Manifesto Parenthesis

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Bienvenu(e)s! Comédienne depuis près d'une dizaine d'années (d'abord en France, puis en Angleterre), la fibre artistique s’exprime aujourd'hui par le biais de l'écriture. D'abord exutoire  [+]

Je suis Sasha.
Le visage d’une toute jeune fille. Une quinzaine d’années. Guère plus.
Le souffle court je marche, sur une rue pavée. A chaque pas pressé, la pierre heurte mes orteils et m’envoie une douleur si terrible qu'elle me fait courber l’échine. Le froid me saisit par tous les pores. Je porte néanmoins plusieurs épaisseurs. Des haillons, de couleurs pâles. J’ai la tête couverte d’un châle, abritant de longs cheveux noués; aux pieds mutilés, des chaussures simples, sales et souillées.
Le soleil semble se coucher. La lumière est en parfaite opposition avec le froid qui me pénètre. Douce, orangée, presque de ces crépuscules d’automne que j’aimais tant jusque-là...
Je ne sais où je vais mais je me sens inquiète. Je ne suis pas en sécurité.
Le souffle court, je marche sur une rue pavée. A chaque pas pressé, la pierre heurte mes orteils et m’envoie une douleur si terrible qu'elle me fait courber l’échine. Je ne sais où je suis. Les passants, il me semble, sont habillés de façon très élégante, comme on peut l’être dans certaines grandes villes où je me suis déjà rendue quelques fois. Les hommes en hauts-de-forme m’ignorent, les femmes en robes lourdes m’évitent... Hébétée, je continue ma course jusqu’à l’épuisement ultime. Le front baissé, le menton se rapprochant dangereusement de la rue inégalement pavé. Le voilà, le corps... lâche.

1...2...3...
J’ouvre péniblement les yeux comme après un terrible effort. Et toujours cette respiration haletante.
Devant moi, une femme au physique grossier, jupe longue et sabots de bois, tient un nouveau-né au-dessus de ce qui semble être un évier de cuisine.
Autour, le silence. Seule l’angoisse vient me raisonner dans les tempes. Je suis habillée de blanc, je n’ai plus froid quand bien même j’entends le vent cogner contre les volets grinçants. J’observe la scène, l’œil hagard devant la froideur de cette femme. Le nouveau-né ne pleure pas. Pas un son, même très faible ne sort de sa fine bouche Elle le tient fermement par les pieds, la tête en direction du sol, les bras ballants. J’ignore qui elle est. Je ne retiendrai d’elle que ses cheveux attachés en natte au sommet du crâne et ses fentes perçantes, presque sans orbite, qui me transpercent sans le moindre sentiment évocateur.
Silence.

Et l’enfant ?

« Et l’enfant ? », me dis-je. Peu importe finalement où je me trouve ni même qui elle est finalement, ma seule inquiétude reste l’enfant. Lui, qui est-il ? Je regarde la femme, l’interrogeant de mon regard perdu. Aucune réponse de sa part bien sûr, si ce n’est que je crois apercevoir une esquisse de sourire comme de celle qui sait, mais dont la tâche n’est certainement pas de dévoiler. Narquoise femme de bronze, à qui donc appartient ce petit corps inerte que tu me brandis maintenant de loin tel un trophée, symbole d’une lutte que nous avons menée ? Tout est si flou. « Concentre toi, Sacha, ne te laisse pas désarçonnée par cet environnement hostile... Mais souviens-toi donc ! »
Quel trouble psychique m’éloigne du souvenir ? J’essaye encore et encore. Je rassemble ce qui me reste de force pour activer cette mémoire capricieuse... Je ferme les yeux, les tiens fermés si fort que je crois de nouveau perdre connaissance...

1...2...3...
La respiration est longue et régulière. Excessivement longue et régulière. Comme marquée par le poids lourd de l’ennui que l’on (s’) impose. Que fais-je ici ? Je regarde autour de moi et, de nouveau, le silence. La lumière est douce, le soleil présent de toutes ses forces quoique bien pâle encore, comme celui du printemps nouveau qui réapparaît après l’hiver assassin. Les oiseaux aux bords des fenêtres prêts à prendre leur envol, la brise agitant doucement les feuilles aux arbres, tout semble être à sa place. Je me trouve donc près d'une fenêtre qui donne sur un grand parc déjà très vert de sa pelouse pour ce printemps débutant. Le fauteuil où je suis assise doit souvent accueillir ce corps fatigué puisque je m’aperçois qu’il épouse parfaitement la forme de mon bassin et de mes épaules, bien enfoncées dans son dos de paille. Derrière moi, dans l’immense pièce, de nombreux lits de fer recouverts d’une maigre couverture et d’un traversin déplumé, triste cylindre qui semble annoncer de courtes nuits sans saveur.
Je me souviens tout à coup : cet antre bien impersonnel est partagé avec d’autres jeunes filles de mon âge. Je les revois me quitter pour regagner la salle de classe. Petits soldats à l’uniforme identique, j’entends encore vos pas pressés résonnant à l’unisson contre les murs du couloir. Seule musique rythmant mon quotidien presque sordide de prisonnière. Exclue des classes, reclus dans cette cage, seul oiseau encore dans son nid au beau milieu de la journée. Le corps plié à la fenêtre, terré dans un linge trop grand et trop blanc pendant que d’autres rient sur le terrain de jeux d’herbe fraîche...
La connaissent-elles seulement la raison de ma retenue ? Je me souviens aussi qu’à mon arrivée dans cet établissement, on m’a bien gardée de m’épancher sur mon sort. Envieuse de la légèreté de mes compatriotes je me tais, essayant d’associer leur insouciance à la mienne, à jamais perdue. «  Gardez-la, me dis-je. Chérissez-la le plus longtemps possible, camarades, on vous l’arrachera bien assez tôt. »
Alors j’attends.
Je t’attends petit être gesticulant dans mon ventre dans ce grand fauteuil, devenu triste écrin de paille.
Unique enfant-mère.
Une grossesse, donc, que je traverse seule. Sans savoir qui m’a cachée ici.
Quel autre sang coule dans tes veines et grandi dans mes entrailles ?

1...2...3...
L’intérieur de la maison est volontairement laissé dans la pénombre. Je suis de nouveau vêtue d’un linge blanc trop grand mais je sens surtout un drap recouvrant mes jambes nues. Humide. Je suis couverte d’un drap humide... J’ai le front en sueur pourtant. Impossible de réagir ou de réfléchir. Seul mon regard semble avoir encore la force d’enregistrer péniblement ce qu’il voit. L’image est floue de nouveau mais je revois cette femme froide. Elle s’approche de moi couverte de sang...
De mon sang...
Avec effroi, je ne te sens pas.
Aucun contact physique avec cet enfant. Me l’a-t-on même extirpé du corps ? Ai-je même donné naissance ?
Le flou m’envahit de nouveau. Tu es sorti de mon corps, c'est certain, mais par quel biais ? Je ne ressens pas l’effort d’une mise au monde.

1...2...3...
L’éveil par suffocation.
Silence que l’on m’impose.
Angoisse qui explose.
Le souffle est court.
Le poids de l’irréparable sur la poitrine de la fillette que je suis.
Avec effroi, c’est son odeur que je reconnais.
Qui me pénètre.
Les battements de mon cœur s’accélèrent.
Les secousses de mon petit corps glacé aussi.
L’éternité hideuse de la nausée.
La chair abandonnée par l’esprit en berne.
Chaque muscle suppliant silencieusement.

1...2...3...
Te revoir mon enfant ?
Je t’aperçois dans un lange. Me voilà de nouveau dans cette même maison. Il fait jour à présent. Je suis à bout de souffle. Dans un fauteuil, ce même fauteuil de paille. Je te regarde mais déjà la vie t’a quittée.

1...2...3...
Cette femme, de nouveau. Elle, qui te tenait par les pieds, t’a pris à moi. Je reconnais ces nattes, ce physique et fort, et brut.
Tu es mort, je sens ton corps encore chaud mais me voilà malgré tout soulagée. Nous sommes seuls. Enfin. Je te souris. La femme nous surveille, bien sûr, du coin de la pièce. Elle n’attend qu’une chose : te reprendre à moi.
Je te retiens, bien sûr mais les forces me manquent terriblement pour lutter vraiment.
Je la regarde partir, t’emmener avec elle loin de moi et... M'effondre.
Je glisse sur le sol, anéantie, et je pleure. Combien de temps, je l’ignore ; mais on vient alors me chercher.
Hébétée, je laisse ce corps meurtri porter mon âme en deuil. Une calèche m’attend pour m’arracher à ces lieux. Dans la voiture, je crois reconnaître un visage familier. Une femme. Une mère ? Une sœur ?
Ce que je porte ?
Une chemise blanche, de nuit, et un manteau.
La femme est très froide. Aucun geste, aucun affect.
Le véhicule nous emmène dans une maison que je reconnais comme étant familière, familiale peut-être. Une fois entrées, je crois reconnaître un père. Peu de mots, des regards surtout.
Je monte dans une chambre que je partage avec... avec... Un frère, je crois...
Je m’allonge dans la pénombre, mes longs cheveux dans la bouche pour ne pas le réveiller par mes pleurs saccadés. L’épuisement aura raison de moi, plus tard, dans la nuit.

1...2...3...
Dans l’impasse rigide du questionnement sans réponse, emmurée dans des inepties sordides que la catharsis indique comme de soi, voici l’appel.
Au bord d’un lac, une chemise de nuit légère, il fait beau, mes longs cheveux sont détachés, comme toujours au petit matin. Il fait froid, la brume s’est emparée du lac durant la nuit. J’avance, droite, face à lui.
J’avance, insipide, vers l’étendue d’eau qui me tend les bras. L’évidence est trop forte. Le souffle court, la poitrine écrasée par tant d’années de silence, victime de l’implosion latente et du mutisme qu’impose la pudeur, je me retiens. Qu’importent ces autres qui souffrent, qu’importe ces autres qui restent. La tragédie l’emporte. L’incessant mal de vivre triomphe et se solde dans l’eau sombre et vaseuse du lac tant aimé jadis où l’arrondi naissant d’un ventre prenait le soleil et pointait vers des cieux que je croyais encore cléments. Mon rythme cardiaque ralentit. Ralentit... Ralentit... (J’en suis moi-même surprise.) Le cœur au bord des larmes, j’avance. J’entre dans le lac. Je suis dans l’eau, je nage. Non je ne nage pas. Je me noie.

Le souffle est court...

*


3...2...1...
SILENCE
Je reprends conscience. Enfin il me semble. L’appréhension de devoir de nouveau éprouver de telles sensations me pétrifie. Je laisse mes doigts lentement se dégourdir d’abord, puis ma personne toute entière pour enfin prendre le risque d’ouvrir les yeux.
Les yeux ouverts, oui...
Dedans, c’est calme.
La respiration est longue et profonde. Excessivement longue et profonde. Comme si le corps lui-même se réoxygénait après une longue apnée. Le souffle régulier semble expulser avec lui un murmure qui obstruait jusqu'alors le discours de l’être.

-"Mathilde?"

-"Un temps, s'il vous plaît."

Un temps pour me réapproprier cet esprit virevoltant, cette chair accueillante, cette âme éprouvée.

Un temps pour (m') analyser.

Une légèreté jamais ressentie jusque-là m'enveloppe et réapprend instinctivement la fluidité du geste et de la pensée. En veut pour preuve les tensions d'une vie retenue, que les sillons de mon visage semblaient marquer au fer rouge mais qui ne se font désormais plus sentir... (Oserais-je dire que je suis déjà plus sereine?)
Inhabituée que je suis à l'effleurement des sens, c’est engourdie que je reprends peu à peu possession de mes moyens.
Ces chaînes d'un autre temps, si longtemps portées, dont les maillons éclateront l'un après l'autre, je le sens, symbolisent aujourd'hui la libération même de l'esprit.

A Sasha et aux autres qui sommeillent encore en mon sein, dans le creux du reflet impalpable d'un miroir sensoriel, qui ne se réveille qu'à la lumière d'une souffrance commune, qui ne fait que répondre à l'écho de leur chagrin, il me faut désormais extirper cette lourde résonance, cette sombre réminiscence.
Tout ce bruissement incessant d’âmes agitées qu’une seule chair fragile a abrité.
Comment vous avoir ignorées si longtemps...
Vous apaiser désormais, toutes. L’une après l’autre. Extirper toutes ces blessures. Tremblante, je sens mon cœur et mon corps vides, nus, comme la charpente d'une maison en feu. A vif mais encore debout, tous deux prêts à (re)construire.

Je suis Mathilde.
Je fais le choix de vous quitter, je renonce au confort de vos sentiments que je connais si bien sans les avoir vécus moi-même. Ce déjà-su. Enfin je vous rencontre, impalpables familières...
Après une bataille constante à tenter par la force d’obtenir votre silence, envisager aujourd'hui une entente. Une écoute plutôt, à chacune, une fois, une seule, et me libérer à jamais. A bien y réfléchir, peut-être est-ce seulement cela que vous imploriez sans cesse.
Je vous donnerai donc la parole. Un espace dans le temps pour l’expression de vos disgrâces. Une solennelle confidence que j’offre à mes habitantes. L’ultime cadeau qui se scellera par votre départ. Définitif.

Me voici presqu’hébétée par la résonance si claire qu’a eu votre existence avec la mienne. Hébétée du concret de votre souffrance, hébétée par le corps qui, le temps de cette vie-là, le temps de Sasha, m’a fait revivre ce dont il se souvenait. Le battement d’un cœur qui ralentit, la violence d’un corps meurtri, tout ceci est gravé dans mon âme sans que rien ne puisse être fait pour la consoler. En revanche, par le simple fait d'avoir écouté et compris, mes problématiques ne sont plus à mes yeux de sombres inconnues, elles prennent leur source dans votre parcours. Aujourd’hui, se savoir multiple et l’accepter.
A écouter ces convulsions temporelles, ces fragment d’elles, on en atteint l'essence même de la métaphysique, de la métapsychique, même.
Est-ce vous que l’on nomme l’Instinct ? Malin sixième sens, moi qui ne vous envisageais que par la semence d'un trouble intérieur, peut-être êtes-vous aussi et surtout là pour me guider jusqu'à moi. "Je vais jusqu'où je suis, je n'y suis pas encore. Identité qui me fuit, je réglerai ton sort."
Tout prendrait donc sens dans la nature et le contexte de ce cycle. Le rapport à soi, aux autres... Ce n'est pas moi que je détestais, c'était ce mal que l'on vous a fait subir.
Inconnue de tous, nombreuses sont pourtant vos semblables. Brimées par la force majeure de celle (ou celui) qui décide. Ces discrètes particules qui, toutes entières, circulent et s'harmonisent pour, dans la conscience de celui qui l'accepte, le définir - Mémoire cellulaire.

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Guy Bellinger · il y a
Je ne suis pas certain d'avoir tout compris mais j'ai été saisi par la puissance de ce voyage dans un psychisme troublé.
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Mochka · il y a
Oui, l'inconscient, conscient ou subconscient délivrant un message. Celui d'une vie antérieure...