’est violemment fait surprendre la première fois. Les hommes déconcertés ont tenté de le virer en le faisant sortir de son sommeil innocent. Mais maintenant il les connait. Il s’arrange pour disparaitre chaque semaine, au moment de leur passage et sa tranquillité reste intacte. Ah, sa tranquillité, c’est fou comme c’est une notion qui se réévalue avec ses expériences.
Le bruit, l’incessant et étourdissant bruit. Au début il ne pensait pas tenir. Le son de route entourait tout son espace, il baignait dans les crissements de pneu et les bruits de moteur. Puis un jour, il regarda les nombreux appartements se trouvant faces à lui, à toutes ces familles qui avaient dépensé des milliers pour au final connaitre la même tranquillité que lui. Ce jour là, le bruit disparu. Les klaxons le berçaient, et pendant quelques heures dans la nuit ou l’affluence diminue, il connaissait quelques plages de silence.
Marcel ne s’approche pas au bord du rond point. Tout d’abord, il ne veut pas être vu. Il ne veut pas connaitre le regard qu’ont les gens quand ils voient une biche égarée sur la chaussée. Il voulait rester dans sa forêt bien entretenue. Et puis il ne pouvait regarder les voitures ; souvent il était pris d’un tournis insupportable. Les voitures lui tournent autour comme un coyote se demandant par quelle partie il va commencer à déguster sa proie. Marcel était une proie docile, immobile. Il niait l’existence du coyote.
Puis finalement son rond point est devenue une ile. Entourée par un océan violent, peuplé de créatures agressives, lui offrant ombre et exil. Son ile était son havre de paix.
Marcel n’avait jamais conduit. Quand il était plus jeune il avait pensé à passer son permis, mais la fortune nécessaire à cela s’était envolée de sa vie avant qu’il ne le puisse. Il s’était déjà assis sur le siège conducteur de sa tante une fois. Il avait posé ses doigts sur le cuir du volant, s’imaginant la puissance que pouvait déployer la machine. Maintenant, au moins, même si il ne les voyait pas de l’intérieur, ces tas de ferrailles étaient proche de lui.
Une nuit, Marcel observait les étoiles à travers les fines rayures que créait le feuillage, il entendit un crissement terrible. Il sursauta au bruit de la taule. Puis plus rien, un grand silence écrasait la nuit glacée. Il était tétanisé contre son matelas de gazon, tendant l’oreille à l’écoute d’une sirène ou d’un véhicule réagissant au terrible bruit. Mais rien. Il décida donc d’aller voir.
Au milieu du rond point une Mini Cooper bleue écrasée contre son ile. Il s’avança sur sa plage en direction de cette épave venue troubler la fraicheur de sa nuit. Ces gestes étaient incertains, mais il ouvrit la portière pour découvrir le visage d’une fille d’une vingtaine d’années, éteint, écrasé contre son volant.
Il eut tout d’abord un mouvement de recul. Il s’affola, regardant tout autour de lui s’il avait un signe de vie, une personne appartenant au monde extérieur pour gérer cette situation qui n’appartenait pas à sa réalité.
Mais il n’y avait que le silence assourdissant d’une nuit de semaine. Il se ré avança, et tenta de soulever la tête de la jeune fille. Elle n’était pas trop amochée mais toujours inconsciente. Il détacha sa ceinture qui semblait lui couper la circulation. Et ne sachant que faire d’autre, n’ayant même pas connaissance de si il y avait un hôpital dans le coin, il la porta pour l’allonger sur son tapis de feuille. Il la couvrit comme il pu, et nettoya son visage avec un peu de ses réserves d’eau.
Il finit par s’assoupir à côté d’elle. Un cri aigu vint couper son rêve. La jeune fille était réveillée, complètement paniquée, l’insultant et commençant à le frapper. Elle ne comprenait pas ni ce qui lui était arrivé, ni ou elle était, et sa première hypothèse fut qu’elle s’était fait droguer et enlever par un sdf.
Marcel, confus, tenta de balbutier des explications. Mais la jeune fille, hystérique, tournait sur elle-même ne voyant que la forêt de son désolé sauveur.
Elle fut soudain pris d’un vertige et s’assit violemment, ce qui mis fin à ses cris. Marcel lui tendit un peu d’eau et ensuite, profita de son calme nouveau pour lui expliquer où elle se trouvait et pourquoi. La jeune fille n’en revenait pas et finit dans un ton radoucit par lâcher un merci. Marcel lui demanda alors ce qui était arrivé pour que sa voiture vienne s’échouer sur son humble demeure. Anna, qui venait d’expliciter son prénom lui raconta qu’elle sortait de chez son copain avec qui elle venait d’avoir une violente dispute. Elle avait alors pris la voiture en furie, complètement bouleversée. Quand, des larmes plein les yeux, elle se tourna vers son téléphone indiquant que les sources de ses joues mouillées tentaient de la joindre. Elle mit un violent coup de volant puis le noir complet.
Anna soupirait alors, reconnectant avec sa réalité et tous ses tourments. Marcel restait silencieux. Etonné par les péripéties qui pouvait frapper une jeune fille, intégré dans la société avec un toit et des gens pour la soutenir. Il se dit alors qu’au moins il maitrisait les difficultés qui pouvaient apparaitre dans son univers. Anna sorti peu à peu de ses pensées et commença à regarder autour d’elle. Elle vit le matelas que s’était confectionné Marcel avec des herbes trouvées un peu partout autour et un duvet, ainsi que les différents récipients l’entourant qui semblaient contenir eau et nourriture. Son regard s’arrêta sur un sac plein à craquer qui devait représenter tout ce que possédait Marcel. Elle réalisa alors qu’elle était complètement centrée sur elle-même, et qu’elle n’avait même pas pris conscience du monde dans lequel elle avait fait irruption. Elle se tourna alors vers Marcel : « Tu vis la ? » Marcel qui était un peu gêné, personne n’avait encore pénétré dans son antre, bégaya un oui peu assuré. Il n’avait pas honte de son endroit. Il était doué de ses mains et en avait fait un lieu agréable. Il surprit le regard d’Anna éblouit devant ses construction de palettes et de branches tressées.
Elle se mit alors à le féliciter et à lui expliquer à qu’elle point elle était impressionnée par ce qu’il avait fait. Elle s’emballa, lui expliquant qu’elle tenait une assos photo dans sa fac et qu’elle adorerait faire un article sur lui. Elle était rayonnante, complètement obnubilée par son idée florissante. Marcel était mal à l’aise. Déjà la notion d’assos photo et d’articles ne lui parlait pas vraiment et puis l’idée que le monde connaisse l’existence de son nid secret ne lui plaisait pas. Anna insista, usant de tous les stratagèmes pour le convaincre, lui expliquant que ça apparaitrait juste dans le journal de la fac, qu’elle ne situerait pas l’endroit, que personne ne pourrait le trouver. L’énergie de la jeune fille, certainement encore sonnée par son accident, le faisait rire. Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas eu de compagnie, le contact avec la jeunesse lui faisait du bien. Il se demandait comme un petit bout de femme pouvait avoir autant d’assurance à 4h du matin au milieu d’un rond point avec un inconnu. Il rit, finissant par la faire taire en lui disant qu’il allait réfléchir.
Anna se calma alors, riant à son tour de l’improbable de la situation. Sortant de cette parenthèse elle pensa alors à comment rentrer chez elle, elle n’habitait pas très loin, mais marcher seule la nuit dans ces rues ne la rassurait guère. Elle décida alors de rester avec Marcel encore une heure, à attendre le jour. Ils discutèrent alors vigoureusement, chacun bousculé par le monde de l’autre. S’étonnant et se faisant rire à tour de rôle. Anna finit par partir, retournant dans l’océan, mais comme un poisson sachant ce qui il y’a derrière le rivage. Marcel se coucha, heureux. Il n’eu jamais de reportage sur lui mais parfois une petite tignasse rousse apparaissait derrière ses buissons, une boite de cookies à la main, venant passez un après midi hors du monde.
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