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Marais salé

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Louise007

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Erik Le Guirrec ouvre les deux yeux. Il est quatre heures du matin. Son horloge intérieure s'est allumée alors que son réveil matin, un vieux Jazz dont il ne parvient pas à se séparer, doit sonner une heure plus tard.
Erik est habitué, si on peut parler ainsi d'un phénomène qui se répète une seule fois chaque année, à ces réveils intempestifs. Lorsque son jour arrive, il sait les gestes qu'il doit accomplir. Il appuie sur le cliquet d'arrêt du réveil et s'habille rapidement sans passer sous la douche. L'air frais lui servira de savon et il aime caresser, pour se rassurer, cette barbe de deux jours qui lui donne l’air d'un marin breton. Il attache ses cheveux en catogan.
Né à Paris, Erik a passé les dix-sept premières années de sa vie reclus au sixième étage du 12 rue de la Roquette. Cela l'a obligé à un riche travail intérieur et son imagination sans limites l'a fait voyager au-delà de ce premier étage où il passait ses jours à regarder les passants bourlinguer sous la fenêtre et ses nuits à rêver à l'autre côté de la vie.
Il dévorait le journal de bord de son grand-père, Breton devant l'éternel et marin pêcheur. Noyé au phare de la Teignouse à la suite d'une erreur de navigation de son second, cet homme avait nourri les rêves de son petit-fils élevé au milieu d'une nuée de femmes émigrées pour y servir dans cette ville sans autre mer que la Seine.
Erik était un enfant sans père et il s'accrochait de toute sa vigueur de garçon à l'idée qu'il naviguerait un jour, que son ciré jaune lui servirait d'étoile et que personne ne l’obligerait plus à manger des légumes bouillis, à s’habiller en culottes courtes et à avoir peur de son ombre et des parisiens.
Ce matin-là, Le Guirrec, dernier du nom, à ce jour en tout cas, sort dans le matin encore nuit. Il attrape son attirail de saunier et un sac à dos plein de matériel qu'il a caché la veille sous un tas d'algues sèches. La saison de la récolte du sel est proche et il faut inlassablement réparer le marais argileux et vider les carrés d’eau de ses excès de sable.

Avant ce travail lancinant et si éloigné de ses rêves de marin, il doit accomplir son œuvre rituelle puisque le jour en a décidé ainsi, sonnant l’alerte à quatre heures.
Il enfile ses bottes de caoutchouc bleu marine et ravale tout ce qui ressemble à une émotion ou à un sentiment de culpabilité. Cet effort lui coûte assez peu car la pitié et l'amour du prochain habitent une part très infime de son cerveau submergé d’amertume. Ses rêves se sont écrasés sur les murs et il n’en reste que les éclats, bribes inutiles, et ce besoin impérieux d’influer parfois sur le sort d’un autre.
Tout en marchant jusqu'au petit pont de la Croix Blanche, il s'applique à être aussi silencieux qu'une avocette à l'affût d'un vers d'eau en promenade. Ses gestes doivent être parfaits. Il est la main du hasard désigné ce matin.

Erik avance à pas feutrés, à travers les méandres du Marais. Ses pas ne laissent pas de traces. Le temps est sec depuis au moins deux jours et deux nuits après des heures d’une pluie torrentielle. L’île bénéficie d'un climat particulier et des pluies aussi abondantes et incessantes sont rares et pourtant nécessaires au succès de son opération.
Son cerveau se souvient de tous les détails du paysage qu’il enjambe à grands pas. Son infaillible mémoire du marais lui permet de ne pas trébucher et son corps souple amortit les creux et bosses comme s’il était monté sur des ressorts. Il dérange de temps à autre une spatule en train de préparer son long vol vers l'Afrique. La nuit sans lune est très noire. Il sait qu'il est enfin arrivé au parapet du petit pont de la croix blanche aux lueurs de la pierre gris clair qui scintille brièvement sous les étoiles matinales encore éclairées.
Il arrime rapidement une corde autour de la souche délavée d’un tremble, s'assure à l'aide du mousqueton et de la ceinture d'escalade enfouis dans son sac à dos. Il tire de toutes ses forces pour vérifier la solidité de son accrochage. Muni de sa longue raclette et d'une écope de bateaux, il humidifie et lisse patiemment le remblai pentu jusqu'à le rendre brillant comme le glaçage des gâteaux au citron de son enfance. Une grand-mère presque douce lui offrait cette possibilité de bon souvenir.
Il vérifie ensuite avec la même raclette la profondeur de l'eau au droit du talus. Il remonte en rappel par le côté broussailleux afin qu'aucune trace de son passage ne soit visible.
Avec le soleil annoncé pour cette journée de premier mai, la terre paraîtra bien sèche aux environs de midi.

Erik rentre chez lui lorsque le jour laisse entrevoir les brumes flottantes sur le marais. Le héron cendré, voisin de sa maison à volets bleus, commence à s'ébrouer. Il hâte le pas, range son attirail d'escalade dans la cabane à outils, retire ses bottes crottées et entre en chaussettes dans la cuisine. Il fait bouillir de l'eau pour le café et se lave consciencieusement les mains jusqu'aux coudes. La boue de l’étang salé est si infestée. Il frissonne à l'idée des milliards de bactéries qui pullulent sans retenue dans la vasière désaffectée. Cet endroit est le seul entre la commune d’Ars et celle des Portes à être ainsi abandonné par l'homme. Ou presque.

Le café est prêt. Erik se beurre une tartine démesurée de beurre salé. Il croit bien qu'il est le seul être au monde à se faire de pareilles tartines. Il taille prudemment avec un canif effilé directement la moitié de l’énorme pain bruni à la croûte épaisse. Il le mange ensuite en commençant par les coins comme il le faisait enfant avec les petits beurres.
Ses camarades, lorsqu’il partageait encore un peu de son temps avec des camarades, coupaient en général leur pain à des dimensions raisonnables, bonnes à tremper dans le bol. Mais il aime se savoir singulier. Il est quelqu’un d’important. Il est l’homme aux énormes tartines, le petit garçon qui est resté enfermé dix-sept ans rue de la Roquette au numéro 12, le jeune homme timide qui a pris des cours d'humour par correspondance. Le saunier sans amis. Il est celui qui a voué sa vie à une vengeance que le hasard l’aide à assouvir certains jours où il se réveille avant la sonnerie de son vieux Jazz, avec la certitude dessinée de ce qu’il doit faire pour pousser le sort dans ses extrêmes.
Il n’est pas... non il n’a pas envie de penser à ce qu’il n’est pas. Le café est brûlant. Il aime le café brûlant.
À l'autre bout de l'île, dans le lieu-dit du puits de fer, Alexis, son épouse Myriam et deux amis chers scrutent le ciel. On discute autour de la table du petit déjeuner, moment de choix quand on a le temps, que l’on aime être ensemble et que la vie sourit tout simplement.
Ils iront à vélo dans les marais salants malgré la brume persistante qui s'effiloche sur les cosmos du jardin. C’est un jardin de curé comme on en trouve dans cette partie de l’île. Enfermé entre ses murs de pierres claires, il regorge de fleurs odorantes et désordonnées pleines d’un charme désuet à l’exception d’une rose trémière fanée, dégingandée, mal à l'aise, rescapée on ne sait pourquoi du grand défrichage de l'année précédente. Aux heures chaudes, un énorme mûrier platane joue les pères protecteurs et diffuse une ombre douce.

Tout le monde s'affaire dans la petite cuisine et les œufs durs sont soigneusement emballés dans du papier d'aluminium gaufré. Avec des tranches d’un pain à la mie ferme et goûteuse et un fromage de chèvre à peine sec, le pique-nique sera exquis. Amoureux de l’île, Alexis et Myriam ont restauré cette jolie maison de village et ils aiment plus que tout, guides infatigables, faire connaître les recoins enchanteurs à leurs amis de passage. Les enfants ont opté pour une journée de plage et s'en vont serviette au cou goûter la tiédeur nouvelle pour la saison.
Le panier est accroché au guidon. La matinée est un rêve. Les soucis s'éparpillent dans l’air fruité et ils pédalent sans lassitude, persuadés dans cet instant magique, que le monde leur appartient, que la vie est un cadeau et que rien ne les empêchera d'être heureux. Ils passent devant une maison aux volets bleus et s'arrêtent pour écouter le cri du héron cendré et assister à l'étonnant règlement de compte de trois mouettes confrontées au vol en piqué de quatre échasses blanches énervées.
Parisiens épris de connaissances, ils escaladent le remblai herbu d'un canal en cours d'entretien. Alexis interpelle le saunier, un bel homme à la barbe blonde de deux jours, aux grandes bottes crottées et couvert d'une veste de marinier jaune. Il lisse soigneusement les derniers carrés de son bassin avec une sorte de longue raclette :
— À partir de quand produisez-vous le sel monsieur ?
— À partir de 14h30 répond Erik se remémorant les réparties de son cours d'humour.
— C'est très drôle, très, s'emporte froidement le jeune homme.
Erik cherche désespérément une autre phrase amusante pour clouer le bec de ce parisien sans vergogne qui a gravi le talus interdit malgré le panneau. Il n'en trouve pas. Il reverra ses fiches ce soir. En attendant il sait que ses derniers doutes s'envolent. Cet homme-vélo est porteur de tout ce qu'il déteste le plus : l’aisance, la répartie, la finesse, l'écrasante certitude que le monde est à sa disposition, à portée de sa voix et de ses questions, qu'il suffit de vouloir pour avoir.
Ses compagnons sont les mêmes, des clones. L’île, son île, est envahie de clones chaque été, clones citadins, vêtus de culottes courtes beiges, clones garçons, clones filles, souriantes, douces, compréhensives, étonnées.
Les jeunes gens, dépités par l'accueil peu amène de l’homme en jaune, continuent leur périple initiatique. Ils s'arrêtent, vers midi, avisant l'ombre propice d'un tremble des marais. Ils appuient leurs vélos contre le parapet du petit pont de la Croix Blanche, déplient leurs trésors, s'assoient, dégustent. Il fait presque chaud. Ils bavardent, du travail des paludiers, de cet homme curieusement furieux de leur question ce matin ; ils le comprennent, un peu, pas tout à fait.
L'atmosphère est aussi légère que l’air odorant du Marais. Les randonneurs à vélo sont allés déjeuner. Il ne passe plus personne.
Ils se partagent les vestiges du pique-nique, plaisir de partager les miettes, de se dire qu'on a encore un peu faim, que l'on pourrait terminer la matinée par la terrasse mi-ombre mi-soleil d’un café et le petit bonheur d’un gâteau pâtissier. On goûte le moment. Les oiseux se sont tus eux aussi.
Un vent capricieux se lève rappelant que le mois de mai vient juste de commencer. Le papier d'aluminium gaufré, pas encore froissé en boule, s'envole, virevolte un instant et se pose tout au bord de l’eau douteuse.
Vif comme l'éclair, Alexis contourne le parapet pour attraper le papier fuyard. Pas question de laisser une trace aussi infâme de leur passage.
Le remblai semble sec. Alexis avise le cloaque dégoûtant comme la bouche d’un crapaud géant.
Pendant un temps infiniment lent, secondes d'une lenteur muette et impuissante, Alexis glisse. De loin, il reconnaît la silhouette jaune du paludier, la raclette sur l'épaule, un sourire étrange dans sa barbe de deux jours.

PRIX

Image de Eté 2016
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Patricia Burny-Deleau · il y a
On hésite entre maladie mentale et vengeance pour l'un, gentillesse et suffisance pour l'autre, mauvaise farce et meurtre à la fin mais on ne reste pas indifférent(e) à l'atmosphère ni aux personnages bien campés.
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Louise007 · il y a
Bonjour Patricia
Merci pour votre commentaire. En fait je n'aime plus ce texte depuis que je l'ai publié et je suis tout à fait d'accord avec les commentaires de Pat L... Oui maladie mentale, oui meurtre, non pas suffisance mais un truc plus complexe... en fait je devrais le retravailler... Les commentaires font progresser. j'ai beaucoup aimé le texte de vous que j'ai lu hier soir. A bientôt

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Patricia Burny-Deleau · il y a
Merci beaucoup et à bientôt.
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Bisaigue12 · il y a
A la recherche de quel temps perdu ? je vote pour les paysages !
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Pat Louqick · il y a
Désolé de dire dommage, mais oui dommage. J'ai aimé le rythme, le décor, certaines images et le suspens. Je n'ai pas aimé les imprécisions,les images qui n'apportent rien (ou que le lecteur doit compléter), les manques de ponctuations (cassent le rythme), les fautes typo, et la fin qui laisse le lecteur lambda sur sa faim. Une vengeance?? J'ai aussi aimé ce climat typique au sud-ouest (Je suis girondin d'adoption, mais c'est plus moi qui est l'adoptant...). Ce texte mériterait d'être plus travaillé : je garde, je garde pas!
Dommage ; mais j'ai aimé malgré tout...

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Louise007 · il y a
Merci Pat pour vos commentaires éclairés et constructifs. Je suis d'accord en fait mais un œil extérieur et avisé crée le déclic. Je vais le reprendre et le corriger. A bientôt.
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Kate Dü · il y a
Jolies tournures et plongée en marée salée, ça me parle, j'ai quelques textes à découvrir si ça vous tente
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Keith Simmonds · il y a
Bravo pour la peinture de ces paysages magnifiques! Merci de les avoir partagés! Mon vote!
Mes deux œuvres, BAL POPULAIRE et ÉTÉ EN FLAMMES , sont en lice
pour le Grand Prix Été 2016. Je vous invite à venir les soutenir si le cœur
vous en dit, merci! http://short-edition.com/oeuvre/poetik/bal-populaire
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/ete-en-flammes

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Virginie Ronteix · il y a
Un texte poétique et évocateur qui peint les paysages de l'Ile de ré au fil des humeurs du saunier.
un ptit détour en enfance par chez moi ? un texte en compet aussi : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/c-u-e-i
mon vote !

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