Malpareso City

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Très heureux de faire partie de la communauté de Short edition. Tombé très jeune dans la marmite de la science-fiction et du fantastique. Au plaisir de vous lire  [+]

Max prit son tour de garde. Des volutes de fumée sortaient de sa bouche à l'instar d'une cheminée crachotante. Un froid glacial sévissait. Malpareso avait été surpris par une vague soudaine de mauvais temps. Cette année, l'hiver était en avance et le blizzard menaçait.
Max et Igor étaient de garde ce soir-là dans le secteur de surveillance delta 28, tout près de la porte des Wild Mads. Durant toute l'année, les barricades avaient tenu bon. La frontière restait une zone sous haute surveillance et protection. La tension demeurait palpable aux abords des limites de la zone et engendrait un état de nervosité. Le paysage semblait tout droit sorti d'un décor post- apocalyptique: végétation exubérante, entremêlée et désordonnée, sans parler des couleurs clairsemées, prédominance d'un vert kaki marron sombre et la neige qui avait fondu par endroits recouvrait le tout.

-J'ai l'impression d'être dans le désert des tartares, à attendre un ennemi qui ne se présente jamais...
Max brisa le silence, sortit de sa torpeur, alluma une cigarette qu'il plaça entre ses deux lèvres, on aurait dit qu'il essayait de visser celle-ci comme pour mieux en assurer l'étreinte ou le plaisir.
-Faut toujours être prudent avec ces gens-là surenchérit Igor.

-Tu sais quoi?... je reste gentil en les appelant « ces gens »....
Ce serait plutôt des entités, terme qui serait plus approprié...
Igor déclencha un rire sardonique chez son acolyte. Enrubannés, emmitouflés dans des tenues de camouflage blanches, les deux protagonistes semblaient armés jusqu'aux dents. Seules leurs caméras binoculaires à rayonnement infra-rouge dépassaient de leurs combinaisons.


-Te souviens-tu de Paxton, ils l'ont égorgé sans pitié après l'avoir surpris il y a deux semaines...Faut toujours être prudent avec eux. Le chaos est leur raison de vivre. La surprise, leur atout maître. Heureusement ces.... « Hyènes »...ont plusieurs portes à franchir avant de se retrouver dans le cœur de la City...De toute manière quand la faim les tenaille, ils sortent de leurs trous de façon désorganisée et s'emparent de tout et n'importe quoi. Le plus petit butin pour eux est un trophée. On ignore encore s'ils ont un chef, un meneur.
-Certainement...je présume.
-Vouai...répondit Max sur un ton détaché et désintéressé.
-Paraît que le Lieut. a demandé deux volontaires pour le convoi de demain, dix tonnes de matériel destinées à la fabrication d'appareils météorologiques ont été commandées par les scientifiques de Brunski , une cité à dix kilomètres d'ici. Le transport doit se faire obligatoirement par voie terrestre, rien à craindre du côté des « hyènes ». Ils ne s'attaquent qu'aux convois de nourriture. La paye est bonne, je me demande si je....

-Chut! Coupa Igor, quelque chose a bougé là-bas...

Les broussailles furent secouées de mouvements spasmodiques et furtifs. Un visage hideux et une silhouette simiesque apparurent à la dérobée et dévisagèrent subrepticement les deux gardiens de porte. L'instant suivant, un projectile fusa dans les airs.

Un cocktail molotov venait d'atteindre la rambarde de sécurité, qui prit feu de façon spectaculaire et dans ce flamboiement sauvage, Max prit son comlink pour annoncer aux hélipompiers, les coordonnées du secteur dans lequel le sinistre était à circonscrire. Max et Igor eurent un instant pitié de ces créatures anthropoïdes en pleine dégénérescence physique et mentale. Ils refusèrent de commun accord par un simple hochement de la tête, de se servir de leurs désintégrateurs. Cette... « dé-molécula-risation » intempestive des entités amenait naturellement une pestilence de quelques heures sur le secteur, les héliprops étaient réputées très lentes pour se déplacer...

La végétation de plus en plus dense, qui s'agglutinait aux remparts de la City, rendait impossible, une bonne vision des lieux, ce qui profitait aux « hyènes » et aux chacals de tout acabit, qui menaient des opérations sporadiques et symboliques de déstabilisation, d'intimidation et de « chaotisation » de la cité. Mais ces démarches restaient le plus souvent vaines et sans lendemain. Dès le jour venu, les humains reconstruisaient laborieusement les remparts et les fortifications abîmées, qui les séparaient du monde néant, comme on l'appelait. La plupart des liaisons avec les autres cités, qu'elles soient économiques, commerciales ou diplomatiques, s'effectuaient par voie aérienne. Le réseau routier étant à plus de 90% impraticable, par suite des exactions des fauves, ou bien encore à cause de la végétation qui reprenait graduellement et légitimement ses droits.

La cité de Malpareso comptait pour le moment plus de 47 kilomètres de périmètre à surveiller. Une frontière faite de remparts, de fils barbelés, de barrières parfois improvisées à la hâte: souvent des murs gigantesques surveillés par des troupes, des milices et des commandos de chocs appelés les déshumaniseurs. La cité était entourée par quelques banlieues chaotiques, où régnaient la désorganisation la plus complète, le manque de cohésion, la rivalité des bandes, le squat, la drogue-attitude. En réponse, à une lente délitescence du climat social, la ville avait réagi rapidement avant de se refermer, définitivement sur elle-même.

Quelques jours passèrent et l'incident banal du secteur delta 28 fut oublié.
Au tribunal de Malpareso, ce jour là, avait lieu les procès rituels, qui se déroulaient tous les premiers du mois. Un silence pesant, indicible, planait sur une assemblée de personnes résignées, en proie aux pires souffrances morales. Pendant quelques minutes, le temps fut comme suspendu au dessus de l'immense salle, avant que le verdict ne tombe tel un couperet, inéluctable, impitoyable.
Alors une vois tonitruante, ténébreuse, s'éleva dans les airs. Le juge, Isaac la Terreur, rendit son jugement:
- Les dénommés... (une liste de 56 personnes au total, certains avaient été épargnés ou bénéficiaient d'un répit, on entendit un souffle de soulagement) avait été jugés par l'autorité compétente et êtes déclarés à dater de ce jour HOMO INUTILIS. Que le verdict soit écrit et accompli! Gardes, conduisez ces rebuts de l'humanité porte Oméga 6, vomitoire 4. Qu'ils entrent dans le néant et ne reparaissent jamais!
C'est une horde de 56 personnes totalement déchues de leurs droits et de leurs conditions humaines, certains se traînaient, les yeux hagards et tristes, qui franchirent la porte du néant en ce jour du 1er Novembre 2078. Tous éclopés, invalides, chômeurs, voleurs, et autres inutiles de la société...La ville n'avait plus besoin d'eux. Elle ne pouvait plus les prendre en charge, en compte. Le système les avait, phagocytés et digérés.
Ce soir là, Max et Igor étaient de faction dans le secteur de surveillance Epsilon 12, leurs armes en bandoulière, la clope au bec. Le subradar donna l'alerte, cet appareil permettait de détecter des mouvements souterrains. Les hyènes avaient probablement tissé un réseau souterrain de galeries leur permettant d'attaquer la ville par surprise. Deux hyènes puantes pointèrent le bout de leur nez, mais avant d'être désintégrées, l'une d'elle eut le temps et l'opportunité de balancer un flacon de vitriol sur Max qui se tordit de douleur avant qu'Igor ne lui prodigue les premiers secours et soins. Max se tordait de douleur. Cette fois il n'en réchapperait pas. Le visage brûlé, ses yeux avaient perdu 60% de leur capacité. Il allait être reclassé dans une autre unité. Non, il fut classé HOMO INUTILIS et rejoignit la bande des exclus par la grande porte, nul ne le reconnaîtrait. Nul ne pouvait dire, quelle arme, la prochaine fois, les hyènes utiliseraient. Le service d'espionnage rapportait que des catapultes de fabrication primaire avaient été photographiées par les satellites de surveillance. Une arme somme toute rudimentaire.

Dans un appartement délabré, fétide et dégoûtant, où s'échappaient des miasmes putrides, quelque part dans les méandres du monde néant, Max le Sans Visage, reprit peu à peu goût à la vie. Sa compagne, Jeanne la Tignasse Rousse, ne le quittait pas d'une semelle.
-Un jour, lui dit-il, nous nous relèverons, c'est une grande armée qui se soulèvera contre eux. Mais il nous faut un chef, un chef qui sache parler et convaincre, mettre d'accord les gens et les réunir...Il nous faudra des armes aussi. Et alors, alors, naîtra une nouvelle société basée sur la tolérance, la compréhension et l'amour de son prochain. Une société où le faible ne sera plus exclus...

Un peu plus tard, ils déambulaient tous les deux, dans cette banlieue néant où l'inactivité et le rien-faire régnaient. Ils s'amusaient à lire, les plaques des noms de rues: Rue Benjamin FRANKLIN, Boulevard Clifford SIMAK, Hell's World Avenue... C'étaient les seules vestiges de civilisation qui leur restaient, les seules repères qui soient dotés de signification, un lien ténu entre l'ordre et le chaos...
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cendrine borragini-durant · il y a
Votre nouvelle m'évoque des épisodes plus que sombres de notre histoire : l'élimination des "inutiles" (handicapés, malades, personnes fragiles...) orchestrée par les nazis... L'histoire étant amenée à se répéter, cela glace les sangs.
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Victor SUCHET · il y a
Tout à fait Cendrine...C'est exactement cela que j'ai voulu exprimer. Une dystopie futuriste qui peut surgir à nouveau si nous ne faisons rien...