Maison Rouge - co-écrit avec Annabel Seynave

il y a
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Auteur et lecteur acharné cherche à rencontrer textes touchants, intrigants ou décalés pour commentaires sympas ou plus (si affinités) Pas sérieux surtout ne pas s'absteni  [+]

Il paraît qu'une amitié est authentique lorsqu'on reçoit le coup de fil d'un ami en pleine nuit, qu'il vous dit qu'il a merdé, et qu'il faut que vous l'aidiez à enterrer un corps.
Quand mon téléphone a sonné à trois heures du matin, et que j'ai vu que c'était Mathieu qui m'appelait, j'ai immédiatement pensé à cette phrase.
Mathieu est mon plus vieil ami. Nous sommes allés à l'école ensemble, puis à la fac, et nous vivons à présent à peine à dix minutes l'un de l'autre. Il était là quand j'ai épousé Marie, et c'est sur son canapé que j'ai échoué quand elle m'a quitté. Nous avons partagé nos premières cigarettes, des cuites monumentales, des concerts de hard rock démentiels qui nous laissaient sourds pendant trois jours.

Mais s'il y a une chose que Mathieu ne fait jamais, c'est appeler en pleine nuit. Parce que, comme il dit : la nuit, c'est fait pour dormir, cuver ou baiser. Toutes activités qui excluent l'appel concomitant à un ami.
Evidemment, je décroche, avec l'impression que le téléphone pèse vingt kilos dans ma main. Je n'ai pas le temps de dire un mot, il crie mon nom d'une voix hystérique que je ne lui connais pas. Il semble essoufflé.
-Franck ! Franck putain ! J'ai besoin de toi !
-Qu'est-ce qui t'arrive ?
Je tente de plaisanter maladroitement :
- Tu dois enterrer un c...
-Tout de suite ! Ramène-toi ! Je suis à la Maison Rouge !
-Mais il se passe quoi ? Tu...
Il a déjà raccroché.

Je m'habille le plus vite possible et je saute dans ma voiture.
La Maison Rouge est une ancienne auberge située en dehors de la ville, en pleine forêt. Il y a une vingtaine d'années, elle a été le témoin d'un fait divers sordide, un infanticide qui n'a jamais été vraiment élucidé. A présent, la nature a repris ses droits et la vieille maison n'est plus qu'une demi-ruine où les adolescents jouent à se faire peur les nuits de pleine lune.

Je me gare au bord de la route sur laquelle je n'ai croisé aucune voiture, ce qui est normal à cette heure tardive. Les phares éclairent le bas des escaliers qui mènent à l'entrée principale située une dizaine de mètres en amont. Je descends, muni de ma lampe torche. Curieusement, je n'aperçois pas la Golf grise de Mathieu. J'hésite au pied des marches, tout en dirigeant le faisceau lumineux vers la vaste entrée, démunie de porte depuis des années, puis sur la masse inquiétante des arbres et des buissons. Je m'efforce de réfréner des fantasmes de créatures tapies dans l'ombre, et je compose le numéro de mon pote. Pendant que la sonnerie résonne dans le vide, je surveille les alentours. Mon cœur bat à tout rompre. Je suis un homme rationnel, je ne crois pas aux fantômes. Mais l'endroit est sinistre. Un vent glacé fait crisser la végétation de mille bruits étranges.

Le répondeur de Mathieu se déclenche, et je comprends que je ne vais pouvoir compter que sur moi-même pour le retrouver. J'entreprends de faire prudemment le tour de la vieille bâtisse, en luttant contre les ronces qui s'accrochent à mon pantalon. Et en pestant contre cet abruti qui me tire du lit, me fait venir dans cet endroit flippant, et n'est même pas fichu de répondre au téléphone. Et puis comment est-il venu jusqu'ici sans voiture ? Aurais-je mal compris ? Non, c'était très clair, il m'a bien dit "je suis à la Maison Rouge". J'appelle, d'abord à mi-voix, puis un peu plus fort : "Mathieu ? Mathieu ?"

Le silence me renvoie l'inquiétude qui éraille ma voix. On n'entend rien, mis à part le chuchotement des feuillages, comme une respiration saccadée de malade. Tant pis, j'entre dans la baraque aux relents âcres de moisissure.
Je pourrais tomber sur des squatteurs, ou sur un tueur psychopathe planqué derrière les murs à moitié écroulés. Je rappelle Mathieu, avec une compulsion presque hystérique. Mais quelque chose en moi est désormais convaincu qu'il ne répondra pas. Jamais Mathieu ne m'a fait de mauvais plan, et c'est pour ça que notre amitié m'a toujours paru indestructible. Son appel au secours ne peut être qu'authentique, ou alors, si c'est une blague, c'est que mon meilleur ami m'est devenu complètement étranger. Drôle de sensation, celle de flotter dans un cauchemar avec une menace diffuse mais inévitable qui m'attend, à l'affût, dans l'obscurité.
Je sursaute. Presque à mes pieds, une vibration et une lueur. Le portable de Mathieu. Je le ramasse, les mains moites.

Je me trouve dans un hall assez vaste. Mon attention est attirée par un éclat de couleur. Dans un coin de la pièce se trouve un tricycle d'enfant. Pas un vieux vélo abandonné, non, un tricycle flambant neuf, rouge vif. Intrigué, je m'approche de cet objet insolite.
- Tu touches pas ! C'est à moi !
Je suis tellement à bout de nerfs que je ne peux pas m'empêcher de hurler. Mais quand je me retourne, mon cri se coince dans ma gorge et je reste pétrifié d'horreur.
Devant moi se tient un petit garçon blond, vêtu d'un short et d'un tee-shirt Pokemon. Un vrai petit garçon, qui parle comme un petit garçon, mais avec dans le regard une telle haine, une détestation si amère et si déterminée qu'il semble sans âge véritable.
- Hé, ça va, petit ? Je m'efforce de maîtriser le tremblement de ma voix. Tu m'as fait peur ! Où sont tes parents ?
Je m'accroupis lentement, à sa hauteur.
- C'est mon vélo ! glapit-il, avec toujours cette lueur mauvaise dans le regard.
- Oui, bien sûr, je ne vais pas te le prendre, regarde, je le touche plus. Tu es tout seul ici ?
- Y a ma maman là-haut.
Il désigne du doigt l'escalier qui mène à l'étage. J'empoche le portable de Mathieu, je baisse le mien car la lumière dérange l'enfant qui protège ses yeux du revers de la main.
- Ta maman ? Et elle fait quoi là-haut ? Elle dort ?
- Elle te surveille...
Il a un petit air boudeur, têtu, et brusquement, je suis saisi d'un fou rire incontrôlable. Le petit me regarde avec stupéfaction.
- Excuse-moi, dis-je en m'essuyant les yeux, c'est nerveux... Mais dis-moi, bonhomme, ta maman ferait mieux de te surveiller, toi... Depuis quand on laisse les gamins jouer tout seuls la nuit ?
Il ne dit rien.
Nous restons face à face quelques instants. Je ne sais pas comment relancer la conversation. Je suis partagé entre la peur, l'inquiétude au sujet de Mathieu, et une irrépressible envie de rire de l'absurde de cette situation, de ce môme maléfique trop caricatural pour m'effrayer vraiment. J'ai l'impression de jouer dans un film d'horreur d'étudiants en cinéma pas très doués.
- Tu m'emmènes voir ta maman ?
Il acquiesce en reniflant, et je le suis le long d'un grand escalier encombré de cartons éventrés et de feuilles mortes amassées par le vent. Le gosse dégage une vague odeur de pourriture et ses petits pieds semblent ne laisser aucune trace dans la crasse qui recouvre les marches.

Très fort, les effets spéciaux... Je me remets à pouffer nerveusement tout en cherchant discrètement des yeux le voyant d'une caméra, l'ombre d'un complice. Ça serait bien le genre de Mathieu, après tout, ce type de conneries... L'enfant remonte un couloir au plancher laminé de vastes fissures, qui laissent voir le mauvais état du plafond de l'étage du dessous. J'émets un gargouillement d'inquiétude :
- Eh fais gaffe ! Tu vas passer à travers !
Mais en fait le gamin semble flotter au-dessus des planches disjointes, il ne se blesse pas, il avance tranquillement, et finit par se retourner :
- Bah, tu viens ? Tu fais quoi ?
J'essaye maladroitement d'avancer sur les planches qui me paraissent les plus fiables, à l'aide de ma lampe de poche, que je braque soudain sur l'enfant. Jusqu'à présent je voulais éviter de l'intimider, mais maintenant, j'ai besoin d'en finir, de découvrir vraiment le visage de ce petit être étrange, maléfique et touchant à la fois. Il reste coi, comme prisonnier du rayon lumineux.

Tout se bouscule dans ma tête. Je revois, très vite, une grande photo, dans le hall d'entrée chez Mathieu. Celle qu'il appelait : la photo du bonheur. Elle le représente, petit garçon, tendrement encadré par ses parents. Quelques semaines à peine avant leur tragique disparition. Ce petit garçon de la photo, juché sur son tricycle rouge, souriant de toutes ses dents, entre son papa et sa maman, c'est celui qui se tient devant moi. Je passe ma main devant mes yeux. Ce n'est pas possible, c'est un cauchemar, je vais me réveiller, et je raconterai à Mathieu le rêve affreux que j'ai fait. Mais je ne me réveille pas. L'enfant est toujours immobile, muet, et son visage sans expression est sans aucun doute possible celui du petit bonhomme de la photo du bonheur.

- Alors... Ta maman... ?
Ma voix s'éteint sur ce dernier mot, parce que quelque chose se tient derrière le gosse. Une silhouette sombre et gigantesque. Deux mains noires, décharnées et terminées par des griffes se posent sur les petites épaules frêles. Je dirige le faisceau vers ce qui doit lui tenir lieu de tête, mais sa figure est cachée par le capuchon de sa cape. Pris d'une angoisse vertigineuse, je m'accroupis à nouveau et fait signe à l'enfant de me rejoindre.
- Allez, viens, Mathieu, viens par ici...
J'ai conscience que mes paroles sont complètement irrationnelles, mais quelque chose me pousse à attirer ce petit Mathieu, c'est mon ami, quel que soit le sortilège, la malédiction dont il est victime. Ces griffes noires posées sur ses épaules, elles le retiennent, elles l'empêchent de grandir, de me rejoindre. La créature secoue la tête et sa capuche s'entrouvre. Je sursaute. C'est la plus horrible figure maternelle que j'aie jamais vue, à la fois fée et sorcière, goule et sainte, un visage défiguré par la violence de l'amour qu'elle porte à son enfant, et qui fait d'elle la créature la plus déterminée et la plus dangereuse du monde des ténèbres.
Et paradoxalement, ces yeux affreux, laiteux, des yeux de morte, ces yeux sont empreints d'un désespoir que je parviens à discerner malgré ma frayeur. Ces yeux articulent une prière muette : "Aide-le à échapper à la folie de mon amour !"
Alors que je me redresse lentement, les mains toujours tendues vers ce tableau d'horreur, elle pousse soudain un hurlement sauvage qui me glace le sang, elle tire vivement sa proie en arrière et ils disparaissent, happés par les ténèbres. Je reste figé pendant de longues minutes, épouvanté.

Quand les battements de mon cœur commencent à se calmer, je promène ma lampe autour de moi. Il n'y a rien, rien d'autre que des vieux murs, des saletés accumulées dans les coins, de la poussière et des feuilles mortes.
Peut-être que tout cela n'a été qu'une longue et abominable hallucination ?
Le silence de la Maison Rouge est pesant, seulement troublé par un clapotement monotone, celui des gouttes de pluie sur le toit. Un orage est en train de se lever.
Je décide de rentrer chez moi, je n'ai plus rien à faire ici. En bas, le tricycle a disparu, lui aussi.

Tandis que je m'éloigne à pas lourds, en direction de ma voiture, j'aperçois sur le chemin une silhouette qui vient vers moi.
Elle m'est étrangement familière.
Et j'entends : "Qu'est-ce que tu fais encore à traîner ? Tu veux me rendre folle ? Je me suis fait un sang d'encre ! Rentre immédiatement à la maison !"
C'est la voix de ma mère.
Ma mère. Décédée il y a deux ans.
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Armelle Fakirian · il y a
Une très belle histoire paranormale à suspense dont la force est dans sa profonde humanité. Bravo à tous les deux ! 💜
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Phil BOTTLE · il y a
Comme je le commentais à Annabel: le suspens monte d'un degré à presque chaque ligne, et puis tout se emmêle, nouvelle dimension où se mêlent présent et passé, pour une plongée où l'on rencontre l'ivresse de profondis!
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Carl Pax · il y a
Exact, entre présent et passé, c'est le charme suranné des maisons hantées, ou qu'on prétend telles ! Et parfois, quand on les visite, on peut presque entendre et ressentir l'écho des vies qui s'y sont déroulées (si on se concentre bien)
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Marie-Pierre Tachet · il y a
Merci pour ce récit qui nous surprend plusieurs fois!
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Carl Pax · il y a
merci beaucoup Marie-Pierre pour votre passage ici :)
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Brigitte Bardou · il y a
Brrr... Un cocktail bien corsé qui donne la chair de poule. Bravo aux deux auteurs !
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Carl Pax · il y a
Merci beaucoup Brigitte pour votre lecture et ce commentaire très sympa ! :))
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Marie Quinio · il y a
Mais... je n'avais pas su que tu avais un nouveau texte!! Je suis encore à deux doigts de m'évanouir, tu le fais exprès hein... lieux désertés mais vivants, une faune borderline.. imaginaire, cauchemardée ? On reste indécis et la chute nous laisse entrevoir que c'est le héros qui a des choses à régler en fait... ? En tout cas c'est encore une fois bien écrit, à deux en plus, c'est beaucoup plus difficile j'imagine... bravo à tous les deux !!
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Carl Pax · il y a
Ah ah, j'aime bien les maisons abandonnées, et aussi un peu hantées 😄 Mais c'est Annabel qui a corsé l'ambiance ! Merci beaucoup Marie, c'est vrai, c'était sympa cette petite expérience maléfique 😈
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Annabel Seynave- · il y a
Je n'ai rien corsé du tout ! C'est ce gosse maléfique qui s'est amené tout seul, vous vous souvenez ? :))
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Carl Pax · il y a
"tout seul" ? Vraiment ? 😋
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Pierre-Yves Poindron · il y a
Une réussite totale. Bravo.
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Carl Pax · il y a
Un grand merci Pierre-Yves ! Et bravo à vous (un peu en retard) pour votre macaron amplement mérité sur votre texte Romance que j'avais beaucoup aimé !
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Pierre-Yves Poindron · il y a
Merci Carl. Je le redis, car vraiment, cela me fait plaisir de le dire : votre "Maison rouge" est une réussite. Elle recueille d'ailleurs de beaux commentaires, très pertinents. Il y aurait une analyse fine à faire de ce texte, tant il est riche. Et remarquablement mené et écrit.
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Marie Van Marle · il y a
Je suis entrée dedans comme dans ces cauchemars épouvantables qui nous laissent tellement traumatisés qu'au réveil on en veut aux personnes réelles de notre entourage que nous avons pourtant nous-mêmes transformées en créatures terrifiantes.
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Carl Pax · il y a
Un cauchemar qui semble réaliste alors ? 😀 Merci beaucoup Marie d'avoir apprécié !
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Ralph Nouger · il y a
Bravo à vous deux pour cette écriture qui donne des frissons. J'ai du mal à faire la relation de l'ami Mathieu avec Mathieu le petit garçon (fantôme ?) Le portable de Mahieu abandonné dans la maison rouge, absence de sa voiture. Puis, la chute ! Beaucoup de mystères ...
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Annabel Seynave- · il y a
Nous ne savons pas tout sur cette histoire, loin de là ...
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Carl Pax · il y a
Comme il y aura une suite, peut-être que ces mystères s'éclairciront... :)) Merci beaucoup pour votre lecture et votre commentaire Ralph !
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Hans Helskald · il y a
L'ambiance et l'angoisse sont très bien maîtrisées, et j'aime beaucoup cette idée de présenter la face sombre de l'amour maternel.
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Carl Pax · il y a
Merci beaucoup Hans ! Des thématiques qui vous sont chères aussi je crois ... ;-)
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Viviane Fournier · il y a
Bravo à vous deux, c'est juste terrible, inquiétant à souhait, mystérieux ... ça se finit sans se finir dans cet amour démentiel ...et l'écriture, vos écritures sont puissantes à immobiliser le lecteur entre chaque ligne ...et ça c'est plutôt génial !
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Carl Pax · il y a
Merci Viviane ! 🤗 Très heureux que vous ayez aimé cette ambiance inquiétante :))

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