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En compétition

Le doux soleil d’avril s’éparpille sur la ville et réveille les couleurs affadies par un hiver de grisaille. Les odeurs n’échappent pas à la désinvolture du printemps ; en effluves légers, aériens, libérés des jardins, ils vagabondent à travers les rues et pénètrent, par la fenêtre entrouverte, dans la petite cuisine de Francine. La vieille femme a terminé d’essuyer sa vaisselle. Un verre, une assiette, une casserole... Rien de compliqué, des mets simples. Francine ne cuisine plus et ne voit plus l’utilité de mettre les petits plats dans les grands pour elle toute seule. Ce n’est plus comme à l’époque où Guillaume, son petit-fils, venait partager ses repas avec elle. Il aimait bien lui tenir compagnie. Il appréciait sa discussion et sa « philosophie » de la vie, comme il disait. Lui, la faisait rire. Depuis qu’il est parti en Colombie, elle n’a plus personne pour la faire rire. Veuve, il lui reste ses enfants, seulement aucun d’eux ne l’a jamais comprise, et ne la comprendra jamais, comme Guillaume ! Avec lui, c’est différent. La complicité qui les unit abolit totalement l’écart d’âge entre eux. Mais il s’est envolé. Il avait vraiment une bonne raison de partir. Il lui écrit plusieurs fois par semaine. Comme il lui est doux de voir qu’il ne rompt pas le contact ! Heureusement, sans quoi elle n’aurait pas survécu à son départ. Ses lettres comblent un peu le vide qu’il a laissé et sont un remède contre les heures de solitude. À quatre-vingt dix ans, il ne faut plus trop en demander à la vie.

Francine passe dans la salle, la plus grande pièce de l’appartement, qui lui sert aussi de chambre à coucher. Son deux pièces... Son mobilier se résume au strict nécessaire : une table et des chaises, un buffet, une télévision et son lit. De sa vie d’antan, Francine a uniquement sauvé cette table en bois et ce buffet campagnard, où s’entassent des reliques, lambeaux de la mémoire familiale : des cadres de gens souriants. Sa vieille télé la distrait, hélas, de moins en moins et elle s’en veut de s’assoupir devant les programmes. Elle ne souhaite pas se détacher du monde dans lequel elle vit et se sent toujours concernée par ce qui s’y passe.

Aujourd’hui dimanche, pas de lettre de Guillaume. Elle va relire les anciennes. Elle ne peut pas se passer de sa voix, de la musique de ses mots, uniques lueurs dans ses mornes journées. Cela fait deux ans maintenant qu’il s’est envolé pour la Colombie. La Colombie ? N’ayant qu’une vague idée de la situation de ce pays, elle a demandé à sa femme de ménage de lui procurer un atlas. Elle avait besoin d’accompagner son petit-fils dans sa nouvelle vie. Désormais, elle connaît par cœur le nom des grandes villes colombiennes : Barranquilla, Bogota, Cartagena, Medellín – un nom qui la fait frémir. Il en a été beaucoup question pendant un temps aux actualités télévisées et dans les journaux, à cause de la drogue. Et Cali, où réside Guillaume. Il est parti là-bas à cause de son divorce : sa femme l’a quitté et a refait sa vie aux États-Unis, avec un autre homme, emmenant les enfants. Il n’a jamais pu surmonter la douleur de les perdre. Le droit de visite chichement accordé ne lui était pas suffisant. Cette séparation l’a complètement anéanti et Francine a bien cru que son petit-fils allait mourir de chagrin ! Son manque était terrible. Il disait que de ne plus pouvoir les border, le soir, dans leurs lits, ne plus pouvoir les serrer contre lui, les embrasser, entendre leurs rires et leurs cris, ne plus étreindre leurs menottes dans sa grande main, étaient un supplice de chaque minute. Il n’a pas résisté et un jour de profonde détresse, il s’est décidé. Il a tout quitté : son travail de professeur de gymnastique, sa maison, ses amis, et sa « petite grand'mère ». Il s’est exilé en Colombie, pour amoindrir la distance entre ses enfants et lui, mais aussi pour offrir à d’autres enfants, abandonnés par leur famille et livrés à la rue, son affection et ses compétences dans la voltige aérienne.
Le cirque, sa passion. Tout a commencé à l’âge de dix ans. Guillaume, fasciné par la virtuosité des trapézistes, n’eut plus qu’une seule idée en tête, celle de les imiter. L’envie de mouvoir son corps dans les airs, de discipliner ses muscles, de donner libre cours à son énergie, l’avait tenu éveillé des nuits entières. Il était fait pour la voltige, il en était certain ! Son rêve s’était réalisé. À présent, employé par un professionnel du cirque, Guillaume met au service de ces enfants qui souffrent son talent de voltigeur aérien. Francine est très fière du travail accompli auprès de ces pauvres petits êtres saccagés par une vie plus que pénible, et soulagée qu’il puisse voir ses propres enfants plus souvent. L’envie de relire ses lettres, pour s’imprégner une nouvelle fois de sa vie là-bas, la fait trottiner vers le buffet. Elle en tire une boîte en fer blanc, ancienne réserve à biscuits devenue sa boîte à trésors : toutes les lettres de Guillaume y sont couchées sur une étoffe soyeuse. Elle chausse ses lunettes. L’émotion qui l’étreint lorsqu’elle l’ouvre est chaque fois aussi vive. Elle est prête pour son voyage en Amérique du sud. Elle sort le paquet d’enveloppes By Air Mail et le pose sur la toile cirée de la table. Une senteur de violette s’en dégage. Guillaume s’arrange toujours pour parfumer son courrier avec cette fragrance, bien qu’il la trouve vieillotte, mais il respecte les goûts de sa grand-mère, et ce parfum évocateur est celui de toute sa jeunesse. Cette délicate attention touche Francine plus qu’il ne le croit. Selon un rituel bien établi, elle saisit les lettres, dénoue le ruban de velours rouge qui les lie entre elles, s’empare de la première reçue, l’ouvre, et en sort les feuillets avec émotion. L’écriture fine et régulière de Guillaume apparaît, alors elle s’envole au-dessus des océans, à des milliers de kilomètres de son petit appartement, pour la Colombie. Elle est dans un autre monde.

« Chère Mamie Nine,
Cela fait une semaine que je suis arrivé à Cali. Cette ville grosse de ses deux millions d’habitants, n’est pour moi que le creusé d’une pauvreté extrême, la cause directe du problème des enfants des rues. Ils n’ont pas tous le même parcours mais la plupart d’entre eux, voulant échapper à leurs conditions de vie sordides, quittent les bidonvilles dans lesquels ils sont élevés pour le centre ville, où ils pensent trouver un petit boulot et vivre mieux. Ce qui est totalement illusoire ! Le temps passant, ils finissent par y rester et coupent ainsi les ponts avec leur famille. S’engage alors pour eux une lutte journalière pour survivre. Livrés aux lois cruelles de la rue, ils ne tardent pas à être les proies des démons d’une civilisation impitoyable. Ils sont réduits à accomplir des trafics en tout genres ; la violence et la brutalité font partie de leur quotidien ; ils vivent dans des conditions effroyables...
Je ne peux pas te raconter tout cela dans cette première lettre, c’est trop difficile, j’y reviendrai plus tard. Je veux plus particulièrement te parler de l’École du Cirque et de l’espoir qu’elle procure aux enfants des rues. Elle leur offre l’opportunité d’apprendre quelque chose et une chance de peut-être s’en sortir un jour. Même s’il n’y en a que quelques-uns qui s’extirpent de l’ornière, notre action n’est pas vaine. Je travaille quatre heures par jour, et cinq jours par semaine, avec un groupe d’une dizaine d’enfants, filles et garçons, de sept à quatorze ans qui se destinent à l’acrobatie aérienne. Pour l’instant, je ne leur enseigne que les disciplines acrobatiques du tapis et les réflexes indispensables au métier, car, une fois là-haut, une erreur d’une fraction de seconde et c’est la chute ! Ils ne comprennent pas encore la nécessité d’en passer par-là avant de voltiger, ils sont impatients.
Je voudrais te parler aussi du petit Victor, un gamin de onze ans qui en paraît tout juste huit. Il est orphelin et vit dans la rue depuis trois ans. Il s’exprime très peu et a des difficultés à travailler avec le groupe. Il a perdu toute estime de lui et il est dépressif. Ses grands yeux noirs, exorbités, qui prennent toute la place dans son petit visage maigre, nous disent qu’il ne mange pas tous les jours à sa faim, qu’il a vu des choses inimaginables et qu’il vit un enfer. Le pire de tout, c’est lorsque, d’une voix morne, il annonce qu’il n’y a plus rien à faire pour lui car el demonio le tutoie. Il veut dire par-là que le diable s’est emparé de son âme. Cela me crève le cœur et me révolte. Je vais m’acharner à lui prouver que rien n’est joué et qu’il a encore un avenir ! La réalité dans ce pays dépasse l’entendement... J’ai plutôt intérêt à faire attention à lui parce qu’il est du genre casse-cou, totalement inconscient du danger. Il ne s’aime pas, si bien que rien ne lui fait plus peur, ce qui est périlleux... »

Francine arrête sa lecture et s’empare d’un autre courrier. Elle n’a pas tous les jours les mêmes envies. Aujourd’hui, elle veut relire les passages où son petit-fils lui parle de ses propres enfants. Comme elle connaît ses lettres par cœur, elle ne tarde pas à y trouver ce qu’elle cherche.

« ... La Colombie est ma résurrection. J’y ai trouvé un nouveau sens à ma vie. Je suis utile, et ma passion me sert enfin à donner du bonheur ; un bonheur autre que celui, purement visuel, des spectateurs impressionnés. Et puis, je vois plus souvent Romane et Titouan. Si tu savais, Mamie Nine, combien les heures passent vite en compagnie de mes enfants. Ils ont bien grandi, ils sont beaux. Je vis intensément chaque instant, ne voulant perdre une miette d’eux. Je bois leurs rires ; je respire leurs petits corps chauds d’enfants heureux ; je m’emplis le cerveau de leurs mimiques... L’instant de la séparation est tellement cruel. J’ai la gorge qui se noue. D’un nœud aussi gros que celui que tu faisais au torchon à confiture lorsque tu préparais ta gelée de mûres ! Malgré ce que je vis d’heureux en ce moment, je ne peux pas dire que je sois pleinement réjoui d’avoir quitté la France ; trop de gens me manquent ; surtout toi, Manie Nine... »

La pièce est pleine de la présence de Guillaume. À elle aussi, il manque terriblement. Francine n’a pas le temps de poursuivre sa lecture car on frappe à sa porte. Dimanche, le jour sacro-saint des visites. Elle l’avait oublié. Et puis, elle n’a pas vu passer l’heure. Se serait-elle assoupie ? Cela ne serait pas étonnant, l’âge la pousse à des siestes imprévues. Déjà la porte s’entrouvre. Elle s’arrache péniblement au délice de sa lecture, rangeant le plus vite possible son trésor pour ne pas avoir à le partager avec les membres de sa famille. Enfants, petits-enfants, arrières-petits-enfants, se retrouvent tassés dans son minuscule logement.

Dix-huit heures. La journée tire à sa fin. Le soleil couchant jette ses doux rayons dans l’appartement. Comme il est encore trop tôt pour souper, Francine retourne au buffet et en ressort les lettres de Guillaume.

« ... Six mois déjà que je suis à Cali. Le temps file à une vitesse incroyable et j’ai l’impression que je n’arriverai jamais à tout faire ! Je t’envoie quelques photos de Victor. Je n’en possède pas beaucoup car au contraire des autres enfants, il fuit l’objectif. Je me suis particulièrement attaché à lui parce qu’il est le plus vulnérable. J’ai encore énormément de choses à lui apprendre et à lui dire. Son corps a beaucoup à exprimer. De la souffrance, mais aussi une joie de vivre qui est là, bien présente. Je la sens palpiter ; lui, l’ignore, pourtant il commence à sortir de sa nuit. Hier, il m’a parlé pendant cinq bonnes minutes, lui qui n’alignait pas plus de trois mots à la suite ! Un record ! Il s’apprivoise doucement. J’aime voir le plaisir briller dans ses yeux lorsqu’il s’entraîne. Il est doué, très doué pour les acrobaties...»

Francine se souvient de la première représentation de Guillaume comme voltigeur, à laquelle elle avait bien évidemment assisté. Elle le revoit debout sur la plate-forme, tout là-haut, immobile. La musique s’était tue et le silence avait remplacé les éclats de rire soulevés un instant auparavant par les clowns. Un rond de lumière nimbait son Guillaume et toute l’assistance était en admiration devant ce jeune trapéziste musclé. Lui, semblait rêveur, alors que de toute évidence il se concentrait, balayant le vide du regard et mesurant les distances. Les battements de cœur de Francine étaient à l’unisson des roulements de la grosse caisse. La tension monta rapidement sous le chapiteau. L’oppression du public devint presque palpable. La sueur inonda le dos de Francine ; elle serra convulsivement ses mains pour les empêcher de trembler. Guillaume banda ses muscles, son corps se tendit et, d’un geste sûr, il empoigna le trapèze et s’élança dans le vide, sous les ah ! d’un public pétrifié par l’appréhension. Il s’envola littéralement, encerclé par la lumière du projecteur comme si elle seule avait le pouvoir de prévenir sa chute et d’écarter tout danger. Le public fasciné ne quittait pas des yeux Guillaume, dans l’attente de ce qui allait se passer. Il se balança ainsi, quand soudain, arrivé au bout de son élan, il lâcha le bâton. Des oh ! affolés retentirent sous la voûte toilée. Francine retint sa respiration et pressa sa main devant sa bouche pour retenir son cri. L’émotion était à son comble. Rapide comme l’éclair, le jeune homme effectua une pirouette. Il tournoya quelques secondes dans les airs, puis attrapa le second trapèze qui se présenta exactement là où il l’attendait. Les applaudissements crépitèrent. Les battements de cœurs de Francine retrouvèrent un rythme normal uniquement lorsque son petit-fils se laissa glisser le long de la corde raide et prit pied sur la piste pour saluer son public.
Francine étale devant elle les cinq photos de Victor. Elle contemple une fois encore ce visage qui lui est devenu familier. Guillaume affirme que ce n’est pas un méchant garçon, pourtant son air grave, ses traits anguleux, et surtout son regard fuyant auraient pu la gêner si elle ne se fiait pas au jugement de son petit-fils. Elle sait que Victor est un enfant en souffrance, et comme Guillaume, elle voudrait lui démontrer que la vie peut être belle et lui donner toute son affection, afin d’adoucir sa peine. Elle est prête à l’aimer. Mais elle n’aura jamais l'opportunité de le faire.

Ce matin, comme tous les matins, Francine guette le facteur. Elle a de la chance, sa fenêtre donne sur la rue et elle aperçoit la voiture jaune de loin. Dès qu’elle stationne dans la cour, Francine sort sur son balcon et, impatiente, attend le signal du facteur. Si elle a du courrier, elle descend aussitôt vider sa boîte aux lettres, sans avoir à attendre le passage de la femme de service.
Postée sur son balcon, elle émiette du pain pour les oiseaux, nombreux à venir chercher leur pitance chez elle, lorsque la voiture des Postes arrive. Elle salue le facteur.
— Bonjour, Philippe.
— Bonjour, Madame Legay. Vous pouvez descendre, vous avez une lettre !
Le signal tant attendu est donné. Francine se rue dans le hall. Lorsqu’elle remonte, elle tient entre ses mains tremblantes une lettre de Guillaume. Elle jubile mais en même temps, elle appréhende toujours un peu d’y trouver de mauvaises nouvelles. L’enveloppe est épaisse ; Francine la décachette rapidement, pressée de goûter les mots de son petit-fils, avide de tout connaître de sa vie. La lettre contient des photographies de Victor. Francine les met de côté. Elle les appréciera plus tard.

« Ma petite Mamie Nine,
Si je fais le bilan de mes deux années passées en Colombie, je peux affirmer que les enseignements des arts du cirque se révèlent être un moyen efficace pour venir en aide aux enfants perdus, que l’on disait anéantis. Grâce aux représentations que nous organisons afin de montrer à tous leur travail, ils se sentent enfin reconnus. Ils sont valorisés et sortent de leur marginalisation. L’évolution peut sembler lente, mais tous retrouvent leur dignité et reprennent confiance en eux et espoir en la vie. Je t’envoie de nouvelles photos de Victor. Tu vas voir comme il a changé. Il sourit ! Tu ne le trouves pas merveilleux ? Je suis de plus en plus proche de cet enfant. Il me fait confiance parce que je le respecte. Il ne me quitte presque plus, à tel point que maintenant il loge sous le même toit que moi. Je lui enseigne le français. Il adore ça et apprend très vite... »

La morsure du soleil, qui pénètre avec force dans la pièce et s’étale sur le visage de Francine, la propulse plus profondément encore au cœur de ce pays inconnu et lointain, dont elle imagine sans peine la chaleur. Elle ferme les yeux, emportée par son imagination, et finit par s’endormir sur sa chaise, la tête reposant sur sa poitrine, les bras en appui sur la table.
Lorsqu’elle se réveille une heure plus tard, la chaleur stagne dans la pièce fermée. Francine a mal à la tête et ses joues sont brûlantes. « Quelle idiote d’être restée ainsi au soleil, j’ai dû attraper une insolation ! » Ses avants-bras dénudés collent à la toile cirée, sa robe à ses cuisses ; sa chemisette est trempée de sueur. Francine a soif. Elle se lève et se rend péniblement dans sa cuisine. Elle est bien essoufflée. Elle se serre un verre d’eau et boit. Aussitôt, une nausée la prend. Accrochée au bord de l’évier, elle respire profondément à plusieurs reprises. Son cœur bat fort et raisonne dans ses tempes ; elle est prise de sueurs froides. Elle hésite à appeler de l’aide, Francine n’est pas une femme qui s’écoute. Elle patiente quelques minutes et finalement, comme son malaise se dissipe, elle revient dans la salle, où elle prend soin de baisser le store de la porte-fenêtre. Une nouvelle nausée survient. Elle se rassoit hâtivement derrière sa table. Pourquoi a-t-il fallu qu’elle demeure si longtemps au soleil ? Pour ne plus y penser, elle fixe de nouveau son attention sur les lettres de Guillaume. Son malaise passe.

Ce matin, Francine ne se sent pas très en forme. Elle a de nouveau des maux de tête et la nausée. Et puis, certainement de la fièvre. Et ce cœur qui bat trop vite ! Elle se donne un petit moment avant de se lever. Il n’est que sept heures. Elle referme les yeux. Quand soudain, une douleur lui broie la poitrine. Intense, elle se propage de la mâchoire dans tout le bras gauche, jusqu’au ventre. Francine s’efforce de respirer, pour enrayer le mal. Elle ne doit surtout pas paniquer, bien qu’elle pense sa dernière heure arrivée. Il faut juste saisir la sonnette. Elle tend son bras droit et appuie sur le bouton. Dans quelques instants quelqu’un sera à ses côtés. Francine a beau s’appliquer à respirer, la douleur ne passe pas. Heureusement, la soignante de service ne tarde pas à arriver. Elle ouvre la porte avec son passe.
— Eh bien, madame Legay ! qu’est-ce qui vous arrive ?
— Je crois que j’ai attrapé une insolation...
Francine lui explique ce qu’elle ressent. À la description des symptômes, l’infirmière comprend que la cause de son malaise n’est pas le soleil mais qu’elle est en train de faire une crise cardiaque.
Elle quitte son petit appartement pour l’hôpital, où l’on prend soin d’elle. Le réconfort vient d’un coup de téléphone de Guillaume. D’entendre sa voix apaise la vieille femme. Elle se laisse glisser dans un demi-sommeil peuplé de rêves étranges, la fièvre embrumant son esprit.

La porte s’ouvre doucement. Francine tente d’ouvrir les yeux, mais ses paupières sont lourdes et la vive clarté de la pièce l’éblouit. Elle ne souffre plus mais cette impression de ne plus avoir de corps, de ne plus pouvoir se mouvoir, d’être uniquement un esprit enfoui dans du coton, lui est particulièrement désagréable. Elle fait un terrible effort pour soulever ses paupières. La lumière l’aveugle. Elle n’entend aucun bruit, cependant elle sent une présence auprès d’elle. Ce qu’elle entrevoit la déconcerte : un petit garçon, habillé tout en blanc. C’est un ange ! Serait-elle au paradis ?
Elle aperçoit deux mains brunes posées sur les épaules de l’ange. Ébahie, elle reprend pied dans le monde réel. Guillaume, son petit-fils, se tient au pied de son lit.
— Guillaume, que fais-tu là ?
— Je suis venu voir comment tu allais.
— Tu as fait tout ce chemin pour moi ? Viens-là que je t’embrasse !
Francine serre son petit-fils dans ses bras. Elle enfouit sa tête dans le creux de son épaule. À ce moment, plus rien ne peut l’effrayer, elle se sent forte. Plus question d’ange et de paradis ; elle est sur terre et s’y sent bien ! Elle écarte Guillaume d’elle afin de le contempler. Il est resplendissant de santé. Son visage n’est plus émacié et a perdu ce plis d’amertume qui altérait, il y a peu de temps encore, son charme. C’est alors que l’ange qui l’accompagne, par peur d’être oublié, se coule à ses côtés. Francine lui demande de s’approcher. Il hésite. Guillaume le pousse doucement.
— Bonjour. Tu es Victor, n’est-ce pas ?
L’enfant la scrute de ses grands yeux noirs. Son regard, animé par la curiosité, n’évite pas le sien.
— Tu aimes les bonbons, Victor ?
Il esquisse un sourire. Francine sait qu’il l’a comprise. Elle se penche vers la table de nuit et attrape une petite boîte ronde. Elle l’ouvre.
— Sers-toi. Ce sont des bonbons à la violette.
Guillaume traduit le mot « violette » pour Victor. Alors l’enfant se met à rire et plonge sa main dans la boîte. Il fourre le bonbon dans sa bouche, tout en continuant de glousser.
— Il se moque de nous et de nos courriers parfumés à la violette !
— Il connaît notre petit secret ? Cet enfant est vraiment impliqué dans ta vie.
— Et il va l’être plus encore. Manie Nine, je te présente ton nouveau petit-fils. Je viens d’adopter Victor. Désormais, je suis son père et il me suivra partout où j’irai.
— Mon Dieu, quel bonheur !
— Et j’ai une autre nouvelle formidable : je rentre en France !
— Et l’École du Cirque ?
— Je ne l’abandonne pas. Nous montons la même structure en France pour les enfants en difficulté.
— Je suis vraiment fière de toi, mon petit.
— Avant de rentrer définitivement, je t’emmène en Colombie ! J’ai vu ton médecin, il n’y aucune contre-indication. Pour l’instant, c’est le repos absolu au lit, mais d’ici quelque temps tu pourras reprendre des activités normales.
— Mais... je n’ai pas de robes suffisamment seyantes pour ce voyage.
Guillaume éclate de rire. Victor, intrigué, tourne son regard rempli d’amour vers son père.

PRIX

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De margotin · il y a
Joli
Mes voix
Je vous invite à découvrir Ô amour et à la belle étoile

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Muriel Meunier · il y a
Merci. Bonne journée.
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Eisas · il y a
Un récit tendre, emprunt d'émotions. Ça m'a beaucoup plu... Félicitations.
Mes voix, bien sûr !

Je vous invite à lire "Les vies de l'eau" dans la catégorie Poèmes
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/les-vies-de-leau

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Muriel Meunier · il y a
Merci de suivre mes écrits et de votre commentaire. Bonne journée.
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Madeleine Duval · il y a
C'est émouvant bezu moment de lecture mon vote
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Muriel Meunier · il y a
Merci, Madeleine. Belle journée à vous.
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Miraje · il y a
Un texte empreint d'une très belle émotion et d'une vibrante humanité.
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Muriel Meunier · il y a
Merci de ton passage et de cette appréciation. Belle journée.
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Artvic · il y a
Très touchant ! Bravo pour ce battement de cœur ! ❤️😉🌹
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Muriel Meunier · il y a
Merci. Bonne soirée.
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Artvic · il y a
Je vous invite à lire https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/abyssal-de-mes-mots
Bonne lecture à vous ! Amitiés
Michael

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Muriel Meunier · il y a
C'est fait et votre poésie mérite un passage et un vote.
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cath44 · il y a
Coucou Muriel, très belle histoire touchante, émouvante et pleine d'espoir pour tous ceux qui n'ont pas démarré du bon pied ! Je vote !!! A bientôt. Belle fin de semaine. Cath.
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Muriel Meunier · il y a
Merci, Cath. A bientôt. Bonne soirée.
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Samia.mbodong · il y a
Très belle histoire pleine d’humanisme de tendresse et de délicatesse.
 
Bravo et merci je soutiens.

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Muriel Meunier · il y a
Merci de me suivre dans mes écrits. Bonne soirée.
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Jean Calbrix · il y a
Un texte superbe d'amour et de douceur. Bravo, Muriel ! +5
Je vous invite à soutenir mon sonnet "Spectacle nocturne" en finale printemps : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/spectacle-nocture
Bonne soirée à vous.

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Muriel Meunier · il y a
Merci, Jean. J'ai déjà voté pour votre spectacle. Il est bien parti pour la finale !
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Jean Calbrix · il y a
En ce moment, je me mélange les crayons avec mes listes. Excusez-moi pour cette bévue impardonnable, Muriel !
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Cathy Grejacz · il y a
C’est délicat et bien écrit alors je vote
À bientôt peut-être sur ma page

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Muriel Meunier · il y a
Merci, Cathy. Je suis allée sur votre page, pour voter. Bonne fin de journée.
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Keith Simmonds · il y a
Un grand bravo pour cette histoire attachante, Muriel ! Mes voix ! Bon Dimanche !
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Muriel Meunier · il y a
Merci beaucoup de votre passage et de votre commentaire. Bonne journée à vous.
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Keith Simmonds · il y a
Avec plaisir, Muriel !
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