710 lectures

56

FINALISTE
Sélection Jury

C’était un homme seul, que tout le monde connaissait dans le quartier. Depuis quatre cent quatre-vingt-cinq jours, il ne travaillait plus. Le premier mois n’avait pas été difficile. Il s’offrait le luxe de ces journées à ne rien faire. Ne rien faire du tout. Et ça faisait bien longtemps que ça ne lui était pas arrivé. Mais voilà, il y avait des réalités que personne ne peut ignorer. L’automne si doux avait été suivi d’un hiver rigoureux. Le petit magot qu’il avait reçu comme un gain du loto s’était vite évaporé. Envolées aussi les impressions de vacances prolongées. Il n’arrivait plus à voir le bon côté des choses et les catastrophes passaient dans sa vie comme un cortège trop long.

Marcel paraissait vieux. Il était maigre et sec dans son habit trop large. Les épaules rentrées, la nuque soudée, il traînait les pieds, sans doute à cause du poids qui écrasait tout son être. Il avait plutôt mauvaise allure avec ses cheveux gras qui lui tombaient dans le cou, son cache-nez toujours serré sur le bas du visage qu’on devinait tâché par la vie et mal rasé. Chaque jour, il achetait son journal. C’était son seul luxe, une habitude qu’il avait prise quand il travaillait encore. Il venait s’installer sur l’unique banc du petit square. Quelques fois, sa main devenue molle laissait échapper le journal et son regard obscurci par la solitude se fixait sur un point que lui seul distinguait. Il essayait de laisser son esprit voyager. Pourtant, jugeant certains horizons inatteignables, il avait fini par s’interdire certains rêves. Mireille le voyait chaque jour. En allant acheter son pain, elle traversait le square. Elle éparpillait des miettes de pain aux oiseaux, elle s’asseyait parfois, elle aussi, sur le banc lorsqu’il était libre.

Le regard de Mireille avait tout de même fini par croiser celui de Marcel. Un matin qu’elle traversait le jardin, elle se fit bousculer par un jeune en roller. Elle avait failli chuter. Ramassant sa baguette sous l’œil de Marcel, elle s’était mise à bougonner. Il avait bien vu ce qui s’était passé.
— Ces jeunes n’ont aucun respect, dit-il soudain, en se levant.
Mireille sursauta. Marcel avait passé son bras raidi autour de la taille de Mireille et l’avait invitée à venir s’asseoir. Ce n’était pourtant pas dans ses habitudes d’adresser la parole à une personne qu’il ne connaissait pas ou si peu. Mireille non plus n’était pas affable, mais Marcel n’était pas tout à fait un inconnu. Trop de solitude, trop de paroles contenues et d’émotions non partagées avaient fini par déborder et son besoin de parler l’avait emporté.
— Mon mari est mort voici cinq ans, commença-t-elle. Depuis, je ne respire plus de la même façon.
D’une voix fébrile, Mireille ouvrit son cœur. Marcel l’écouta d’une oreille attentive. En moins d’une heure, ils s’étaient déjà attachés l’un à l’autre. Pourtant, Marcel était resté discret ; il n’aimait pas trop se raconter. Il lâchait bien une confidence ou deux, mais jamais plus. Il n’avait pas le goût des paroles inutiles et surtout, il était des sentiments qu’il gardait secrets.

Au fil des jours et des semaines, Mireille prit l’habitude de retrouver Marcel sur le banc. Et si Marcel n’aimait pas beaucoup parler de lui, par contre, il écoutait Mireille avec plaisir. Pour rien au monde, elle n’aurait raté ce rendez-vous. Petit à petit, sa vie lui semblait moins triste. Lorsqu’il faisait trop froid, ils s’offraient le luxe d’un café au seul bar du village qui faisait aussi hôtel-restaurant.
Il lui avait ré-appris le bavardage. Ils parlaient des petites choses de la vie, du dernier film passé à la télé, des travaux entrepris dans le coron, du changement de pharmacien... de tout et de rien. Parfois, Mireille évoquait les soucis que lui causaient ses enfants ou ses petits-enfants. Elle lui racontait ses souvenirs, ses inquiétudes lorsque son mari travaillait au fond de la mine. Elle apprit que Marcel, comme la plupart des hommes ici, avait toujours été mineur et qu’à la fermeture, il s’était retrouvé au chômage.
— Je suis veuf, moi aussi. Ma fille unique est morte d’un cancer et je ne vois plus beaucoup mes petits-enfants, avait-il confessé du bout des lèvres. Il ne me reste plus personne.
Mireille savait combien ces mots étaient douloureux et les paroles du vieil homme n’en avait que plus de valeur. Certains jours, plus amers sans doute à cause du mauvais temps, Marcel mesurait l’échec de son existence. Alors, il se noyait dans la bouteille de rosé qu’il tenait toujours au frais. Il ne différenciait plus rien et sa vie qui s’enfonçait n’était plus qu’un grand brouillard indistinct. Ces matins-là, il ne venait pas et Mireille en était affectée. Elle ne lui en faisait pourtant aucun reproche, l’absence ne durait pas. Elle savait que Marcel se risquait souvent à errer aux alentours du puits n°4 qui dessinait sa silhouette de ferraille dans le ciel gris. Cage hantée par les ombres errantes des mineurs qui y avait laissé leur peau, l’endroit avait encore des relents de charbon, l’odeur âcre du minerai. Il lui fallait du cœur au ventre, à Marcel, pour pénétrer cet antre, dans la confusion des structures métalliques qui grincent, des wagonnets rouillés sur place, des débris où, malgré tout, tel un espoir, l’herbe avait fini par s’ensemencer. Il errait au milieu de ses souvenirs qui sentaient la rouille et le mâchefer. Il était si loin déjà, le temps des camarades ! Pourtant, il revoyait tout, il se battait au centre de la terre, le tricot trempé de transpiration, la gueule noire et les poumons embarrassés. Le vacarme, la nuit irrespirable, la morsure du charbon s’emparaient de son âme. Sa mémoire ne mourrait pas.

Depuis quelque temps, pourtant, Marcel ne traînait plus sur le site minier. On avait disposé des barrières et des palissades pour interdire le chantier au public. On allait transformer le puits n°4 en musée. C’était le plus ancien de tous, il avait été foncé en 1924. Ceux de la mairie avaient travaillé dur pour faire accepter le dossier. Cette affaire avait fait grand bruit dans la région. Au début les anciens du puits n’avaient pas admis qu’on transforme leur vie en musée. Réunion après réunion, presque tous avaient fini par en accepter l’idée et puis, on leur avait montré la maquette, exposée dans le hall de la mairie. Ce jour-là avait été un grand jour, architecte, entrepreneurs, officiels, même la télévision s’était déplacée. Les mineurs avaient eu droit aux petits fours et au champagne. On leur avait offert une visite virtuelle du futur musée. Marcel, ça lui faisait tout drôle. Ce puits où il avait travaillé toute sa vie, ce creux qui gardait au fond de ses entrailles tant de rêves et tant de cauchemars... Alors, il avait refusé l’invitation. Il n’avait voulu voir ni la maquette ni le montage vidéo, il ne tolérait pas qu’on puisse influencer sa vision de l’avenir. Et l’avenir, il ne le sentait pas prospère. Les jours et les semaines ont passé et le jour de l’ouverture des travaux arriva enfin.
Ce matin de septembre, Mireille retrouva Marcel dans le parc.
— Il paraît que c’est aujourd’hui que l’équipe de télé vient filmer.
— Oui, il paraît, répondit Marcel.
— Ils sont descendus à l’hôtel, on les a vus installer leur matériel très tôt, ce matin.
— Ah bon ! Ils y sont déjà ?
— Il n’y a pas qu’eux, tout le village ou presque est massé derrière les barrières. On dit même qu’ils ont fait venir les gendarmes
— Bon, il faut que je vous laisse, Mireille.
— Déjà ? dit-elle en regardant sa montre.
— Oui, j’ai à faire.
Marcel lui tendit la main. Surprise par ce geste inhabituel, Mireille hésita un moment et lui donna la sienne qu’il serra entre ses doigts.
— Je vais aller voir un peu ce qui se passe à la mine, annonça-t-elle, vous ne voulez pas venir avec moi ?
— Je n’aime pas la foule, Mireille, vous savez bien. Allez, j’y vais.
— Oui, à demain.
Marcel ne répondit pas.

Une grand agitation régnait aux alentours du puits n°4. La foule était massée derrière les barrières. Une équipe de télévision était prête à filmer, on n’attendait plus que le maire pour poser la première pierre symbolique. Mireille regarda sa montre, il était en retard, comme à son habitude. Onze heures cinq, un homme aborda Mireille.
— Excusez-moi, madame, quelqu’un m’a donné ça pour vous, il a dit que c’était urgent.
Mireille prit l’enveloppe qu’il lui tendait.
— Merci, merci beaucoup. Vous savez qui est cet homme ?
— Non, il ne m’a pas dit son nom. Au revoir madame.
— Oui... oui, au revoir monsieur... Merci.
Mireille, un peu surprise, observa cette enveloppe qui ne portait aucun nom, aucune adresse, hésitant à l’ouvrir. Les yeux fixés sur le courrier anonyme, elle était pensive. Elle bouscula la foule, s’approcha de la rambarde et aperçut un homme tout en haut de la cage du puits n°4. Il s’agrippait au montage de ferraille, face au vide.
Mireille se mit à hurler de toutes ses forces.
— Marcel ! Marcel ! Ne faites pas ça !
Son cri s’évanouit dans le brouhaha du rassemblement. Mireille ne quitta plus des yeux celui qui avait été son rayon de soleil. Marcel se lâcha et la silhouette échoua dans la douleur des souvenirs.

PRIX

Image de Hiver 2016
56

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Kyou
Kyou · il y a
J'ai vécu pendant longtemps en Lorraine, et votre histoire me touche beaucoup par son thème. Je la trouve très bien écrite et je vote donc, presque au dernier moment, mais je viens juste de la découvrir!
·
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Une belle langue avec des images que l'oreille déguste. Les personnages sont dessinés à petites touches discrètes. Ils prennent figure progressivement. Et imposent leur présence attachante et fêlée. Cela pourrait être une histoire d'amour. Elle se termine par un drame. L'éviction du travail cela peut être le creusement d'une vulnérabilité dont on ne guérit pas. Quand la douleur est trop profonde, le présent ne parvient pas à réparer. Très juste. Et touchant.
·
Image de Sylvie Leroux Riez
Sylvie Leroux Riez · il y a
Merci pour votre critique très pointue qui me touche beaucoup.
·
Image de Patrick
Patrick · il y a
bonne chance .
·
Image de Sylvie Leroux Riez
Sylvie Leroux Riez · il y a
Merci
·
Image de Mirgar
Mirgar · il y a
Un beau portrait que celui de Marcel qui ne se résout pas à accepter que son univers soit devenu un produit monnayable comme les autres. Très juste analyse psychologique .Bonne chance!
Je concours aussi pour le prix des Bibliothèques pour tous ..si vous aviez le temps de soutenir l'homme idéal, ce serait ici:http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/l-homme-ideal-3

·
Image de Lumiyah
Lumiyah · il y a
mon vote n°16 pour cette belle histoire bien émouvante ! Vous avez su écrire d'une telle façon que Marcel est tellement attachant !

J'ai un poème aussi en finale hiver 2016 http://short-edition.com/oeuvre/poetik/lui-15 je vous invite à le découvrir

·
Image de Bruno Teyrac
Bruno Teyrac · il y a
Je lis votre texte pour la première fois. C'est une histoire belle et triste comme je les aime. Mon vote.
·
Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Félicitations pour la Finale! C’est avec plaisir que je revote au No 11 ! Mes deux poèmes, FROIDEUR et PREMIERS FROIDS, sont également en lice pour la Finale du Grand Prix Haïku Hiver 2016. Merci de les avoir catapultés en Finale! Je vous invite, encore une fois, à passer renouveler votre appréciation pour eux,merci! Et si le cœur vous en dit, merci de visiter EUREKA qui est en compétition pour le Prix des Bibliothèques pour Tous 2016.
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/froideur
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/premiers-froids-1
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/eureka-6

·
Image de Ghost Buster
Ghost Buster · il y a
Poignant et touchant. Comme la vie.
·
Image de Emma
Emma · il y a
Bonne chance pour cette finale !
·
Image de Sylvie Leroux Riez
Sylvie Leroux Riez · il y a
merci beaucoup
·
Image de JPM
JPM · il y a
Oh que je comprends ...
Il suffit pour cela d'aller voir les épisodes de Ben sur ma page Épisode Forbach
Mon vote
C'est magnifiquement écrit
Bravo

·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

TRÈS TRÈS COURTS

Mon amour est mort, je suis libre ! J’ai donc décidé de boire jusqu’à l’ivresse. Heureuse comme une reine : le ciel est bleu, la brise si douce, le soleil si chaud. L’été ...

Du même thème

NOUVELLES

Je prends un troisième ris dans la grand-voile après avoir hissé mon tourmentin à l’avant. Il semble bien ridicule sur ce grand voilier de 16 mètres tout en bois vernis, flamboyant. C’est ma ...