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Maman beugue,papa est en burnous

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Machine armite

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Tout a débuté après le feu d’artifice du 13 juillet. Comme chaque année, nous sommes allés, papa, maman, ma sœur et moi, regarder ce joli spectacle car papa dit qu’il « voit au moins où passent ses impôts ». Je ne comprends pas bien ce qu’il veut dire et je suis trop occupée à placer un pétard dans une boîte de conserve. Maman ne dit rien et depuis quelques temps, je la trouve très bizarre. Elle n’arrête pas de courir d’une fenêtre à l’autre, elle ouvre et ferme les volets et puis, elle se transforme en statue de sel et reste assise longtemps sur le canapé.
L’autre jour, papa est rentré du travail et nous avons ouvert une boîte de raviolis car maman ne s’est pas levée. Avec ma sœur, nous n’étions pas inquiètes car maman fait des angines en couleur mais souvent, elles sont rouges ou blanches. Seulement là, l’angine semblait être d’une couleur inédite car malgré le mal de gorge, maman ne cessait de crier, nous demandant de bien tirer les rideaux et de laisser les volets fermés.
Après le feu d’artifice, nous nous sommes installés dans la véranda. Papa frôle la main de maman et lui dit « Tu te sens mieux ? » Et là, elle répond que les voisins sont des fourbes. D’ailleurs, un article de l’Est Républicain paraitra demain à ce sujet. Maman étant italienne, ça donne plutôt « i voisins sono michants, i vouole mia morte, vont parler de mé à l’Ist Ripublicain ». Avec ma sœur, on a regardé maman et puis papa et encore maman. Papa a dit « Allez hop, au lit les filles, bisous ». Nous, on n’avait pas envie de se coucher. Maman allait être célèbre comme celle de Coralie qui a gagné le concours des jardins fleuris. Le lendemain, on a épluché l’Est Républicain, sans rien trouver sur Maman. On était drôlement déçues d’autant que nous en avions parlé aux copines qui nous avaient pressées de questions.
Le soir, on a entendu papa qui parlait avec maman. On a collé notre oreille contre la porte. La discussion semblait animée. Apparemment, la nouvelle célébrité de maman contrariait notre paternel. « Je te dis qu’il faut consulter, ça ne peut pas continuer. Tu inventes des histoires. Regarde, on vit dans l’obscurité, je ne sais pas comment je vais te retrouver en rentrant. Tu ne t’habilles plus, tu ne dors plus et tu ne t’occupes plus des filles, ni du reste d’ailleurs. Je me tape tout à la maison. Qu’est-ce qui te manque ? Tout va bien pourtant, tu as tout pour être heureuse. » Maman répond qu’elle n’a pas besoin d’un « pissichiatre » et qu’elle n’est pas folle. Elle a vu Madame Rebutin ouvrir et tirer trois fois ses rideaux et Monsieur Paulin passé sous les fenêtres au même moment alors ça veut bien dire qu’ils sont de mèche. On connait Madame Rebutin, c’est sûr que maman a raison pour les rideaux. C’’est sa technique pour épier les voisins. Par contre, pour Monsieur Paulin, on n’avait pas trop d’idées. Pour nous, c’était le papy d’Eliette et il était drôlement gentil. On s’est dit qu’on allait creuser cette histoire car papa s’est tu comme s’il était convaincu de la cabale.
Aujourd’hui, papa et maman sont allés chez le docteur Bonnier. Lorsque les parents sont rentrés, ils faisaient une drôle de tête. Papa a dit « Maman est très fatiguée, il faudra sans doute qu’elle aille se reposer à Saint Rémy. On va aller voir un autre médecin, « spécialiste de la fatigue ». Alors là, on est restées bouche bée.
Au moment où maman devenait célèbre, elle partait se reposer. On aurait préféré que ce soit tonton Fréderic qui parte à Saint Rémy car il a une maladie terrible. Papa dit qu’il a un poil grand comme un baobab qui pousse dans sa main. Il est si mal en point qu’il ne se lève jamais avant midi.
Papa et maman sont allés voir la « pissichiatre » et à leur retour, on a demandé si maman allait en vacances à Saint Rémy. Papa a dit que maman allait prendre un traitement et qu’on verrait comment elle réagirait aux molécules.
L’après-midi, papa est rentré avec des médicaments qu’il a rangés soigneusement dans un pilulier. On a observé attentivement pour voir la trombine des molécules mais on a rien remarqué.
Le lendemain, on a demandé à Maman si elle était moins fatiguée. On voyait bien qu’elle avait l’air détendu. La vie reprenait son cours. Le soleil entrait dans la maison. Maman chassait la poussière dix fois par jour et puis, elle partait s’acheter des robes, des vestes, des jupes, des chemisiers qu’elle stockait dans la cave. On avait bien remarqué quelques menus changements chez maman mais on était beaucoup plus inquiètes pour papa qui maigrissait au fur et à mesure que la pile de vêtements enflait. Les molécules avaient rendu le sourire à maman même s’il ressemblait vraiment à celui de notre tête à coiffer. Elle voyait la « pissichiatre » chaque mois et nous lui avions demandé ce qu’elle faisait avec elle. Alors maman répondait « Niente, me fa niente. Mé regouarde et mé donne i médichine. » On était étonnées de cette pratique médicale qui consiste à ne rien dire. Nous avions conclu que la « pissichiatre » restait silencieuse pour ne pas distraire les molécules.
Et puis, Maman n’a plus acheté de vêtements, la poussière s’est réinstallée sur les meubles et peu à peu, l’obscurité est revenue dans notre maison. Nous nous retrouvions dans le même état d’esprit que le jour où nous avions appris le décès de Mamie Jeannette. Papa était si maigre et si triste que nous lui avons conseillé de voir la « pissichiatre ».
Un matin, Maman nous a confié que les voisins fomentaient un mauvais coup.Elle le savait parce que Madame Leval avait mis ses bégonias sur le balcon et que Madame Vienni avait fait pareil mais avec des fleurs jaunes. Surtout, il ne fallait rien dire à Papa qui était de connivence avec elles. On a couru dehors et on a bien vu que maman disait vrai. Comment papa pouvait-il être aveugle à ce point ? On s’est relayées pour observer les voisines et relever le moindre indice de complot. On a vu qu’elles arrosaient les pots en même temps, en se faisant un signe de la main. Etait-ce un code ? On s’est mises à épier papa pour voir s’il avait pactisé avec l’ennemi. Le lendemain, on l’a vu traverser la rue et discuter avec Madame Leval qui taillait sa haie. Pas de doute, maman avait vu juste. Alors, on a fait la tête à papa qui s’est mis à nous regarder de travers. Je crois qu’il en avait « ras la casquette ». Enfin, c’est ce qu’il a dit au docteur Bonnier. Le docteur a diagnostiqué un « burnou » et papa a dit qu’il allait aussi finir à Saint Rémy. On était bien embêtées avec nos parents trop fatigués.
On a demandé aux copines ce que c’était un « burnou ». Fatima, dont le papa est d’origine berbère, a dit que c’était un grand manteau. On n’a pas bien compris mais depuis la maladie du baobab d’oncle Fred, on s’étonnait plus de rien. On s’est dit que papa ne devrait pas prendre les molécules de maman car certes, elle avait retrouvé le sourire... mais assorti d’une passion vestimentaire. Alors, pour papa, vu sa maladie, c’était pas vraiment le moment d’en rajouter.
Seulement, Madame Vienni a eu la bonne idée d’apporter un bégonia jaune à Maman qui a piquée une crise mémorable. On s’est mises à pleurer. Maman a fait un malaise vaginal et Papa a appelé les urgences. Tous les voisins étaient dehors, les traitres !
Maman est partie à Saint Rémy. Chaque dimanche, nous allions la voir. On trouvait l’endroit à notre goût, Par contre, maman semblait changée. Déjà, elle portait un jogging bleu alors qu’elle adorait les robes. On trouvait ça très moche et puis, elle sentait bizarre, une odeur de médicaments, de linoléum et de tisane. Elle marchait comme l’automate des Galeries Lafayette qu’on allait voir à Noël. On a demandé à Maman comment elle occupait ses journées et elle nous a dit qu’elle faisait des « pitites couénneries ». On a demandé ce que c’était que ces petites conneries alors elle nous a répondu qu’elle faisait de la « pintoura », de la « ginastique » et des « discoussionnes avec lanimatriche ». Finalement, à Saint Rémy, les activités, c’était les mêmes qu’en colo.
Et puis, maman est revenue à la maison avec un sac de molécules toutes fraîches. On a dit aux copines qu’elle s’était bien reposée en faisant des travaux manuels et là, ça a dégénéré en bagarre car cette peste de Cindy a dit que maman avait surtout un grain et qu’on l’avait mise chez les fous.
On a repris notre vie. Papa et maman ont grossi ensemble. Même, ils se faisaient des chatouillis en riant bêtement. On était quand même très inquiètes lorsque maman semblait fatiguée mais bon, elle souriait, faisait la poussière, mettait du rouge à lèvres et ouvrait les volets.
Les voisines ont rentré les bégonias, elles les ont remplacés par des sapins en bois et des Père Noël en plastique. Bref, les choses semblaient s’arranger avec l’hiver.

Seulement, un matin, Madame Vienni a couvert son balcon de pensées multicolores. La catastrophe internationale. On s’est dit qu’il fallait faire vite et mettre maman à l’abri des fleurs sinon c’était retour à Saint Rémy. On a décidé de l’emmener dans le seul endroit sécurisé de la planète : la cabane de chasse du Vieux Léon.
On l’avait découverte au bout du chemin forestier qui jouxte notre terrain. Elle était sommairement aménagée mais pour nous, c’était l’endroit le plus merveilleux sur terre : pas de voisines, pas d’école que des arbres, du vert, du solide.
Le mercredi, on a tout installé. On a apporté les sacs de couchage, des boîtes de conserve, piquées dans la cave, des bougies, de la « pintoura » de la pâte à modeler, un « pozzole », une boîte à sucre, pour emprisonner les molécules et même le jogging moche de Saint Rémy.
Le lendemain, à notre retour de l’école, les pensées n’avaient pas bougé mais surtout, nos volets étaient fermés. Notre sang n’a fait qu’un tour.
On s’est précipitées à la maison et, avec horreur, on a trouvé Madame Vienni à la cuisine, avec un couteau à la main.
« Bonjour les filles, vous ne devinerez jamais où est allée votre maman
- A saint Rémy ?
- Mais non...Un endroit où il se passe presque toujours de jolies choses
- Au paradis ?
- Mais bien sûr que non, Poupette, là où on dépose les choux...
- Au marché ?
- -Meuh nooon, Bichette,
- Dans le congélateur ?
- Trop drôle cette petite...
- En morceaux... dans des boîtes de conserve ?
- Toi, tu regardes trop de vilains films !
- Dans le four ?
- Mais c’est pas vrai...C’est fini les horreurs ? Votre petit frère est arrivé en avance. Votre maman est à la maternité avec votre papa. Je vous prépare un rôti de veau aux fleurs de pensée. »
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Ratiba Nasri · il y a
Une histoire magnifiquement construite avec une écriture maîtrisée. La fin est très belle ! Merci pour le partage.
Une invitation à soutenir ma nouvelle 'Le tisseur de rêves' en finale du Grand Prix.
http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-tisseur-de-reves-1 Merci.

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Eulalie Polidori · il y a
Ça me fait penser à quelqu’un
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Des fleurs de pensée plutôt que les vilaines pensées !!
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Machine armite · il y a
Merci pour votre commentaire A bientôt
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