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MAMAN QUI ETAIS TU ?

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Le vieil homme somnole dans son fauteuil favori. C’est l’après petit déjeuner, le moment où la maison s’éveille, le moment où la journée n’a pas encore tout à fait commencé. L’instant propice à la rêverie, au laisser vagabonder de l’esprit, pas encore tout à fait présent aux réalités de la journée qui prend corps. Journée qui sera semblable à celle d’hier, éternel recommencement de la vie qui s’écoule. Dans la conscience assoupie du vieil homme, de nombreuses images défilent, comme dans un caléidoscope régulièrement remis à jour. Activité quotidienne du grand âge, qui aime à se retrouver dans son passé, ce qui lui permet d’affronter avec courage l’avenir incertain encore à découvrir. Le matin c’est la plus belle image du monde, on devrait l’encadrer !

Aujourd’hui c’est l’interrogation de toute une vie qui l’assaille à nouveau. Qui était sa maman ? Certes il est conscient de sa génitrice, sans erreur possible. Son odeur et la chaleur de ses bras éveillent encore en lui ce sentiment de sécurité et de confort, propre à tout enfant envers sa maman. Aussi loin que remonte sa mémoire les souvenirs sont là pour témoigner de cette vie en sa compagnie. Non ce qui l’interroge, c’est qui était sa maman avant sa naissance, à lui ? Car à toute interrogation de sa part, jamais sa maman ne lui a répondu de façon à satisfaire sa curiosité enfantine, puis adolescente. Et comme le déroulement de la vie a fait cette chose curieuse, à savoir, aucun contact, aucun rapport, aucune photo, pas un écrit, qui puissent donner un support à l’imagination de l’enfant. Seules quelques brèves paroles en réponse à ses questions, sont venues de la bouche de sa maman. Mais ces quelques maigres informations, ne lui ont pas permis de bâtir une mémoire de ses ancêtres maternels. Tout un chacun connait au moins un grand-père une grand-mère un oncle ou un cousin ou une cousine, enfin un membre de la famille de sa maman, sur lequel bâtir sa mémoire. Là rien, à part sa maman personne ! Il est souvent énoncé que « pour bâtir son avenir, il faut connaitre son passé » eh bien ici, il n’y a pas de passé d’aucune sorte.

La non-appartenance à une famille a profondément marqué le vieil homme dans son enfance. C’est peut-être là la raison de son mariage précoce. Mais aussi la chance inespérée d’avoir rencontré une charmante demoiselle à cette période de sa vie, qui a permis cela. Devenir le gendre, c’est aussi entrer dans la famille, en étant le mari de la fille de la maison. Et alors avoir enfin, un beau-frère, une belle-sœur, des oncles et des tantes, des cousins par alliance, même une grand-mère, et quelle grand-mère. Cela ne l’a pas du tout dérangé, d’avoir longtemps été appelé le gendre de, dans le village. Quelque part il en éprouvait même une certaine fierté. Il faisait partie de cette famille, il avait enfin une famille.

L’homme a besoin des autres hommes pour vivre, et à part être un anachorète, il ne lui est pas possible de vivre sans une famille. Alors il va s’en créer une et là est le risque, quant au choix qu’il va faire. L’appartenance à un groupe est habituellement le choix, d’où l’importance du groupe choisi. On entend souvent dire « c’est ma famille » en citant un groupe, une association, une entreprise même, l’armée quelque fois. Dans le cas du vieil homme c’est son mariage précoce qui lui a permis de retrouver un équilibre serein. La construction de sa propre famille en a été grandement facilité. Mais malgré tout reste toujours cette interrogation sur ses origines, interrogation qui s’intensifie avec l’âge qui avance.

Le vieil homme se remémore son enfance, seul avec sa maman à cause de la guerre. Il se souviens des nombreuses questions qu’il lui posait. Comment était ton enfance à toi ? Réponse : « seule chez mes grands-parents » Et tes frères ou sœurs ? : Silence. Pas de réponse sur sa scolarité, sur sa vie de petite fille, ou si peu. Par exemple l’histoire de la garde des vaches l’hiver à 4 ans !! Une seule fois elle parla de la bonne, vite réprimé, puis plus jamais. A la question : « Pourquoi es-tu partie ? réponse : « à cause de mon frère, nous sommes parties ma sœur et moi, elle aux USA, moi en France ». Et ta sœur tu es restée en contacte ? « Non j’ai perdu son adresse ! » Comment as-tu appris le Français ? « Avec les enfants de mes employeurs à qui je faisais faire leur devoirs » ?? Cette dernière réponse est tellement peu vraisemblable, étant donné la maitrise de la langue qu’il est beaucoup plus certain qu’elle avait appris le français à l’Alliance Française avant de partir ! C’est cette première découverte qui incita le vieil homme à se poser des questions, non résolues à ce jour. Autre question : « pourquoi il n’y a pas ta photo sur ton passeport ? » réponse : « je ne sais pas elle a dû tomber » Il y a aussi l’histoire du bateau. Dans la cuisine il y avait encadré la photo du paquebot Normandie, Et souvent elle lui disait : « tu vois c’est sur ce bateau que je suis venue en France » Alors qu’elle est arrivée en France en 1924, et le paquebot a été mis en service en 1932, découverte récente du vieil homme !

Toutes ces questions et bien d’autres encore, ont incité le vieil homme à entreprendre des recherches en 1996 lorsqu’il rédigea l’Histoire de sa famille. Et là premier problème rencontré, dans les archives de sa maman dont il hérita à sa mort le 29 aout 1983, il n’y avait rien, hormis une lettre manuscrite sans date ni nom de famille. Sa traduction récente n’apporte pas d’éclairage nouveau à l’histoire.

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Le vieil homme avait entrepris des recherches. Tout d’abord auprès du consulat, où lui fut conseillé de s’adresser directement à la ville de naissance de sa maman. Et là premier écueil, il lui fut répondu que à cause de la guerre et des bombardements, toutes les archives avaient été détruites. La seule solution qui lui restait était de s’adresser à une société spécialisée dans ce genre de recherches, plusieurs adresses suivaient. Alors il se lança dans sa quête, tout d’abord faire traduire dans la langue du pays sa demande, puis choisir un peu au hasard une société conseillée.
Il reçut une réponse assez rapidement, qu’il fit traduire. Et là surprise, on lui expliquait en détails le type de recherches qu’il lui fallait décider, et surtout leurs coûts !! Il devait aussi en premier lieu régler une avance substantielle qui ne lui serait pas remboursée quel que soit les premiers résultats obtenus. Puis il devait aussi décider de la durée des recherches qu’il souhaitait engager. C’est à cet instant là qu’il abandonna son projet de recherche des origines de sa maman, car il se voyait mal engager ainsi deniers de sa famille dans une aventure plus qu’incertaine.

Puis la vie suivit son cours, jusqu’à la redécouverte de cette lettre manuscrite dans les archives maternelles. Et là une opportunité se présenta, la découverte d’une traductrice assermentée qui se chargea de traduire cette missive. Choc assuré, il s’agissait d’un appel au secours, des années 1924 estimées, adressée à un frère et une belle-sœur, demandant de l’aide pour une certaine Marie très malade, et dans la misère la plus totale. Que pouvait bien signifier cette missive, dans les archives maternelles, le manque de précision de l’auteur, mais aussi du destinataire, l’absence de date, de lieux, ajoutaient à l’incertitude. Mais en revanche, les interrogations sur les origines de sa maman assaillirent à nouveau le vieil homme. Il faut préciser que sa maman s’appelait Marie !!

Devait-il recommencer les recherches abandonnées en 1996 ? Dans quel but ? Pour savoir quoi ? Dans quelle mesure ces recherches n’équivaudraient-elles pas à un certain viol de la vie privée de sa maman ? Car si elle avait à l’époque décidé d’agir de la sorte, c’est qu’elle en avait ses raisons, et passer outre ces raisons, en avait-il le droit ? Et surtout cette connaissance, dans le cas de l’aboutissement des recherches, apporterait-elle au vieil homme, hormis la satisfaction égoïste de savoir, l’apaisement supposé de l’esprit ? Quelque fois, mieux vaut ne pas savoir, dit la coutume ! A ce stade de sa réflexion le vieil homme se trouve dans l’incertitude la plus totale. Peut-être laisser le temps au temps, comme on dit, mais en a-t-il encore le temps ?

Aujourd’hui le vieil homme décide. Il va cesser ses recherches. Respecter la décision maternelle. Il pense que c’est le plus bel hommage qu’il va rendre à sa maman, tenir compte de ce qu’elle avait choisi en son temps. Car si elle a gardé le silence sur sa vie avant sa venue à lui, c’est qu’elle avait ses raisons. Et ces raisons lui appartiennent et en aucun cas son fils ne peut aller contre cette volonté. Et puis aurait-il compris si elle le lui avait dit ? Était-il en mesure de comprendre ? « Comprendre c’est entendre ce que l’on sait déjà » Et il n’avait pas à ce moment-là, la possibilité de comprendre, sa maman le savait certainement, et c’est peut-être la raison de son silence. Enfin toujours est-il qu’il décide après toutes ces réflexions de tout arrêter à cet instant. Vers d’autres questionnements il va diriger sa curiosité !

Le vieil homme est apaisé, sa décision lui semble le mieux adaptée à la situation présente, il souhaite garder cet état d’esprit définitivement, chassant les démons de la curiosité loin de son esprit, et se tourner vers d’autres interrogations n’impliquant pas des êtres qui lui sont chers.




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jusyfa *** · il y a
Texte profond, le vécu transpire au travers des mots et du récit, bravo Daniel ! j'ai beaucoup aimé.
Julien.
Bonsoir Daniel, la guillotine de Marcel a terminée son office. Elle est en finale et si ça vous dit (façon de parler ! ) je vous laisse le lien : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/et-on-dit-que-l-alcool-tue-lentement
Bonne soirée.

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M. Iraje · il y a
De la sagesse avant toute chose, qui n'enlève rien au questionnement.
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Daniel Grygiel Swistak · il y a
Merci
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Blandine Rigollot · il y a
Il y a dans votre récit de l'amour, de la délicatese, du bon sens. Contrairement au vieil homme sage, je brûle de connaître l'histoire de sa mère dont on ne sait rien au point qu'elle semble être née en même temps que lui. Tant pis pour moi, je resterai sur ma faim... ;-)
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Daniel Grygiel Swistak · il y a
Merci Blandine, moi aussi j'aurais aimé, mais c trop tard !
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Chantal Cambrezy · il y a
Beau texte, tout en retenue...
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Daniel Grygiel Swistak · il y a
Merci Chantal
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Sidonie Larue · il y a
Un texte pudique et délicat !
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Daniel Grygiel Swistak · il y a
Merci, c du vécu
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Frédéric Bernard · il y a
Une enquête à travers le temps comme en mènent bien des orphelins, une quête des origines partagée entre la curiosité de la découverte de son plus proche parent et du respect des zones d'ombre et de silence laissées par ce dernier. Le personnage fait preuve de prudence et de bon sens, selon moi, il préfère garder une vision incomplète mais valorisante de sa génitrice plutôt que de risquer de déterrer un secret qui pourrait tout remettre en cause sans pour autant lui fournir les réponses qu'il recherche.

Petit conseil au passage, après avoir vu le fil de commentaires, Daniel Grygiel Swistak : il vaut mieux cliquer sur "répondre" en-dessous de chaque commentaire ce qui ouvre une fenêtre dans laquelle vous pouvez taper votre réaction et ce afin que votre interlocuteur reçoive une notification et réagisse à votre réponse.

Bien cordialement,
Frédéric Bernard

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Daniel Grygiel Swistak · il y a
Merci du conseil Frédéric .
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Silvie DAULY · il y a
L'acceptation d'un tel secret de famille est rare et inspire le respect. Le bon choix est peut-être celui de la sérénité.
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Daniel Grygiel Swistak · il y a
Merci beaucoup
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michel jarrié · il y a
Tout en pudeur. Nul doute que ces interrogations vous les avez vécues par le biais d'une connaissance ou d'un proche...peut-être de vous-même, Là s'arrête ma propre curiosité...Chacun de nous garde sa part de secret au fond de lui-même. Très beau texte Daniel. Dommage que le ''libre'' ne soit pas plus visité.
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Nelson Monge · il y a
Nostalgie et souvenirs... un bon cocktail très bien écrit.
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