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Manger froid

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Manger froid.

Il y avait du chagrin dans cette lettre.
Plein.
Trop lourde, trop humide; personne n’osait l’ouvrir.
Cependant, il fallait bien...
On appela Maria-Josefa.
Des pleureuses, c’était la plus vaillante.
Maria-Josefa avait toujours su pleurer de vraies larmes, chaudes, abondantes.
Elle ne se satisfaisait pas des simples criailleries de corneille que les autres pleureuses requises se contentaient de lancer.
Maria-Josefa savait pleurer.
C’était une professionnelle de la larme.
On appela, elle vint.
Le Maire, le Curé, quelques élus et leur femme étaient attablés dans la salle du Conseil de la petite Mairie. La lourde enveloppe grise était posée sur la table. Tous avaient les bras baissés sur les genoux, invisibles, de peur que quelqu’un ne leur dise :
- Eh bien, vas-y, toi ! Ouvre la !
Nul ne voulait lire le secret qui y était enterré, la fatale décision. Maria-Josefa, elle, saurait, pourrait. Certains n’étaient pas loin de penser que si c’était elle qui l’ouvrait, on pourrait peut-être encore éviter le pire. Plusieurs hommes faisaient même les cornes sous la table.

Quand elle entra, le vieil Antonio, le Premier Adjoint, crêpe noir au bras gauche, baissa la tête, craignant de croiser son regard, mais Maria-Josefa ne lui en faisait plus l’aumône depuis trente ans.
Depuis qu’il lui avait préféré Maria-Cinta.
Bien plus au goût de sa mère.
Maria-Cinta était morte, la semaine dernière, c’était bien fait pour Antonio, seul lui aussi, maintenant, et sans enfants. Le ventre de Maria-Cinta était resté en friche.
Bien fait.
Bien fait.
Quand on l’avait mise en terre, Maria-Josefa n’était pas venue pleurer. Antonio ne l’avait d’ailleurs pas sollicitée, mais de toute façon, elle ne serait pas venue. Elle eût été incapable de pleurer convenablement. Il lui fut d’ailleurs impossible de chasser le petit sourire de revanche qui fleurit sur ses lèvres pendant une bonne semaine. Celle qui venait de s’écouler.

Maria-Josefa s’approcha de la table, allongea le bras entre le Maire et le Curé et saisit l’enveloppe grise.
Un frisson parcourut l’assistance. Deux femmes se signèrent, ce qui n’échappa pas au Curé qui bougonna. Elles n’avaient pas vu le diable, quand même ! Sacré femelles !
Maria-Josefa déchira le rabat et sortit trois feuillets qu’elle parcourut rapidement.
Elle haussa les épaules et reposa les feuillets sur la table. Tous se reculèrent soudain. Les deux femmes qui s’étaient signées quand sa main s’était posée sur l’enveloppe grise se signèrent de nouveau. Le Curé secoua la tête.
Le Maire avait fermé les yeux.
- C’est décidé, Emilio ! C’est décidé, lui adressa Maria-Josefa, d’une voix qui ne tremblait pas.
Emilio, les yeux toujours clos, s’affaissa sur son siège. Le Curé posa la main sur son épaule détruite.
Maria-Josefa tourna les talons.
Pas une larme ne baignait ses paupières, tandis que les femmes de l’assistance avaient sorti leur mouchoir et y étouffaient leurs petits cris de corneille.
Maria-Josefa secoua la tête et sortit de la salle du Conseil.

La première à déménager serait Maria-Cinta.
Bien fait !
Bon voyage !

La Préfecture avait tranché. La nouvelle route ne pouvait passer qu’à l’emplacement du cimetière.

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