Maquillage et mise à nu

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" Ecrire, c'est une respiration " (Julien Green) " Ecrire, c'est se taire. C'est hurler sans bruit." ( Marguerite Duras) " C'est écrire qui est le véritable plaisir, être lu n'est qu'un ... [+]

Image de Grand Prix - Hiver 2021
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Il était dix-huit heures quand Constance sortit du studio de télévision.
Elle venait de participer à l’enregistrement d’une émission consacrée à son roman « Sans masque », le succès de librairie du moment, un succès que la jeune femme n’avait pas anticipé.
C’était le deuxième manuscrit qu’elle avait osé envoyer à une maison d’édition, le précédent lui avait été retourné avec la note impersonnelle, « ne correspond pas à la ligne éditoriale », mais le second essai avait abouti. À peine paru, l’ouvrage avait éveillé l’intérêt. Des critiques s’étaient penchés sur  « Sans masque  », avaient relevé « le talent singulier d’une jeune auteure », découvert « une étrange résonance intime... une plume qui intrigue »... Elle en connaissait par cœur les meilleures lignes.
Les remarques acerbes, elle préférait les oublier.
Alors pourquoi ce roman figurait-il parmi les best-sellers ? C’est le public qui l’avait consacré. Dès sa parution, les ventes s’étaient envolées, une deuxième édition était en cours.
Bien sûr, là encore, les avis des spécialistes divergeaient et elle acceptait désormais les critiques négatives de certains et le mépris affiché par d’autres. Leurs regards lui semblaient justes, elle partageait leurs réserves.
Mais ce qui comptait, c’était bien le sentiment des lecteurs.

Elle se souvenait des entretiens avec son agent avant la publication.
— Bon ! pour ce qui est de l’œuvre, on a fait le maximum. Occupons-nous maintenant de vous.


— Pardon ?



— Vous ! votre nom d’abord... Monique Martin, ce n’est pas possible... Il vous faut un pseudo.
Elle en était restée muette. Un nom, c’est un nom, et celui-ci était le sien, celui de son père...


— Trop fade, passe-partout. C’est le nom de tout le monde. Pour qu’on le retienne, il faut que ça claque, qu’il évoque quelque chose... Millie Laforêt ? Qu’en pensez-vous ?



— ???



... ou Constance Costanza ! ça, c’est bien ! Constance, ça a de la classe, et le parallélisme « nom prénom » marque l’esprit.




C’est ainsi que Monique était devenue Constance.
Ridicule ! Un déguisement... elle ne se reconnaissait pas derrière ces syllabes imposées.
Tout aussi ridicule, le succès immérité.
Allons donc ! Certes, elle savait écrire... mais c’était l’écriture de tout le monde. Comme son nom, lui avait fait remarquer ce monsieur Je sais tout !
Le pitch ?...Une histoire d’amitié et de bons sentiments. Un conte d’aujourd’hui. Des individus isolés que le hasard va faire se rencontrer... Ce roman, elle le voyait en collection « jeunesse “, c’est l’option qu’elle avait tenté de défendre.
Mais l’autre, sûr de lui :
— Taratata ! on va faire un carton ! L’éditeur confirme la parution en automne.

Évidemment, ça lui avait fait plaisir, ça l’avait même estomaquée ! Le soir même, elle prévenait sa famille, et c’était certain, le lendemain, tout le bourg était informé : Monique était consacrée écrivaine !

Mais Constance oscillait entre ces deux réactions extrêmes, la satisfaction, la fierté, parfois même une once d’orgueil, et vingt minutes plus tard, elle se disait que c’était du pipeau, qu’elle était juste tombée au bon moment, que la publicité avait créé le succès commercial de son bouquin.

De la poudre aux yeux, l’emballage seul donnait du poids à l’historiette la plus superficielle. Et l’emballage, c’était la jaquette où elle figurait en photo, sourire mutin pour interpeller le client dans l’espace culturel des grandes surfaces. Une image sur laquelle elle ne se reconnaissait pas, celle d’une jeune femme cheveux dorés, courts et bouclés, l’œil rieur. Rien à voir avec l’aspect sérieux, un peu austère que lui renvoyaient les miroirs.
C’était aussi le matraquage publicitaire, radio et chaînes télévisées, vantant sa création, qui avait jeté en pâture au grand public le nom de cette Constance Costanza.
Elle en était gênée.

Elle avait compris la démarche de la maison d’édition : la crise sanitaire, les difficultés économiques avaient suscité un besoin de chaleur humaine, des rêves de vie simple et solidaire. Et ses lignes en regorgeaient de solidarité, d’humanité. Ah ! Ça, elle savait l’écrire, elle pouvait en tartiner des pages, elle en était consciente, consciente aussi que son roman ressemblait fort à ceux qui garnissaient les rayons de la bibliothèque familiale.

Elle était lucide, se trouvait des excuses, elle avait vingt-trois ans, n’avait pratiquement rien vécu, normal qu’elle patauge au niveau le plus basique. Pour écrire une œuvre, non seulement, il faut du talent, mais aussi un passé, des expériences, une culture. Pour imposer sa personnalité, il faut que les blessures macèrent avec les journées ensoleillées. Il faut se heurter aux autres, marquer l’esprit du lecteur de son univers, de sa singularité.
C’est à peine si elle avait quitté sa province. Certes, elle connaissait Paris, c’était à moins de deux cents kilomètres de son village et elle y avait fait ses études.

Au cours de cette émission, le journaliste lui avait demandé si elle anticipait son prochain roman.
— Vous avez bien quelques pistes en tête ? Un début d’intrigue ?...
Elle n’anticipait rien du tout, avait l’impression d’avoir tout dit dans ses premiers écrits. Explorer son inconscient ?... Elle sentait qu’il valait mieux éviter ces zones sombres, que ça risquait de se retourner contre elle. Des immersions interdites. Il y a des mondes qui ne se livrent pas. À peine osait-elle parfois s’y glisser.
Un psychologue l’avait longtemps suivie après le décès accidentel de sa jeune sœur. Cela, bien sûr, elle le taisait.
Sa famille ? Ah non ! C’étaient des gens bien, elle n’allait pas les mettre en scène dans des situations impossibles.
Elle conclut au lendemain de cet enregistrement, après une nuit blanche, qu’il lui fallait vivre des expériences personnelles qui l’émancipent de sa vie d’étudiante.


Quand elle se regarda dans le miroir au matin, elle fut frappée par la fadeur de son image. Un visage étroit, des cheveux longs et raides. Rien vraiment dans son physique qui fasse se retourner les passants. Par quels subterfuges le photographe avait-il obtenu la photo alléchante ?
Elle se remémora les préparatifs qui avaient été sans fin ; il avait fallu subir d’abord l’épreuve du maquillage, de la coiffure élaborée. Et ensuite, les multiples essais photographiques. L’éclairage, d’abord, et puis la pose.
— Levez légèrement la tête !
— Un petit sourire...
— Tournez-vous légèrement vers la droite... Non, plutôt à gauche, le profil est plus net.
Cela avait été interminable. Elle avait été sur le point de quitter le studio, d’envoyer tous ces gens sur les roses !

Une fausse photo qui ne montrait rien de ce qu’elle était en réalité. Un faux roman qui ne méritait pas la publicité qu’on en faisait. Ça tenait du miracle qu’elle ait su saisir l’air du temps au fil de ces deux cents pages. Elle ne s’en était pas même rendu compte, ces mots, c’étaient ceux d’une critique élogieuse.

Si le succès ne reposait que sur un coup de chance et un bel emballage, il fallait au moins qu’elle participe en pleine conscience à la mise en scène. C’était bien elle la première concernée. Or elle avait été submergée par diverses contraintes. Prisonnière du tourbillon des dates à respecter, c’est à peine si on lui demandait son avis, elle se sentait utilisée comme un pantin pour faire décoller les ventes. Même la fameuse photo, elle ne l’avait découverte qu’une fois la jaquette imprimée ! elle s’était attendue à voir exposés les différents clichés, qu’elle puisse au moins choisir le visage à offrir à ses potentiels lecteurs. Mais on avait décidé à sa place...
C’était ce type ! Cet agent ! Elle était mal tombée, elle l’avait vu au rictus de la fille, à l’accueil, quand, pour la première fois, elle s’était présentée.
— J’ai rendez-vous avec monsieur Alex Lesieur.

Au même moment était apparue une jeune femme qui raccompagnait quelqu’un. Monique était certaine qu’avec cette personne, le courant serait mieux passé, elle la voyait sympathique, souriante. Pas comme le type imbu de lui-même face auquel elle s’était trouvée peu après et qui étalait sa superbe ! Un regard perçant qui ne cachait rien de ses impressions. Cette fille ! Une marionnette qu’il allait manipuler à sa guise ! Mais elle lui apportait un bon sujet, avait un style – enfin, une écriture qui tenait la route – C’est ce qu’il recherchait : quelqu’un dans lequel les lecteurs, et surtout les lectrices — allaient se reconnaître.
Sûr de lui, de son jugement, il n’avait pas remarqué que son interlocutrice le perçait à jour de la même façon. Elle avait failli se lever en déclarant qu’elle faisait fausse route, que, non, elle préférait son confortable anonymat.
Mais il avait su la convaincre. Pouvait-elle laisser passer cette chance ? Tant de gens auraient voulu se trouver à sa place... Elle s’était laissée séduire par les belles promesses, avait signé un contrat sans même très bien comprendre ce à quoi elle s’engageait.

Elle était sortie seule du bureau, lui ne s’était pas donné la peine de la raccompagner.
Mais quelques mois plus tard, son roman paraissait effectivement. Elle en avait été bouleversée ! L’autre, ce Lesieur, lui parut soudain plus sympathique. Le succès aurait pu faire tourner la tête de Monique, il allait rendre verts de jalousie bien des gens qui avaient d’elle l’image d’une étudiante sans éclat. Mais dès le lendemain matin, elle était préoccupée par la suite à donner à son aventure littéraire. Qu’allait-elle pouvoir écrire désormais ?

Quelques jours plus tard, Lesieur l’invitait au restaurant. Il fallait célébrer l’événement littéraire du moment. Ils parlèrent de lectures, de théâtre et de cinéma, elle le trouva agréable, il s’efforçait de la mettre à l’aise. Elle craignait qu’il ne lui pose la question qui la taraudait, mais ce fut elle qui lui avoua sa crainte de n’être l’auteur que d’un seul ouvrage à succès. Il la rassura, «  C’est la vie, ce sont nos rencontres qui déclenchent des pistes que vous saurez fouiller, j’en suis certain ».
_____________


Il avait raison, quelque temps après, une très vague approche d’un nouvel opus émergeait lentement dans l’esprit de la jeune écrivaine. Ce serait un roman policier, avec une forte empreinte psychologique, un thème qui pouvait mettre son équilibre en danger, elle s’en était confiée à son ex-thérapeute qui lui avait adressé un aimable petit mot.

C’est la photo qui avait déclenché le canevas d’une intrigue, la photo que ce Lesieur, par inadvertance, avait fait tomber au restaurant. Il l’avait tenue en main, avait souri et l’avait montrée à Constance.

— Ma petite famille!
On voyait devant une villa sans prétention une jeune femme souriante et deux enfants grimaçant face à l’objectif.
— Ils vivent en Normandie, je les rejoins chaque week-end, j’ai préféré leur éviter l’enfer parisien.
Ces quelques mots avaient interpellé son invitée. Ce personnage n’était peut-être pas le cuistre aux dents longues qu’elle s’était imaginée.
— Tu juges toujours trop vite, lui serinait sa mère.
C’était bien possible...


Cependant, peu après, elle l’avait revu, ce Lesieur, en compagnie d’une autre jeune femme à la silhouette de mannequin. Apparemment, ils étaient très proches, si proches qu’il l’enlaçait en pleine rue. Sans trop réfléchir, Constance avait pris une série de clichés du couple. C’est rentrée dans son appartement que, les visionnant, elle se remémora son engagement à vivre des expériences marquantes.
Jouer les corbeaux ? C’était tentant... La bonne épouse, là-bas, en Normandie, se doutait-elle que son mari menait une double vie ? C’était tentant et si facile... Et lâche, se dit-elle ! Détruire une famille sans qu’elle-même prenne le moindre risque ! Où donc était le panache ?
Elle supprima les clichés compromettant Alex Lesieur, mais se promit de glisser une séquence similaire dans son roman en gestation.



Des mois passèrent, le roman en question ne prenait pas forme. Constance en était toujours au premier chapitre et se relisant, elle se rendait compte que l’écriture était besogneuse, que ces premières pages n’appâteraient aucun lecteur.
Mais elle découvrit une autre vie, plus excitante, rencontra des personnalités du milieu littéraire, se soumit, mi-angoissée, mi-amusée, à diverses interviews. Elle courut les musées, s’immergea dans les salles de spectacle et s’offrit des week-ends à Prague, Madrid ou Rome. Cette parenthèse lui était nécessaire, c’était un petit rattrapage d’une éducation qu’elle n’avait pas reçue.

________________________


Alors qu’elle attendait le métro, un jour de grève, Constance aperçut son Pygmalion dans la foule, à une dizaine de mètres d’elle. Lui ne l’avait pas remarquée. Le train espéré se faisait attendre, les gens s’agglutinaient sur le quai, beaucoup s’énervaient. Des discussions s’envenimaient. Pour échapper à cette dangereuse agitation, elle se faufila comme elle le put entre les voyageurs, et sans l’avoir recherché, se rapprocha de Lesieur.
Le train se présenta enfin. Il y eut un soupir de soulagement parmi les passagers, aussitôt suivi d’une sourde effervescence : il fallait pouvoir accéder aux portes. Chacun se préparait à la ruée habituelle. Constance fut bousculée et se retrouva pile derrière Lesieur.
La rame avançait toujours, à faible vitesse.

Dès lors, les faits s’enchaînèrent, d’autres images se superposèrent de manière imprévisible à la scène du métro parisien.

L’énervement de la foule qui pouvait virer à la panique... la cacophonie ambiante, cette machine qui semblait narguer les voyageurs si proches, les frôlant presque. Constance en avait le souffle coupé.
C’était l’horrible journée d’autrefois qui se répétait... La balade avec Carine, sa petite sœur. Des images floues s’imbriquèrent dans son esprit, une confusion entre passé et présent.

Le poids lourd !... Le poids lourd qui dévalait la départementale. Une vitesse excessive. Carine interpellée depuis l’autre trottoir ; et la fillette qui traverse en courant, sans se préoccuper du danger !...
Les freins sifflent, déchirent le jour d’été. Elles sont là toutes les deux, huit et onze ans, et le semi-remorque freine, freine jusqu’à se mettre en portefeuille mais ne peut éviter l’enfant. Un choc terrible qui terrasse l’aînée.
Des cris ! Quelques secondes d’incompréhension... Carine ! Le chauffeur qui hurle à son tour, non, non, ça ne s’est pas passé !... Et puis l’effroi, le sang qui se glace... Le monde qui s’écroule...
Monique est restée là, tétanisée, muette, elle ne sait combien de temps.


Ce n’est pas Carine que Constance, affolée, empoigne comme elle le peut, par le bras, par sa veste, c’est Lesieur. Elle entend encore les mots de sa mère, ses hurlements,
« Tu devais la retenir ! C’est toi la grande, tu es responsable !... » Des reproches regrettés à peine prononcés, « Pardon, ma chérie, pardon ! C’est moi qui aurais dû être là... »

Ça ne dure qu’une fraction de seconde. Lesieur perd l’équilibre, bousculé par une sorte de grand diable braillant et alcoolisé. Elle le retient, agrippe sa veste, le tire vers l’arrière pour lui éviter la chute sur la voie. Une autre personne intervient en même temps, maintient fermement ce voisin qu’il voit chanceler, lui apportant une aide déterminante. Ce n’est qu’une silhouette anonyme qui disparaît, avalée par le flux des gens pressés.

_________________________


Lesieur et Constance se retrouvèrent sur le quai, hébétés, face à face. Une nouvelle marée humaine prenait corps, ils s’en éloignèrent et Lesieur fut le premier à reprendre ses esprits :
— Venez, je vous offre un café.
Ils débouchèrent dans l’avenue, s’attablèrent à la première terrasse. Constance le suivait par automatisme, effrayée encore. Une foule d’images sombres, des souvenirs, des cris, des pleurs traversaient son esprit. Essoufflés, hésitant encore à comprendre ce qui s’était passé, ils se regardèrent, sidérés.
— Je vous dois une fière chandelle... Ce furent les premières paroles prononcées.
— Seule, je n’y serais pas arrivée...
— J’ai bien senti qu’on me retenait. Une sorte d’ange gardien... Sans votre intervention...
Il avait extrait de son portefeuille la photo de ses proches, il la fixait, paralysé. Elle, avait besoin de parler, d’expliquer que ce réflexe, l’anticipation du danger, c’était un autre drame qui en était à l’origine. Elle se surprit à se livrer comme jamais elle ne l’avait fait. Sa jeunesse s’était déchirée l’année de ses onze ans, il n’y avait pas une journée qu’elle ne revive l’accident, lui confia-t-elle, des larmes dans la voix.
Puis subitement, elle lui avait asséné :

— Vous dites tenir à votre famille ! Et vous trompez votre épouse ! Je vous ai vu avec une grande brune aux allures de mannequin !
— Ah ! (il sourit) Oui, j’avoue, j’ai failli... Cela m’a coûté un restaurant. Ma femme m’a téléphoné au milieu du repas pour m’avertir que Lucas, l’aîné de nos fils, allait être opéré de l’appendicite. Je me suis excusé auprès d’Adriana et j’ai pris le premier train pour la Normandie. Mais je précise qu’Adriana est ma sœur, ma demi-sœur, plus exactement. Elle est médecin au sein d’une ONG. Pas mannequin...
La gaffe !
— Je suis confuse... Je vous prie de m’excuser... Je... cela ne me regarde pas... Votre fils... Il va bien ?
— Lucas ? Il est en pleine forme.

Il y eut un silence, puis la jeune écrivaine reprit :
— Je vais faire une pause, abandonner l’écriture quelque temps... Je me rends compte que tout ce que je retiens de mon passé, c’est cet accident. Il faut que je m’immerge dans la vie d’aujourd’hui, que je me frotte à la réalité. J’ai un oncle poissonnier, il tient un stand sur les marchés, il est d’accord pour m’embaucher.
— Mais... Constance, c’est un travail très dur !
— Je m’appelle Monique, fit-elle en souriant. Oui, c’est un travail physique. Ce sera une expérience qui devrait durer six mois. Mon oncle m’a prévenue qu’en avril, il n’aurait plus besoin de moi. J’ai six mois pour reconnaître une daurade d’un rouget... et pour rencontrer des personnes de milieux divers, entendre leur histoire.
— Je tombe des nues... vous m’aviez semblé si apprêtée lors de notre premier entretien... rigide, guindée...
— Guindée ! s’exclama-t-elle, surprise. Et vous, prétentieux, pédant ! Vous paradiez derrière votre bureau de ministre en décidant de tout ! Même de mon nom !
— Le pseudonyme ?... Des syllabes colorées... quelques notes de musique avant d’entrer en scène... Et la photo, c’est vous !... Quand vous serez débarrassée du carcan d’une culpabilité que vous endossez depuis trop longtemps.

À la réaction de Constance, il comprit qu’il ne fallait pas revenir sur ce terrain.
— J’exerce un métier singulier, tous les jours, je me demande de quel droit je juge les autres. Bien souvent, les manuscrits sont autobiographiques, ils révèlent des fêlures, des vies brisées... et ne présentent d’intérêt que pour leurs auteurs. Alors, je m’oblige à mettre une certaine distance entre eux et moi. Eh oui ! Je joue un rôle.
— Vous jouez un rôle... « Sans masque », ce n’est donc qu’un accessoire ? Vous auriez pu déclarer que ce roman ne valait rien.
— Ne croyez pas cela, votre roman a des qualités, il apporte un souffle de fraîcheur, quelque chose de nouveau. À présent, je comprends pourquoi... Mais poissonnière ! Et en hiver ! Êtes-vous sûre ?
— Un simple stage de six mois. Certains font cela toute leur vie.

Il l’observa alors qu’elle tournait la tête vers la bouche du métro, les yeux rivés vers le gouffre béant. Elle constata qu’il était tard, qu’elle allait rentrer.
— Plus de métros aujourd’hui ! décida-t-il en hélant un taxi. Je vous dépose à votre domicile.

Au cours du trajet, ils revinrent l’un et l’autre sur les minutes effrayantes qu’ils avaient vécues. Il lui redit à quel point il lui était redevable. Ce n’est que lorsque Constance descendit du véhicule qu’il lui fit promettre de donner de ses nouvelles et ajouta, en souriant, qu’il connaissait certains parfumeurs, qu’après les relents de marée, elle pourrait aspirer à d’autres senteurs et envelopper de papier cadeau les précieux flacons.
— C’est l’emballage qui en fait le prix, du moins en partie... c’est l’habillage, la touche finale. Pensez-y ! conclut-il en lui faisant la bise.
Remontant dans le taxi, il lui lança encore :
— À bientôt, Monique ! Et consacrez du temps à l’écriture !
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