Manga trouvé dans un Shinkanzen

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Belge francophone de formation scientifique , lecteur avide de littérature en général et de science-fiction et fantastique en particulier, je suis devenu auteur sur le tard. Site we  [+]

Image de Été 2021
J'arrivai à l'aéroport Narita tôt le dimanche matin, peu après dix heures. Malgré un voyage en classe affaire, je ressentais une incroyable lassitude après plus douze heures passées dans une boîte en aluminium high-tech. Le décalage horaire me plombait au point que je jugeai nécessaire de rentrer dans les toilettes pour hommes et de m'y asperger le visage d'eau fraîche. Un peu mieux réveillé, je patientai dans la file des étrangers jusqu'à ce que je confie mon passeport à un officier d'immigration japonais impassible, sanglé dans un uniforme bleu foncé. Il étudia ce document avec toute la lenteur et le sérieux voulu, puis apposa un cachet sur la page de son choix et me le rendit.
Une fois ma valise récupérée sur un tourniquet et après avoir traversé les contrôles douaniers sans encombre, je me dirigeai vers le comptoir de l'entreprise Airport Limousine.
Le service des autobus au départ de Narita Airport était remarquablement organisé. Je communiquai en anglais le nom et l'adresse de mon hôtel et une hôtesse au sourire figé me vendit pour trois mille yens un ticket pour cette destination précise. Ce service, bien moins coûteux et tout aussi rapide qu'un taxi, s'était révélé lors de mes précédents voyages à la fois confortable et efficace. Je payai par carte de crédit, marmonnai un bref « Alligato » et me rendis au quai que la jeune Japonaise m'avait indiqué. Je m'immobilisai au milieu d'autres passagers et déposai mes valises sur le béton gris. Des employés en uniforme de la compagnie circulèrent bientôt parmi nous. Ils vérifièrent nos billets et attachèrent des étiquettes à nos bagages avant de les ranger dans le coffre. Ils nous convièrent ensuite à monter à bord, et je m'assis non loin du conducteur. Le car démarra quelques minutes plus tard et quitta la zone aéroportuaire pour emprunter une route à quatre voies. Elle longeait par moments d'immenses structures métalliques qui supportaient de vastes filets vert sombre. Ceux-ci m'avaient intrigué lors de mon premier voyage. Je savais à présent qu'ils constituaient des terrains de pratique de golf, un sport très populaire dans le pays, mais moins que le base-ball importé par les Américains et adopté par les Nippons. Nous quittâmes bientôt la campagne pour pénétrer dans les faubourgs de Tokyo.
Un écran électronique placé au-dessus du pare-brise affichait en permanence en caractères occidentaux et kanji les noms des hôtels. Je débarquai à hauteur du Méridien Pacific, une tour d'une vingtaine d'étages en béton clair entourée d'un jardin japonais typique, récupérai ma valise à roulettes et la traînai sur le trottoir jusqu'à l'entrée de l'établissement.
Je tenais à aborder le lendemain matin en bonne forme pour obtenir les meilleurs résultats de ma visite d'un fournisseur, et mes nombreux voyages en Asie m'avaient appris l'importance de la lutte contre cet ennemi insidieux et sournois nommé le « jet lag », autrement dit, le décalage horaire. Je me refusais à prendre de la mélatonine, et préférais demeurer éveillé le plus longtemps possible pour synchroniser au plus vite mon horloge biologique avec le fuseau horaire où j'avais atterri.
Pour garder les yeux ouverts, je décidai de parcourir la ville en utilisant les services des bus Hato. J'appris plus tard que ce vocable signifiait « pigeon » en japonais, mais je doute que ce mot ait acquis au Japon la même connotation argotique qu'en France... quoique.... Bref, j'achetai en hâte mon titre de transport auprès du concierge de l'hôtel, et je sortis sur le trottoir où l'organisation impeccable Hato Bus me prit en charge à 12 heures 55. L'autobus à la carrosserie jaune vif me véhicula à travers la capitale et me déposa devant la « Tokyo Tower », une structure métallique peinte en rouge et blanc et de dix mètres plus haute que la tour Eiffel, comme le clama notre guide nippon dans un accès de fièvre nationaliste. À sa suite, je gagnai par un ascenseur ultra rapide une salle panoramique d'où j'observai le sommet du Fuji Yama qui émergeait avec peine du brouillard de pollution émis par la ville. Notre parcours inclut une promenade en bateau sur le fleuve Sumida, un temps d'arrêt au Nakamise Shopping Arcade, une visite du temple bouddhiste Hozomon, un passage le long du Palais Impérial, une traversée de Ginza avenue et se termina par la visite d'une entreprise qui produisait des perles de culture. J'y retins des bâillements tandis qu'une accorte Japonaise nous présentait, diapositives à l'appui, les détails du processus d'insertion dans l'huître d'un grain de sable qui la dérangerait au point qu'elle s'efforce d'enrober ce corps étranger de couches de nacre successives. Une fois son compte rendu technique terminé, la démonstratrice conduisit notre groupe de touristes dans une salle d'exposition où un personnel d'une courtoisie sans faille tenta discrètement de nous séparer de nos diverses monnaies nationales en échange de merveilles au lustre intense et à l'orient profond.
L'autobus me déposa en fin d'après-midi là où il m'avait embarqué, à la porte mon hôtel. Ivre de fatigue, je regagnai ma chambre et m'installai dans un fauteuil devant une télévision réglée sur CNN, évitant de regarder le lit « King Size » qui m'invitait au repos. Je trouvai encore à dix-neuf heures l'énergie de dîner au Bœuf d'Or, le restaurant gastronomique français situé au dernier étage de la tour, avant de retourner dans ma chambre, d'y procéder à mes ablutions vespérales et de m'effondrer enfin sur le matelas tentateur.
Le lendemain débuta par un petit déjeuner copieux pris à sept heures du matin. Je marchai ensuite jusqu'à la gare de Shinagawa toute proche et montai à 8 heures 05 dans le Shinkanzen à destination d'Osaka, à près de cinq cents kilomètres de là. Le Shinkanzen, que les nippons surnommaient le « bullet train » constituait l'équivalent japonais du TGV et maillait alors le territoire de l'archipel à plus de trois cents kilomètres à l'heure.
Je débarquai un peu plus de deux heures plus tard en gare de Shin-Osaka où m'attendait au point de rendez-vous un comité d'accueil composé du directeur du marketing et de son assistante, fort décorative, mais peu loquace. Nous nous saluâmes respectueusement et procédâmes au rituel de l'échange des cartes de visite, un cérémonial particulièrement important au Japon. Votre vis-à-vis vous tend la sienne tenue de ses deux mains, en inclinant le buste d'un angle défini par une hiérarchie sociale subtile, et vous opérez de même en retour. Chacun conserve le bristol et l'étudie au minimum une dizaine de secondes, le temps nécessaire pour déchiffrer et se remémorer le nom et le titre de son vis-à-vis. Négliger ou malmener cette étape est considéré comme grossier, et augure mal des relations futures. Les cadres japonais destinés à rencontrer des étrangers disposent de cartes imprimées en caractères kanji au recto et romanji (occidentaux) au verso. Familier de cette coutume, je m'étais muni d'un porte-carte en cuir noir amplement garni de coupons fournis par ma firme.
Une fois nos identités respectives établies, mes deux correspondants nippons m'entraînèrent vers une lourde berline Mercedes bleu foncé qui nous emmena en une vingtaine de minutes à l'usine Kuroki Fine Plastics & Metal Company.
La journée passa en un éclair, entre réception en présence du directeur général, revue des spécifications techniques avec des ingénieurs à l'anglais plus que rudimentaire, visite et audit de l'unité de production en compagnie de son responsable, déjeuner tardif avec le staff dans un salon du restaurant d'entreprise, discussion avec le patron des ventes et rédaction d'un contrat préliminaire.
Ce genre d'exercice requiert une attention de tous les instants. Un bon ingénieur d'affaires doit en apprendre suffisamment à son sous-traitant pour qu'il fabrique correctement la pièce demandée, mais le laisser quelque peu dans le brouillard quant à la criticité de ce composant dans l'appareil que sa société commercialisera, ainsi que sur le prix maximum qu'il accepte de le payer. Les Japonais sont passés maîtres dans l'art d'extraire des informations de leurs interlocuteurs au cours de conversations apparemment anodines tenues dans les bars à hôtesses, quand quelques gorgées de whisky Suntory ont délié les langues. Mais je ne me laissais pas si aisément circonvenir. J'évitais autant que possible les soirées prolongées agrémentées d'alcool et de modernes geishas en robe moulante au décolleté échancré, toujours prêtes à remplir le verre et à célébrer les mérites, réels ou imaginaires, des « salary-men » dont elles remontaient à tout le moins le moral. Les services de ces hôtesses s'avéraient souvent aussi efficaces qu'une séance de psychothérapie, mais hélas également coûteux. Ce jour-là, j'avais délicatement déjoué lors des réunions quelques tentatives d'investigation menées par mes interlocuteurs asiatiques, lesquels avaient bien entendu admirablement dissimulé leur déception.
En fin d'après-midi, je fis cérémonieusement mes adieux au personnel qui m'avait si aimablement reçu et je m'installai dans un taxi qu'une secrétaire m'avait appelé. Je parvins juste à temps à la gare et montai sur le quai que le Sinkanzen longea deux minutes plus tard, trois minutes avant son départ. Ainsi que me l'avait indiqué des années plus tôt un collègue américain : « Au Japon, si ton train part à 18 heures 57, ne prends pas celui qui se pointe à 18 heures 50. Ce n'est pas le bon. Le tien arrivera à 18 heures 54 ! ». Pour un Français habitué aux horaires flottants de la SCNF, cette ponctualité ferroviaire tenait du miracle.
Je montai dans le Shinkanzen à destination de Tokyo, m'assis dans le sens de la marche sur un siège en cuir gris, laissai ma tête reposer sur la broderie immaculée qui recouvrait la partie supérieure du dossier, et fermai les yeux un instant pour les rouvrir dès que je ressentis la secousse du démarrage.
Le convoi serpentait à travers la gare. Par la vitre, j'apercevais des voies parallèles à la mienne, semblables en tous points à celles que j'avais empruntées un peu partout dans le monde : un ballast caillouteux bleu foncé taché par endroits de liquides douteux, des travées brunes, des rails sombres au sommet brillant. Je regardais aussi défiler un paysage urbain sans grands attraits : des immeubles tristes où la brique sale le disputait au béton grisâtre. Les Japonais prenaient soin de la propreté et la décoration de leurs intérieurs, fixes ou mobiles, ainsi que d'un nombre limité de parcs peuplés de végétaux artistiquement disposés et taillés, lesquels entouraient des temples ou monuments historiques de toute beauté, à la structure raffinée... pour le reste, leur environnement citadin manquait singulièrement de lustre.
Lors de mon premier séjour à Tokyo, les hideux poteaux en bois badigeonné de créosote qui supportaient le fouillis d'une multitude de câbles noirs et épais dans le centre même de la capitale m'avaient choqué. J'estimais par ailleurs curieux qu'un pays que les typhons visitaient si souvent n'enterre pas plus ses lignes électriques.
Le Shinkanzen quitta Osaka sur des rails à présent bordés d'habitations modestes dont la structure se brouilla alors que le train accélérait. Je détachai mon regard de la vitre et j'aperçus sur le siège vide qui me faisait face un manga à la couverture colorée. Je jetai un coup d'œil autour de moi pour repérer son propriétaire, et constatai que je me trouvais seul dans le compartiment. Peut-être, songeai-je, s'est-il absenté pour satisfaire un besoin pressant... J'observai plus attentivement la jaquette bariolée. Je ne lis pas le japonais, et ne le parle que médiocrement, mais ces ouvrages se montrent généralement graphiquement explicites...
Celui-ci, assez curieusement, se déroulait dans un train. Le dessin de couverture représentait une jeune Japonaise, en uniforme d'écolière, dans un compartiment identique à celui où je me trouvais. Comme la plupart des personnages féminins de manga, elle se montrait assez sexy malgré une tenue en apparence innocente : des souliers vernis, des socquettes blanches, une jupe courte grise, un blazer bordeaux à la poche marquée d'un écusson doré, et un chemisier immaculé largement déboutonné qui s'ouvrait sous la pression d'une poitrine plutôt abondante. Son visage entouré de longues mèches blondes était à peine suggéré par des lèvres pulpeuses, un nez à moitié effacé, et de grands yeux bleus écarquillés. Je constatai une fois de plus que les héroïnes des mangas, même celles supposées Japonaises pur jus, empruntaient nombre de leurs caractéristiques physiques aux occidentales... Ce personnage se tenait devant une porte en partie vitrée, l'air paniqué. Derrière elle se devinait une ombre énorme et sinistre.
Le Shinkanzen avait atteint sa vitesse de croisière et vibrait à peine. Il roulait cependant à telle allure que le passage de ses bogies sur la césure des rails produisait un son presque continu, vaguement hypnotique. J'étais toujours seul dans le compartiment. Le propriétaire du manga l'avait sans doute oublié avant de descendre. Je saisis le magazine et l'ouvris par ce qui correspondait chez nos livres au dos du bouquin et commençai à regarder les images, progressant de droite à gauche. Les premiers dessins représentaient la gare de Shinagawa reproduite par l'artiste avec un grand luxe de détails, plus en fait que les décors habituels de ces bandes dessinées nipponnes.
Je suivis d'une case à l'autre l'héroïne qui se déplaçait dans le hall immense éclaboussé de lumière, se rendait aux machines automatiques distributrices de billets, empruntait les corridors et les tunnels avant de monter sur le quai pour prendre le Shinkanzen. Un visuel en demi-page la montrait sagement immobile sur la plateforme sous une horloge au cadran dépouillé, à proximité d'un panneau d'affichage électronique. Je souris à une coïncidence amusante : sa destination et son heure de départ correspondaient aux miennes le jour précédent. La jeune fille semblait inquiète... elle jetait régulièrement derrière elle des regards apeurés que le dessinateur avait bien restitués. Ses yeux écarquillés bordés de longs cils reflétaient une terreur panique qui transparaissait sur ses pupilles humides. Sur le quai, je remarquai que l'ombre d'un pylône paraissait comme déformée. J'observai l'image de plus près et me rendis compte que l'ombre d'une silhouette à l'aspect sinistre se mêlait sur le sol dallé à celle du pilier de métal. Le train s'arrêta à la case suivante et la demoiselle s'avança résolument vers une porte ouverte qui dégorgeait un flot de voyageurs. Je la détaillai brièvement. Son côté pile valait bien le face. Je notai qu'elle portait en bandoulière une sacoche d'où dépassait un magazine. J'observai plus attentivement le dessin, et je réalisai que sa couverture ressemblait à celle du manga que je tenais en main. Je tournai la page et regardai la case suivante. La demoiselle y montait dans le train, progressait dans le sens opposé à la marche, arrivait devant un compartiment où un jeune nippon solitaire parcourait un manga, ouvrait une porte coulissante et la refermait.
Un claquement sec me tira de ma lecture. Je levai le nez de l'illustré et sentis ma peau se hérisser en une authentique chair de poule. L'héroïne de papier se tenait debout devant moi, un rictus contraint aux lèvres. Je clignai des yeux, toussai et avalai un peu de salive avec difficulté, m'attendant à ce que se dissipe ce qui constituait de toute évidence une hallucination. Mais non, la jeune fille restait là, immobile, un sourire un peu triste plaqué sur son visage.
Je lui souris à mon tour et elle s'adressa à moi sur un ton haché :
— Gaikoku hito-san, tasukete, onegaishimasu !
Je lui répondis du tac au tac par ces quelques mots qui m'avaient si souvent servi :
— Kon'nichiwa. Nihongo o hanasanai. (Bonjour, je ne parle pas japonais)
Elle fronça les sourcils, me regarda curieusement et reprit :
— Mais si, tu parles japonais !
Pour le coup, j'en restai comme deux ronds de flan. La demoiselle venait de s'exprimer en japonais, mais j'avais compris sa phrase comme si elle s'adressait à moi en français. Mon air ébahi sembla l'agacer. Elle se pencha vers moi, ce qui me permit de me constater que le dessin en deux dimensions ne rendait pas justice à son ample décolleté, et elle ajouta :
— Je te demande de m'aider. Je t'en prie !
— T'aider, mais comment ? Et d'abord qui êtes-vous ?
J'avais répondu instinctivement, et je me rendis compte que ma bouche émettait en japonais les paroles que je formulais en français dans mon cerveau. Avais-je soudain acquis le don des langues ? Mais elle me parlait et je l'écoutai avec attention :
— Je me nomme Akasuki et je dois fuir. Ralentis le monstre.
Sur ces mots, elle poussa un léger cri et s'enfuit en courant vers la sortie du compartiment. J'entendis la porte claquer. Je me levai à demi, me retournai, mais n'aperçus qu'un corridor vide. Je me rassis, complètement perturbé, le manga toujours en main. Mon regard retomba sur la page que je lisais. Le jeune japonais avait disparu, remplacé par le dessin d'un gaijin plutôt ahuri dans lequel je me reconnus. Elle avait dit « monsuta »... un monstre... je commençais à paniquer sérieusement. Mon attention fut irrésistiblement attirée par la case suivante...
La porte s'ouvrit, et à ce bruit, je relevai la tête. Devant moi se tenait un employé des chemins de fer nippons. Un contrôleur du Shinkanzen constitue un personnage d'envergure. Celui-ci, assez grand pour un Japonais, pouvait avoir la cinquantaine avancée, comme le laissait supposer son visage ridé, son teint bronzé et ses cheveux où le sel l'emportait sur le poivre. Il portait des chaussures noires, un uniforme gris clair à lisérés rouges et boutons dorés, un képi assorti et, bien entendu, une paire de gants immaculés. La première fois que j'en avais vu un se tenir devant un compartiment bondé de voyageurs, joindre ses mains gantées et débiter un petit laïus incompréhensible avant de poinçonner les tickets, je m'étais demandé ce qu'il ressentirait s'il devait, par un coup du sort, effectuer son service dans un de ces trains de la banlieue parisienne fréquentés par ces « jeunes » que d'aucuns nommaient aussi « sauvageons ». J'en avais conclu qu'il sombrerait probablement dans la dépression nerveuse ou la catatonie en moins d'une heure. À l'époque, cela m'avait semblé drôle, mais aujourd'hui, je n'avais plus envie de rire, car le nouveau venu s'adressait à moi sur un ton sec dans sa langue insulaire que je continuais à saisir par je ne savais quel miracle :
— Billet, s'il vous plaît !
Je fouillai dans la poche intérieure de mon veston et lui remis mon titre de transport auquel il jeta un regard distrait avant de le poinçonner et de me demander, penché vers moi :
— Avez-vous aperçu une jeune fille ? Habillée en écolière, bien qu'elle n'en ait plus l'âge ?
— Euh... je n'ai pas prêté attention aux allées et venues. Je lisais ce magazine.
— Ah ! Le manga... Où l'avez-vous acheté ?
— En fait, je l'ai trouvé sur ce fauteuil.
— Vraiment. Et vous n'avez pas aperçu la resquilleuse... Comme c'est curieux. Elle a pourtant dû passer devant vous...
Je haussai les épaules. Il me lança un regard perçant et ajouta :
— Méfiez-vous de cette voleuse aguicheuse. Elle ne fera qu'une bouchée d'un étranger comme vous.
Il se releva et s'éloigna à grands pas. Je jetai un coup d'œil par la fenêtre et ne pus retenir un cri de surprise. Derrière la vitre épaisse, le paysage s'affadissait et se simplifiait. Sous mes yeux, il perdit de sa consistance pour se transformer en une esquisse en noir et blanc, une série de traits minimalistes qui suggéraient plus qu'ils ne les décrivaient les formes extérieures. Je fermai les yeux, les rouvris, et constatai que cette métamorphose de l'environnement affectait maintenant l'intérieur du compartiment. La banquette demeurait grise, mais le reste du wagon virait au blanc cassé traversé de lignes noires ! Je me maîtrisai et réfléchis. Avais-je par accident avalé avec le poisson cru servi lors du repas d'affaires une toxine à effet retard ? Étais-je un dormeur plongé dans un cauchemar nippon, ou pire, la victime à moitié inconsciente d'un AVC ? Devais-je mettre le manga en cause ?
Je saisis le magazine, et l'ouvris fiévreusement. Ma discussion avec le contrôleur s'y étalait maintenant décrite par le menu, dessinée avec soin, peuplée de phylactères emplis de caractères kanji que je commençai lentement à déchiffrer... non seulement, je comprenais et parlais à présent le japonais, mais j'arrivais de plus à le lire ! Fébrilement, je tournai la page pour découvrir une case qui montrait l'employé de la JR prêt à quitter le wagon. Un unique dessin occupait la feuille suivante. Il présentait le fonctionnaire vu de dos, devant la perspective d'un compartiment vide de tout voyageur, à l'exception de l'héroïne de manga qui se tenait à son extrémité, plaquée contre une porte, l'air terrorisé, les jambes flageolantes, les bras écartés. Je tournai la page, mais mon regard s'arrêta net sur ma main. Sa couleur avait changé. Son ton qui hésitait entre le vieil ivoire et le pétale de rose s'était transformé en un blanc uniforme tandis que sa structure se simplifiait. Le réseau familier des veines bleutées avait disparu et seules des courbes ombrées s'étalaient à l'emplacement des articulations des phalanges. Mon costume même se modifiait. La teinte de ma manche avait viré du beige clair à un blanc identique à celui de ma chemise et du décor qui m'entourait. Seules quelques lignes tracées à l'encre de Chine séparaient maintenant ma personne de mon environnement. Je déglutis avec difficulté et forçai mon regard vers le manga. Le dessin suivant représentait le contrôleur dont les traits et la stature se modifiaient lentement pour donner naissance à une brute épaisse.
Je lâchai le magazine, pris appui sur l'accoudoir, me levai et me mis en marche. En quelques instants, je traversai mon compartiment, et débouchai dans le suivant. La silhouette du fonctionnaire avait évolué vers celle du gorille, tandis que son visage avait pris l'aspect d'un kami au regard mauvais. Sa main énorme venait de se refermer sur le bras menu de la jeune fille dont les immenses yeux humides bordés de cils noirs m'implorèrent avant qu'elle s'écrie :
— Aidez-moi, je vous en supplie !
— Que se passe-t-il ici ? demandai-je dans un japonais impeccable.
Le contrôleur se tourna vers moi et marmonna
— Ne vous en mêlez pas. Vous n'êtes qu'un lecteur, étranger de surcroît. Contentez-vous de votre rôle de voyeur. Sinon...
— Sinon ?
— Vous le regretterez.
— Je ne suis pas qu'un spectateur, lui rétorquai-je. Bien que j'ignore la nature de cet endroit, j'y suis intégré et j'y agis. Lâchez donc cette jeune femme et expliquez-moi ceci.
— Vous l'aurez voulu...
Il desserra sa paluche énorme, et Akasuki se précipita vers moi, se jetant littéralement dans mes bras. Malgré notre aspect de croquis, je ressentis charnellement le choc de son corps contre le mien, la pression de ses seins lourds sur ma poitrine, l'étreinte de ses bras qui se nouaient autour de mon cou et le souffle chaud de sa respiration contre mon oreille. Dressée sur la pointe des pieds, elle murmura :
— Embrasse-moi, gaijin.
— Méfiez-vous, lança le contrôleur.
Elle me fit face, la tête légèrement rejetée en arrière. Je regardai les yeux implorants, les lèvres humides et tremblantes qui dévoilaient une magnifique rangée de dents immaculées, et ne puis résister à la tentation. Que ressent-on quand on embrasse une héroïne de manga ? Je l'enlaçai à mon tour et joignis mes lèvres aux siennes. Sa langue s'insinua dans ma bouche, et caressa la mienne. Je fermai les yeux et il me sembla que je plongeais dans un gouffre sans fin. Lorsque je rouvris mes paupières, je découvris que je flottais au centre d'un néant, au cœur d'une obscurité insondable, incapable de bouger, toujours collé à Akasuki que je sentais éplucher un à un les souvenirs de mon existence.
Je ne sais depuis combien de temps je me trouve dans cette situation. J'ai vaguement compris que le magazine constitue une sorte de piège monté par l'héroïne manga qui m'enlace comme une pieuvre psychique, et que le contrôleur fonctionne tel un d'avertissement ou une excuse morale perverse indispensable ce genre de pratique... Mes pensées manquent de clarté.
Passé un premier moment où l'angoisse le disputa à l'étonnement, je pris mon mal en patience et ne m'inquiétai pas trop. Tout d'abord, parce que le temps s'écoulait différemment dans ce monde étrange, au point qu'il me devint rapidement difficile d'évaluer la durée de mon séjour en ce lieu. Mon étreinte avec l'héroïne de manga pouvait s'étirer sur quelques minutes aussi bien que quelques jours. Ensuite, car ma position ne manquait pas d'intérêt. Akasuki, qui méritait bien son nom, me procurait des divertissements sans doute en partie imaginaires, néanmoins tout aussi réalistes que surprenants et agréables. Ma discrétion et la décence m'interdisent de développer ici les étonnantes capacités de cette curieuse créature à l'inventivité débordante. Qu'il me suffise de préciser que l'illustré que j'avais distraitement saisi se classait sans l'ombre d'un doute dans la catégorie « hentai ». Cette Japonaise blonde susurrait à mon oreille des suggestions qui se transformaient l'instant d'après en saynètes d'un érotisme inimaginable où je jouais un rôle actif. Enfin, je ne paniquais pas, car je savais que quelque part, dans le monde réel, un manga à la couverture polychrome et aguicheuse traînait abandonné sur un siège vide du Shinkanzen qui arrivait en gare de Tokyo. Je ne devrais donc pas attendre trop longtemps avant qu'un passager curieux s'en saisisse.

ENTREFILET PARU DANS L'ASAHI SHIMBUN DU 6 JUIN 2006

L'ingénieur d'affaires français Francis Laroche a été retrouvé inanimé hier soir en gare de Shinagawa dans le Shinkanzen en provenance d'Osaka. Transporté d'urgence dans un hôpital proche, il s'y est réveillé quelques heures plus tard. Il semble frappé d'une amnésie antérograde qui s'étend sur une période de six heures. C'est le quatrième cas de ce genre en cinq mois sur cette ligne. La précédente victime, Kanazawa-san, un directeur de banque à la retraite depuis un an, avait succombé à une crise cardiaque lors de son transfert en clinique. Toutes les personnes affectées se remémorent être montées à bord du train et affirment ne conserver aucun souvenir de leur voyage. Aucun bien matériel ne leur a été dérobé. La police se perd en conjectures.
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Un petit mot pour l'auteur ? 20 commentaires

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M. Iraje · il y a
Un dépaysement total. MERCI pour le voyage.
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Constantin Louvain · il y a
Merci pour la visite. Content que cette fugue au Japon vous ait plu. Vous reprendrez bien un peu de samourai?
https://short-edition.com/index.php/fr/oeuvre/nouvelles/souvenirs-et-temoignage-d-un-hibakusha

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M. Iraje · il y a
MERCI pour le lien.
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Felix Culpa · il y a
Quel plaisir de vous retrouver Constantin ! Merci pour cette belle aventure !
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Constantin Louvain · il y a
Bonjour Felix. Le plaisir des retrouvaillesse est partagé. Merci pour votre visite et votre commentaire. Si le Japon vous intéresse, je vous propose un autre texte de mon cru:
https://short-edition.com/index.php/fr/oeuvre/nouvelles/souvenirs-et-temoignage-d-un-hibakusha

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Nelson Monge · il y a
L'art de plonger le lecteur dans une ambiance hors de nos frontières et de l'y maintenir par l'intrigue. J'ai vraiment apprécié.
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Constantin Louvain · il y a
Bonjour Nelson. Merci pour votre visite et votre commentaire. Content de vous retrouver après cet épisode de piraterie informatique.
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Pierre-Hervé Thivoyon · il y a
J'ai aussi apprécié la première partie où j'ai redécouvert avec fidélité ce que j'ai pu y vivre lors de déplacements...et je n'ai pas vu venir ce basculement qui m'a vraiment emporté, une rose pourpre du Caire au Japon il fallait y penser.

Je partage une anecdote. Premier voyage au Japon, paumé sur un quai de gare, je demande à une (charmante) dame si elle parle anglais ce qui évidemment n'est pas le cas. Puis après quelques secondes elle m'explique dans un italien impeccable qu'elle parle cette langue car elle est chanteuse d'opéra. J'ai retrouvé ma direction grâce à elle, et j'aurai adoré la retrouver dans le wagon qui m'emmenait vers Kobe...

Bravo à vous !

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Constantin Louvain · il y a
Bonjour Pierre-Hervé. Merci pour votre visite et votre commentaire positif. Merci aussi pour l'anecdote très à propos. Vous pourrriez en tirer une nouvelle. Je me souviens m'être trouvé le premier jour devant les machines automatiques distributrices de billets de train munies d'explications détaillées en kanji. Heureusement, les Japonais d'aujourd'hui sont très serviables. Un monsieur à qui je montrai ma destination effectua devant moi les manipulations requises.
PS: j'ai beaucoup apprécié "La rose pourpre du Caire". J'en ai encore la musique en mémoire... Si vous désirez lire d'autres textes de mon cru, je vous invite sur mon modeste site web: https://constantinlouvain.monsite-orange.fr/

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Annabel Seynave- · il y a
Vous emmenez vraiment le lecteur en voyage, avec une vraie bonne histoire, étayée, scénarisée, et très bien menée. Du grand art que ce récit impeccable.
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Constantin Louvain · il y a
Bonjour Annabel. Merci pour votre lecture et votre commentaire élogieux. Si ma prose vous plait, je vous invite à quelques autres lectures sur Short Edition ou à faire connaissance avec mes autres publications (romans ou nouvelles) via mon site web: https://constantinlouvain.monsite-orange.fr/
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agirlinindia C. · il y a
J'ai trouvé l'introduction longue et pas forcément utile, mais à l'entrée du héros dans le train, l'intrigue est très bien amenée, dans un style délicieux ! bravo ! J'aime !
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Constantin Louvain · il y a
Bonjour Agirlindia. Merci pour votre visite et votre message. L'introduction à ce récit avait deux objectifs: l'ancrer dans le réel, ce qui fait mieux ressortir le fantastique à mon sens, et fournir au lecteur des éléments concrets qui laissent une possibilité d'explication rationelle. Accessoirement, cela m'a permis de revivre une journée au Japon...
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agirlinindia C. · il y a
effectivement c'est une bonne raison
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JAC B · il y a
Génial ce texte ! Une première partie avec des côtés documentaires intéressants sur le Japon et les moeurs et stratégies en entreprise, les sites visités et un virage inattendu vers le fantastique avec ces personnages de Mangas. C'est très bien écrit on n'en perd pas une miette. On sent que vous vous êtes pris au jeu de votre scénario, Constantin c'est communicatif !
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Constantin Louvain · il y a
Bonjour JAC B. Merci pour votre visite et votre aimable commentaire. Je suis content que ce récit vous ait plu. Je me suis inspité pour le titre du fameux récit fantastique "Manuscrit trouvé à Saragosse" de Jan Potocki qui suit les aventures étranges d'un militaire des Garde Wallones en Espagne.
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Roll Sisyphus · il y a
A la vitesse du Shinkanzen je me suis laissé entrainer dans une "mangatesque" manipulation mentale.
Merci pour ce voyage !

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Constantin Louvain · il y a
Bonjour Roll. Merci pour votre visite et votre message.
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Ginette Flora Amouma · il y a
On se demande s'il n'y a pas un nouvel élément paranormal ou avant-gardiste venant parachever la vie dans une ville japonaise , organisée et aseptisée , si bien codée qu'on en devient presque le jouet !!
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Constantin Louvain · il y a
Bonjour Ginette. Merci pour votre visite et votre commentaire. Les Japonais possèdent un folklore fantastique assez développé, comme la plupart des cultures humaines. Il contraste avec la vie rationalisée des mégapoles.

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