Malou

il y a
6 min
303
lectures
64
Qualifié

" L’écriture, pas moyen de l’empêcher d’aller là où elle veut." Jacques Serena / "L'acrobate"

Image de Grand Prix - Hiver 2022
Image de Nouvelles

© Short Édition - Toute reproduction interdite sans autorisation

Depuis qu'avec Malou, on trace des marelles sur le goudron du parking, les voisins râlent. Maman dit qu'on s'en fout, que les gens qui ne supportent pas les enfants devraient vivre sous terre avec les mulots. Maman aime les enfants. Ce doit être pour ça qu'on en retrouve partout à la maison : derrière les portes, dans le placard à chocolat, devant la télévision et même dans mon lit. Ceux qui vivent dans des caravanes dessinent des croix blanches à la craie sur la porte d'entrée. Il paraît que c'est pour prévenir les autres que l'adresse est bonne. Souvent, j'ai vu papa effacer les croix en douce, mais je n'ai rien dit à maman parce que, parfois, moi aussi, j'en ai assez. De toute façon, les enfants des caravanes déboulent toujours chez nous dès qu'un nouveau camp s'installe. Pas besoin de croix, c'est comme s'il y avait un drapeau au-dessus de l'immeuble avec écrit dessus : « Bienvenue aux enfants ! Les Tellier – 3e étage, porte gauche ».

Parfois, aussi, papa se met en colère :
« Allez, ouste, tout le monde rentre chez soi ! »
Là, Malou fait toujours mine de sortir avec les autres. C'est parce qu'elle aime bien qu'on la retienne. Mais depuis le temps que ça dure, je ne sais pas pourquoi ça l'amuse encore.

Avant, je ne savais pas pourquoi maman était comme ça. Mais, hier, grâce à Mamie, j'ai tout compris. Mamie chuchotait, mais j'ai quand même entendu : « Si Véronique est comme ça, c'est parce qu'elle n'a pas pu en avoir d'autres. » D'abord, je me suis demandé ce qu'étaient les « autres » que maman n'avait pas eus. Alors j'ai demandé à papa, qui était dans son journal, autant dire dans un autre monde, comme dit mamie. Il m'a juste dit : « Des enfants bien sûr, d'autres enfants. » Et, d'un coup, il est sorti de son journal, tout embêté, et il m'a dit : « Mais, ne fais pas attention à ça. Ce sont des bêtises. »

Trop tard. Maintenant, je comprends tout. Je comprends quand maman dit des trucs comme « Elle est toujours première à l'école. Quand on connait le milieu d'où elle vient... » ou « En plus, elle est très jolie ». Je comprends que maman voudrait un autre enfant comme Malou, plus beau et plus intelligent que moi.

Malou, c'est la fille du gardien de l'usine d'à côté. En fait, elle s'appelle Marie-Lou. Mais on dit tous « Malou », comme maman, sauf que, maman, je crois bien maintenant que c'est « ma Lou » qu'elle pense, au fond d'elle, là où il manque des enfants. Ce qu'il y a de plus beau chez Malou, ce sont ses longs cheveux. Maman dit que sur elle, les cheveux longs, c'est beau parce qu'ils sont épais, mais que sur moi ça serait carrément moche. Alors, je suis la seule fille de la classe à avoir des cheveux tout court et quand je me regarde dans la glace, à la place d'une princesse, je vois un hérisson. Parfois, quand je le lui demande très fort, Malou veut bien les détacher, ses cheveux, et me les laisser respirer. Bien sûr, avant, elle fait tout un tas de manières, mais je ne bronche pas. Le mieux, c'est quand elle a des nattes, parce qu'alors ils naissent tout mousseux de ses doigts qui courent. Après, tant qu'elle ne dit pas que ça suffit, je reste enroulée dans leur odeur et je ne sais plus si j'ai envie de pleurer ou de dormir.

Quand je ne respire pas les cheveux de Malou, on trace des marelles ou alors on se dispute parce qu'elle veut toujours qu'on reste chez moi, et moi j'aime bien aller chez elle. Maman ne comprend pas pourquoi et je n'essaie même pas de lui expliquer que c'est parce que j'ai peur et que j'aime bien ça. Chez Malou, ça ne sent pas très bon à cause des chats et il n'y a pas de mère, mais juste une grand-mère qui a des cheveux jaunes et un petit ruisseau dans la bouche qui la fait parler toute seule. Son père, on ne le voit presque jamais, sauf quand Malou a quelque chose à lui demander : si elle peut dîner chez nous, par exemple. Alors, on le cherche et on le trouve presque toujours debout en train de triturer le ventre rouge de la chaudière de l'usine avec une barre de métal. Malou se met toute droite devant lui, les yeux tout serrés, et elle commence toujours comme ça :
« Est-ce que je peux... ? »
— Non !  répond-il parfois avant même que Malou ait fini.
Dans ces cas-là, pas question d'insister ! Mais le plus souvent, il hausse les épaules et ne répond même pas. Alors, Malou m'attrape la main et on file en courant.

Un jour, le père de Malou dit que ça suffit comme ça, les chats, et il empoigne le panier rempli des chatons neufs de la chatte rousse. Je ne sais pas pourquoi Malou ne bouge pas, mais, moi, je cours derrière lui en hurlant jusqu'à la chaudière. Quand il attrape le premier chaton par la queue, je me bouche les oreilles pour ne pas entendre le cri. Après, il retourne le panier au-dessus du feu et il éclate de rire parce que je pleure.

À la maison, maman me berce longtemps en répétant « Ma chérie, ma chérie. Il ne faut plus aller là-bas. » Les enfants qu'elle n'a pas eus s'endorment dans son ventre. La maison se resserre. Le gros livre que maman me lit pèse un peu sur mes cuisses et sa voix s'enroule sous la lampe. Quelqu'un m'appelle doucement : « Gretel, Gretel... » C'est Baba Yaga qui veut mon âme en échange des cheveux de la princesse des neiges. J'ai un peu peur, mais je dis oui, car je n'ai jamais vu d'aussi beaux cheveux que ceux de la princesse des neiges. Alors, Baba Yaga s'envole sur son balai jaune avec mon âme en parlant toute seule. Quelqu'un crie qu'il faut l'enfermer dans une boite sous la neige pour ne plus l'entendre. Je cours vers la chaudière pour avoir plus chaud, mais papa a déjà avalé presque tous les chatons et le feu rampe à ses pieds. Maman me caresse la joue et dit qu'il faut aller dormir.

La maîtresse ne dit jamais « Malou ». Elle dit : « Marie-Lou ». « Première, Marie-Lou ». Après, Malou court jusqu'à la maison pour le dire à maman qu'elle est première. Moi, je m'arrête au bureau de tabac et je la regarde un peu courir. Quand elle se baisse pour ramasser sa barrette, ses cheveux allument un soleil. Puis, je traîne dans les rues et je rentre trop tard. Maman a les yeux rouges, elle veut tellement savoir où j'étais qu'elle oublie de me demander pour l'école. C'est seulement lorsque j'enfile mon pyjama que je comprends qu'elle n'a pas oublié, que c'est Malou qui lui a dit.

Le soleil brille sans cesse. À l'heure du dîner, le jour cabriole encore dans la cour. Les enfants des caravanes sortent de chez nous les poches pleines de cerises. Ma jupe préférée est trop courte. Un soir, maman lève les aiguilles de son tricot vers le ciel et dit :
« Et si on emmenait Malou en vacances ? » 
Elle n'entend pas comme je me tais fort et elle ajoute :
« Je suis certaine que ça lui ferait plaisir. Elle doit se sentir si seule en été. Et puis, tu aurais quelqu'un avec qui jouer... »

Le lendemain, quand maman lui pose la question, Malou devient toute blanche et, tout de suite, elle est dans l'escalier.
« Attends, Malou, crie maman, attends, c'est moi qui vais lui demander ! »
Mais Malou secoue la tête, tous ses cheveux s'échappent et elle continue à descendre en les tordant dans sa main. Malgré ma peur, je cours derrière elle, je cours jusqu'à la chaudière. Dans ma tête, je supplie : « Non, non, non... ! »

Malou a jeté son regard dans le feu, ses lèvres tremblent un peu.
— Est-ce que je peux...
— Non !
Alors Malou me regarde avec des larmes dans ses yeux serrés. Moi, je suis tellement soulagée que je voudrais éclater de rire. Mais Malou se retourne vers son père :
— S'il te plaît, papa...
— Fous-moi la paix !
— S'il te plaît...

Ce qui arrive après est terrible. Le père de Malou sort sa barre du feu et la colle contre la jambe de Malou.
— Fous-moi la paix, je te dis !
Je n'ai pas le temps de me boucher les oreilles. Le cri de Malou me déchire la tête et me fait dégringoler la côte qui mène à notre immeuble. Devant l'escalier, je m'arrête et j'écoute. Il me semble que toute la ville doit avoir entendu ce cri, mais, non, ici, tout est calme. Je réfléchis. Surtout, surtout ne pas raconter ça à maman.

Dans le couloir, les valises se tiennent par la main. J'ai revu Malou à l'école avec un gros pansement sur la jambe et des yeux qui ne regardent rien, mais elle n'est pas revenue chez nous.
Maman soupire : « C'est de ma faute, aussi, j'aurais dû aller le voir avant d'en parler à Malou. »

 Alors, je le fais. Je dis tout et maman me regarde avec des yeux qui lui sortent de la tête, comme dit mamie. Elle me prend dans ses bras et me murmure plein de choses qui font chaud au cœur. Et puis elle me dit que je ne reverrai peut-être plus jamais Malou parce qu'elle va appeler les services sociaux.

 Mais, moi, je me demande bien comment maman va faire pour vivre sans Malou.

64

Un petit mot pour l'auteur ? 81 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Bruno Duthion
Bruno Duthion · il y a
J'ai suivi avec une avidité douloureuse cette pauvre narratrice. On la pense mise au ban de la famille, "Ah ! Malou a tant de qualités", mais pas du tout. Une grande tendresse émerge, celle de sa mère. C'est rassurant, un baume sur les cœurs qui se croient mal aimés. Et puis, même si l'on frémi à l'évocation de la barre rougie, torture odieuse de la part d'un père, je n'ai pu m'empêcher d'esquisser un petit sourire. Et de presque dire, tel un enfant terrible "na !". Heureusement votre narratrice n'est pas du même bois...
Image de Brigitte Bardou
Brigitte Bardou · il y a
Je crois quand même que la plus à plaindre des deux est Malou. Merci de votre commentaire, Bruno !
Image de Zalma Solange Schneider
Zalma Solange Schneider · il y a
Un texte fort, sensible, qui commence si bien et se finit si tristement, mais c'est ainsi des fois, la vie... la cruauté des êtres et la souffrance des enfants...
Image de Brigitte Bardou
Brigitte Bardou · il y a
Merci beaucoup Zalma
Image de Plumette P
Plumette P · il y a
pas facile de raconter un texte à hauteur d'enfant.
je trouve que c'est réussi. j'ai entendu la voix de cette petite fille narratrice et j'ai senti son ambivalence: Malou la fascine et en même temps il y a de la jalousie. Une fin terrible!

Image de Brigitte Bardou
Brigitte Bardou · il y a
Oui, c'est tout à fait ça ! Merci...
Image de Graloup
Graloup · il y a
Moi qui ait connu "les vieux quartiers" des années 50, je me rappelle des gamins battus à coups de ceinture quand le père estimait qu'ils avaient fait une connerie-c'était parfois juste une appréciation négative du maître d'école-. On n'osait rien dire!
Heureusement les mœurs ont changé (du moins en surface) et, aujourd'hui, dans certains milieux, c'est plutôt l'enfant qui "torture" ses parents par ses caprices.
Puisque j'ai évoqué l'école, 9 sur 10 pour le style de votre récit.

Image de Blackmamba Delabas
Blackmamba Delabas · il y a
Il y a du Zola là dedans... Et c'est un compliment !
Image de Vic Taurugaux
Vic Taurugaux · il y a
La réalité des enfants n'est pas la réalité des adultes. Mais la réalité d'une enfant, n'est pas davantage la réalité d'une autre enfant. De fait, personne ne devrait se comprendre. Mais comment Brigitte parvient-elle à nous expliquer si bien cela ? Elle, elle est tout à fait compréhensible. Son écriture sans doute ...
Image de Pierre-Hervé Thivoyon
Pierre-Hervé Thivoyon · il y a
Un texte à la fois simple et fort, beaucoup de questions entremêlées, un récit plein d'humanité.
Image de Patricia Besson
Patricia Besson · il y a
récit poignant. Bravo Brigitte, ma voix
Image de Eve Nuzzo
Eve Nuzzo · il y a
Du beau travail Brigitte. Très fort, très inspiré, 'ça' parle à travers vous. Bravo.
Image de Aldo Rossman
Aldo Rossman · il y a
Une histoire très tendre, malgré la violence qui tourne autour des personnages et éclate parfois. Se construire une famille, quelle qu'elle soit, est un moyen (illusoire ?) d'essayer d'y échapper.

Vous aimerez aussi !