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Malbonheur

Image de Basile

Basile

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Je m’assois et je ne sais pas encore de quoi je vais m'occuper; je veux écrire seulement. Est-ce que c’est possible de faire une pareille chose; quelqu’un de malicieux me pourrait dire que je suis un ignorant ou un esprit trop facile, mais je vais lui répondre qu’il doit être plus indulgent avec moi ; j’essaye d’échapper à mes angoisses ou plutôt à moi-même ou à mon image reflétée dans le miroir. Je m’appelle Marius et je suis quelqu’un de bien sans vouloir dire que je ne fais pas du mal de temps en temps. Il y a avait une fois quand je croyais en tout ce que les autres me disaient mais le contraire de leurs confessions me paraissait plus véridique; c’est la raison pour laquelle les gens ne m’inspiraient pas de la confiance et pourtant mon visage leur disait de continuer. Je suis plutôt brun, avec de grands yeux bleus sans être beau mais les femmes trouvent que j’ai du charme ; je n’ai jamais compris pourquoi car je détestais les femmes ; non, je crois que je les aimais ou je ne me souviens plus.
Mon histoire est simple, ou compliquée par la simplicité de la vie déroulée devant mes yeux pendant des années ; vous n’avez rien compris, moi non plus, je vous assure que toute ma vie a été un tas de tels calambours. Je ne vous cache pas que souvent je me déteste plus que je méprise les autres gens qui m’entourent. Je souris tous les jours avec une sorte de maladresse qui inspire confiance aux plus faibles que moi ; je me demande s’ils existent. Pourtant, les plus forts, ça oui, je les rencontre partout et ils me parlent avec beaucoup de déférence ; seule consolation, je reste le maître absolu de mes rêves et l’esclave eternel de mes cauchemars ou vice-versa, je n’en sais rien mais je souris toujours.
C’est encore moi, je ne vous lâche plus, une fois que vous avez décidé de m’écouter. J’ai vraiment besoin que quelqu’un me dise des choses pour me réconforter ; je viens de passer un des pires moments de ma vie. Ma femme veut me quitter, je ne sais pas pour l’instant comment réagir. Elle m’a donné la nouvelle la semaine dernière et depuis, je n’arrête pas à lui demander les raisons de son acte égoïste. Mais, oui, je vous ai déjà dit que je suis quelqu’un de bien, pas un de ces spécialistes du ménage à deux. Je me suis toujours comporté équitablement envers elle, même si je craignais souvent que cela pourrait la déterminer de me quitter. L’histoire est classique, lui quelqu’un de gentil, elle une femme tranquille et un jour, il la surprend avec l’installateur.
Revenons à mon histoire, je fais toujours comme ça quand j’essaie de m’échapper du quotidien, je me réfugie dans les histoires des autres. Quand je marche dans la rue et je pense à l’âge que je viens d’avoir, je continue à croire que le film s’arrêtera bientôt et que je serai à nouveau l’adolescent d’autrefois. Moi, j’étais le réalisateur et les autres étaient les acteurs, mais maintenant, il semblerait que quelqu’un s’amuse à me faire une farce et on m’a désigné dans le rôle principal sans même me l’annoncer. Je vieillis, comment est-il possible une chose pareille, je vous le demande. J’ai 30 ans (peut-être 40) depuis tout récemment et j’ai le sentiment que je m’approche avec une vitesse fulgurante du mur de l’absurde dont Ionesco parlait. Ou je me suis déjà cogné la tête, mais je continue de refuser l’évidence même si je sens le sang qui coule sur mon front.
J’ai besoin de l’aide, que quelqu’un appuie sur le bouton rond avec une petite ligne ; quelle ironie du destin, une ligne continue qui sort d’un cercle, signifiant à la fois le début et la fin d’une aventure. Oui, s’il vous plait, arrêtez le film dans lequel je joue contre ma volonté ; moi, j’ai été toujours le réalisateur et je pouvais choisir n’importe quel lieu et temps de l’action, mais surtout, je pouvais dire à tout moment, stop-cadre. Maintenant, il semble que quelqu’un ou quelque chose s’est interposée entre moi et ma vie. Quelle cruauté, de jouer avec le destin d’autrui. Depuis quelque temps, je déprime presque sans raison, même si les proches me connaissent comme un être débordant d’optimisme. Peut-être que c’était seulement ma carapace protectrice que j’ai commencé à pétrir il y a longtemps, quand j’étais seulement un adolescent rêveur qui essayait de s’échapper à l’emprise de la réalité.
Mais, elle se composait de quoi ma réalité à ce moment-là quand la plupart séchaient les cours et se retrouvaient dans les pubs autour du lycée, soulés par les sons de Nirvana. Moi, j’étais un élève consciencieux, beaucoup me considéraient un rat de bibliothèque, même si on ne me le disait jamais en face ; je me suis battu sans relâche pour effacer cette image humiliante, mais je ne sais pas à quel point j’ai réussi. Combien d’idées et de projets ne sont pas nés et n’ont pas eu une mort prématurée dans ma tête, surtout le temps de quelques arrêts du bus qui me ramenait au lycée chaque matin. Mais l’intensité de leurs pulsions était suffisante pour me remplir d’un délice exquis soit il aussi court qu’une ouverture-fermeture des portes.
Allons encore plus loin dans ma jeunesse car un souvenir me chagrine depuis quelques instants pour lui donner une forme. C’était la veille de la célèbre Revolución à la roumaine; je n’avais même pas 14 ans et je me rappelle le cri d’un homme de sa fenêtre couvrant même le son du fouet qui annonçait les fêtes d’hiver. Ce son-là enchainé depuis trop longtemps dans un corps fait du sang et de peur, avait oublié jusqu’à son propre ADN : la vitesse de passage d’un espace. „Jos Ceausescu” étaient les mots qui ont foueté ce silence blanc d’hiver depuis le balcon d’un batiment voisin. Tout de suite après, le silence a refait surface, mais dans un autre monde, celui d’avant a été détruit par l’erreur de la normalité qui reprenait ses droits. C’était comme le dans le film SF Dark City dans lequel les humains ont été rendus esclaves par une poignée d’extratérestres qui changeaient leurs décors chaque soir, après des endormissements et réveils à répétition; quand ils se révéillaient (même si en réalité, il faisait toujours nuit), ils n’étaient plus attachés à rien du passé, une nouvelle identité leur avait été attribuée. Le souvenir d’un coin de paradis perdu dans les temps immémoriaux de l’enfance a été le déclic qui a créé la fissure dans le mécanisme monstrueux mis en place avec autant de minutiosité par les vampirs noirs (cétait l’impression qu’ils m’avaient laissé).
Et maintenant, il y a un autre souvenir d’un tout autre registre qui me guette dans l’antichambre de la mémoire. C’était dans un bus, encore un bus, qui me ramenait cette fois-ci à l’Université. Une coccinelle était entrée dans le bus et s’était assise sur mon épaule et elle ne voulait plus me quitter. J’ai eu un de ces moments de pur bonheur qui est venu de nulle part et a rempli mon cœur d’une joie impossible à décrire avec des mots. Ça doit sembler à cela l’entrée dans le paradis céleste. J’ai voulu garder ce moment le plus longtemps possible mais il a fallu que je la relâche au prochain arrêt et l’implacable réveil au purgatoire terrestre m’a envahi dans les secondes (ou minutes, je ne me souviens plus, ça aurait pu être même des heures, des jours, des semaines, des mois ou des années) écoulées depuis son envolée. Le désespoir qui a rempli mon âme dans les moments d’après ne peut pas non plus être décrit avec des mots, peut-être seulement si la plume (ou la souris) serait mouillée dans l’encre de la reine de l’angoisse. J’avais, avec toutes mes forces humaines (quelle ironie de vouloir toucher au divin avec la puissance d’un esclave), essayé de le ressusciter même si je le savais déjà que je n’avais plus le droit d’y toucher. Mais il n’y avait rien à faire, le désespoir a été tellement fort qu’en ce moment même (après plus de 20 ans passés), le remord de n’avoir pas pu garder un peu plus l’instant me brule l’estomac ; ou c’est seulement à cause de la bière d’hier soir quand je me suis couché avec un mal de tête insupportable. Vous souriez peut-être et pensez qu’il peut se comprendre que ma femme veut me larguer, quel drôle de bonhomme suis-je. Je vous ai déjà prévenu tout au début et je fais mon devoir de vous le rappeler.
On a eu encore une querelle ma femme et moi et on ne se parle plus probablement jusqu'à demain ou même pendant quelques jours, ça dépend de sa manière d’évaluer ma faute ou plutôt de la punition qu’elle mérite. Que c’est triste. Et maintenant, je suis encore seul avec mes angoisses qui ne cessent pas de me harceler ; je devrais faire une plainte au nom du droit à la félicité soit-il aussi bête que celui de l’ignorant heureux, mais pas celui de la Bible, plutôt celui de la Télévision ou de l’Internet, les nouvelles divinités des gens soi-disant libres. Quelle ironie du destin, le bonheur autant proclamé partout avec des consignes lumineuses se transforme en une prison pour ses bénéficiaires sans même qu’ils s’en aperçoivent. Ou peut-être qu’ils le savent ou au moins le sentent mais le prix de la liberté est un poids trop lourd pour ceux habitués aux réclames moins de 1 % (voir pas) de souffrance, plus de 99 % de bonheur. Qui pourrait faire mieux, à part Dieu et encore pas avec ces marges d’erreur et surtout pas dans cette vie.
Je me rappelle du premier amour et je vois la neige, un sourire et une capuche sans boutons; je la faisais tourner dans mes bras et je l’embrassais ou je la regardais et ce cycle parfait de provenance divine se répétait à l’infini dans un monde imparfait et fini, le monde de mes sens. Je sens aujourd’hui encore l’odeur d’ognon frais quand je l’embrassais malgré ses protestations, car j’avais apparu par surprise dans sa chambre un après-midi d’été.
Un des deux poissons que j’avais péché il y a quelques mois et qui ont vécu dans un petit bol, vient de mourir. Je l’ai trouvé déjà séché sur le balcon quand j’étais rentré un soir et j’avais vu seulement le plus petit d’entre eux. Dans un de ces sauts vers la liberté ou vers un meilleur monde que celui dans lequel je l’avais condamné, il avait réussi à dépasser la limite supérieure imposée par la hauteur du bol d’eau. Je l’avais déjà observé en train de faire ses sauts suicidaires et j’avais réduit la quantité d’eau pour empêcher l’inévitable. Mais malgré mes efforts bienveillants, cela n’a pas été suffisant ; et de toute façon, le désir de liberté se paye souvent avec la vie, surtout quand quelqu’un qui prétendrait détenir le secret du Bonheur universel, essayerait de l’imposer contre la volonté des autres d’être malheureux des fois.
Et maintenant, je n’arrive pas à me concentrer dans mon travail. Je suis en train de rêver avec les yeux ouverts. Une sorte de nostalgie me harcèle depuis quelques jours ou c’est pur et simple de la paresse. J’avais toujours soutenu que l’homme est paresseux dans son essence. Le travail qu’il fait ou que la société lui impose n’est qu’une sorte de besoin de reconnaissance de ses semblables. Ou pour pouvoir subvenir à ses besoins et à ceux de ses proches. Que du malheur...et si on arrête de jouer cette comédie et on se dévoile tel qu’on est. Est-ce que le monde sera meilleur ou on va juste changer les décors? Je regarde la montre et un sentiment d’impuissance face à l’inexorable perte du temps m’effleure la conscience. On est seuls dans ce monde cruel où chacun essaie d’arnaquer son destin par manque de courage nécessaire pour une confrontation. Que cela nous plaise ou pas, on a choisi notre prison, chacun à ses goûts ; avec plus d’ornements pour cacher les barreaux de fer ou plus spartiate pour mystifier le sacrifice de notre liberté. On est maîtres dans cet art de l’improvisation des excuses jetées à bout de champ pour faire taire le son des traces de rampant dans le tracas quotidien de la vie. Mais notre regard garde le souvenir des clôtures que nul ne puisse effacer de notre rétine.
Quel malheur de ne pas savoir de quoi l’avenir sera fait ; quel bonheur de vivre dans le présent sans regrets et sans contrefaçon. La même musique qui résonne sans cesse dans la boite crânienne et pourtant personne avec qui danser. Un amour perdu n’est jamais enterré et demande de temps en temps d’être ressuscité avec une voracité d’ogre affamé. Tu es à poil et sans défense devant l’ouragan qui se déferle sans pitié et fait resurgir des souvenirs mélangés de malbonheur. Un monde de rêves et de cauchemars, de regrets et de remords envahit tes pensées jusqu’au tréfonds de ton être sans échappatoire possible et sans veste de sauvetage. On est noyé, mais on respire, on est en coma, mais on bouge, avec des mouvements saccadés d’animal saigné à mort. Et ensuite le silence se met à siffler dans ta tête et comme dans un tour de passe-passe, la monotonie de la vie refait surface comme si rien ne s’est passé, en attendant la vague suivante. Les poils hérissés sur ton dos, tu lâches un dernier soupir et tu te lances dans la routine. Pauvre créature, méchant créateur ; la tragi-comédie de l’existence.
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