Maison à vendre

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Il était environ dix-neuf heures, et déjà le soleil déclinait rapidement laissant place à un ciel rose pâle...super romantique.
C’était la réflexion que je me faisais tout en marchant dans la rue où m’attendait la dernière visite de la journée. Voilà trois jours que je cherchais désespérément une maison à vendre et, jusqu’à présent, aucune des habitations que j’avais visitées ne m’avaient vraiment séduites. J’avoue aussi que les propriétaires étaient plutôt méfiants de voir une elfe chercher un logis : il est vrai que notre réputation de « bagarreur », justifiée certes, ne les invitait pas vraiment à...m’imposer leurs conditions de vente.

Je franchis un gigantesque portail noir et me retrouvai dans un magnifique jardin orné de nombreux massifs de roses noires. J’en profitai pour contempler le splendide décor qui s’offrait à moi : un majestueux manoir sombre se détachait de l’épais brouillard qui enveloppait peu à peu la totalité de la propriété, précédé par une pelouse relativement étendue où de multiples espèces de fleurs, toujours noires, poussaient, telles les pois sur le dos d’une coccinelle. À présent, la Lune éclairait d’une lueur blanchâtre ce sombre ensemble. Le tout était d’une noirceur inattendue et, je dirais,...intense.
Je frissonnais brusquement. Certes, ce manoir était loin de manquer d’originalité mais il semblait manquer profondément de...couleurs. Qui pouvait bien être le propriétaire ? Probablement un ombrageux loup-garou ou un vieux dragon mélancolique ou encore un mage bileux ou bien...un sorcier, ce que je ne désirais pour rien au monde.

Soudain, sortant de la brume profonde, une ombre apparut et une magnifique vampire se dressa devant moi. Ouf ! Une possibilité de propriétaire que je n’avais pas envisagée mais qui me satisfaisait amplement. Comparée à un sorcier, cette vampire était un ange en exagérant un peu, euh...beaucoup, en fait. Très grande, assez efflanquée, les cheveux ébène et la peau crayeuse, vêtue d’une combinaison de cuir noir qui me rappelait l’héroïne d’une série terrienne, elle me toisa d’un air interrogateur et me demanda brutalement :
« M’avila, je présume ?
- Exact. Et je pense que vous êtes la propriétaire chargée de me faire visiter ?
- Excellente déduction.
-Dans ce cas, commençons la visite, si vous le voulez bien. ».
Mon interlocutrice me fixa tout à coup intensément avec les yeux d’un chat lorsqu’il aperçoit une souris ou un canari (selon ses goûts culinaires). Elle me répondit, comme si elle était ailleurs :
« Bien sûr, suivez-moi. ».
Et elle se dirigea avec une rapidité déconcertante vers le manoir. Je m’empressai de la suivre, tout aussi vivement.
Elle ouvrit sans ménagement l’épaisse porte du manoir qui émit un horrible crissement à glacer le sang aux plus courageux. Je secouai la tête d’un air désapprobateur, ce qui fit sourire la vampire d’une bouche pleine de dents très...pointues. Un frisson me parcourut l’échine. Malgré mon habitude d’avoir à faire aux vampires en tant qu’elfe interprète, je n’arrivais vraiment pas à m’habituer à leurs dents vraiment trop saillantes à mon goût (mais ce n’est qu’un avis personnel).
Nous entrâmes à l’intérieur du manoir et nous retrouvâmes dans un couloir pauvrement éclairé par une lanterne accrochée à un mur noir brillant. La vampire me dit, les yeux pétillants :
« Je sais que c’est un peu sombre mais j’adore le noir ! ».
Ben merci, je m’en étais aperçue !
Puis, elle continua :
« J’espère que vous aimez les animaux.
- Généralement, je les apprécie, oui, répondis-je, assez distante.
- Et bien tant mieux parce que je n’avais pas prévenu le dernier visiteur qui, visiblement, ne les appréciait pas tellement puisqu’il s’est enfui en courant, ce qui est assez désagréable, dit-elle en grimaçant, et...
- Inattendu, suggérai-je.
- Exactement. », acquiesça-t-elle en poussant une solide porte... noire, bien sûr !

Et là, je restai bouche bée. La pièce était encore plus sombre que la précédente et seul un faible rayon de lune filtrait à travers un minuscule carreau. Malgré l’obscurité, je vis immédiatement que cette pièce était remplie de cages qui pendaient, accrochées au plafond par d’épaisses chaînes en fer. Je réprimai une grimace de dégoût et me reprochai amèrement d’être venue à cette heure-ci. Déjà que de jour, cette pièce devait en effrayer plus d’un, de nuit, elle était absolument terrifiante.
Je suivis la vampire, qui circulait avec aisance entre les cages, en prenant bien garde de contourner une énorme cage qui tenait en l’air grâce à une énorme chaîne et probablement beaucoup de chance, dans laquelle se trouvait une magnifique panthère noire qui me regarda passer en...salivant. Je déglutis en m’empressant de dépasser la panthère visiblement affamée.
Dans les autres cages se trouvaient des poules, des chauves-souris, des chats, des tatous, et bien d’autres espèces plus ou moins farfelues, ayant tous la même particularité : leurs poils/plumes/écailles étaient d’un noir profond, probablement le résultat de manipulations génétiques, pour lesquelles les vampires étaient internationalement reconnus pour leur habileté.
La vampire s’impatienta :
« Alors vous venez ? La visite n’est pas encore finie !
- Quelle est cette pièce ? », demandai-je, hésitante.
« C’est le salon. Je l’ai arrangé selon mes goûts, comme vous pouvez le constater. Ne vous faites pas de soucis, toutes ces cages seront enlevées lors de mon déménagement. ».
Encore heureux ! Je la suivis malgré tout. Elle se dirigea vers le fond de la pièce, toujours en zigzaguant athlétiquement entre les imposantes cages.
Découragée, je finis par ramper sous les cages après m’être fait assommée plusieurs fois par la cage d’une poule colérique qui persistait à sauter très nerveusement, faisant grincer violemment la chaîne et osciller significativement la ferraille au-dessus de mon pauvre crâne.
Je rejoignis enfin la vampire qui s’était apparemment résignée à m’attendre patiemment, assise sur une des marches d’un large escalier obscur. Elle s’exclama :
« Ah, vous voilà !
- Ben... voui.
- Bon, alors, on va visiter l’étage et en redescendant, je vous ferai visiter la cuisine. Cela vous va-t-il ?
- Oui, bien sûr. », fis-je, tremblant légèrement : le salon ressemblait déjà à une salle de torture, je n’osais même pas imaginer à quoi devait ressembler la cuisine ! Malheureusement pour moi, j’allais l’apprendre un peu trop tôt...
Nous montâmes ensuite les marches du large escalier qui semblait absolument...interminable.
Au bout de trois minutes de marche, je demandai brusquement :
« C’est encore long ?
- Non, nous sommes bientôt arrivées. Vous ne le savez sans doute pas, mais une légende raconte que cet escalier est le plus long de tous les manoirs terriens. », me répondit-elle négligemment.
Je voulais bien la croire ! Cet escalier semblait être étonnamment magique : à chaque fois qu’un fin rayon de lumière apparaissait en haut de l’escalier, il disparaissait pour donner place à...des marches ! Il paraissait se prolonger encore et encore, à mon plus grand dépit. Je n’étais guère fatiguée grâce à mon endurant organisme d’elfe mais j’avoue que je commençais à perdre vraiment patience lorsqu’une porte apparut. Enfin !
La vampire l’ouvrit vivement. J’entrai.
Une senteur de bougie fraîchement éteinte planait rêveusement sur la pièce tandis qu’une brise glaciale venait me fouetter énergiquement le visage.
Le visage blafard de la vampire fut alors recouvert de ses cheveux ébènes tant le vent était puissant.
Cette dernière toussa et me dit :
« Comme vous pouvez le constater, cette pièce contient des fenêtres sans vitre. Bien sûr, lors de jour de vent comme aujourd’hui, il y a une solution. ».
Elle s’approcha de la fenêtre et sortit d’un recoin de la pièce trois larges morceaux de cuir noir, qu’elle tendit entre les ouvertures.
Immédiatement, l’air cessa de circuler dans la pièce.
Je poussai un grand soupir de soulagement. La vampire émit un petit ricanement satisfait et alluma une bougie qu’elle glissa dans la lanterne qui pendait au plafond. Puis, elle murmura :
« Ne vous faites pas de soucis, le vent ne nous gênera plus. Les rideaux que j’ai posés sont en cuir de chauve-souris et c’est probablement le cuir le plus solide qui existe ! ».
Voyant que je ne faisais aucun commentaire, elle continua :
« Je vais vous demander de ne pas parler trop fort et surtout de ne pas crier. ».
J’allais lui demander pourquoi lorsqu’un morceau de “ je-ne-sais-quoi“ frôla ma tête. Je levai les yeux au plafond et retins un cri.
Tout autour de la pièce étaient installées d’épaisses tringles sur lesquelles des millions de chauves-souris reposaient.
La vampire me chuchota :
« Je fais un élevage de chauves-souris. Vous voyez cette combinaison que je porte ? ».
Je hochai la tête, redoutant la suite.
« Elle est faite en cuir de chauves-souris. ».
Je déglutis :
« Combien faut-il de chauves-souris pour fabriquer une combinaison comme celle-là ?, demandai-je en désignant la combinaison qu’elle portait.
- Une bonne trentaine. », me répondit-elle, visiblement ravie que je sois intéressée par son élevage.
Elle ajouta, dans un souci du détail :
« Il faut savoir qu’on ne peut utiliser que les ailes des chauves-souris pour l’ensemble de la combinaison. Le reste, c’est-à-dire la fourrure, est destiné, par exemple, à faire un col sur la combinaison. Lorsque je n’utilise pas cette fourrure restante, je la vends. C’est très tendance actuellement ! ».
Beurk ! Et comme si je n’en savais pas déjà assez, elle conclut :
« Et, évidemment, la chair de la chauve-souris est très tendre et saignante à souhait. Bref, rien ne se perd sur ces charmantes petites bêtes ! », fit-elle en tapotant une des tringles.
Pauvres petites chauves-souris ! Quel horrible sort leur était réservé !
Sans m’attendrir davantage, je demandai :
« Et ceci est donc la chambre ? Où dormez-vous donc ? ».
La vampire sourit et se dirigea vers une tringle plus épaisse et, si je puis dire, inhabitée. Et là, elle se positionna comme les chauves-souris sur la tringle, la tête en bas, le corps balançant légèrement. Elle paraissait être tout à son aise sur ce curieux bout de métal, à ma plus grande surprise.
Enfin, elle descendit et me dit :
« Contente de la démonstration ? Passons à la cuisine si vous le voulez bien. ».
A vrai dire, je n’y tenais pas tellement. Mais mon hôtesse était visiblement pressée de terminer la visite qui s’avérait être très mouvementée, de mon point de vue.
La vampire ouvrit une porte cachée par un épais rideau au fond de la pièce et dévoila une étroite série d’escaliers.
La vampire s’engagea devant moi et me glissa :
« Prenez garde, ces escaliers sont très glissants. Les marches sont faites avec des os cirés. Une légende raconte que le premier locataire de ce manoir, ayant désobéi à un ordre de son propriétaire, fut condamné à tuer tous les visiteurs du manoir et à construire avec les os de ces derniers un majestueux escaliers. Le locataire exécuta ces ordres jusqu’au jour où une magnifique jeune femme vint. Il en tomba désespérément amoureux et refusa de la tuer. Pour avoir de nouveau désobéi, il fut condamné avec la jeune femme à cirer cet escalier et ils moururent ainsi. Il parait que c’est pour cela que tout en bas de cet escalier se trouve un gros amas d’os : ce serait ceux de ce locataire et de sa jeune fiancée. ».
Frissonnant, je fermai les yeux et descendis à toute vitesse ces marches osseuses qui craquaient sous mes pas. Je contournai l’amas d’os en bas de l’escalier avec une rapidité déconcertante, sous l’œil amusé de la vampire.
Cette dernière passa une porte basse qui menait à un long couloir noir éclairé par quelques bougies parfumées. Nous le traversâmes sans nous y attarder. Nous franchîmes ensuite une épaisse porte en bois.
La vampire se tourna alors vers moi et me dit :
« Et voici la cuisine ! ».

En effet, on ne pouvait guère se tromper.
Une large table en bois recouverte de cadavres d’animaux saignants trônait au milieu des casseroles sales. Des plats mal lavés étaient posés négligemment dans le lavabo couvert de crasse. Tout cela avait l’air absolument dégoûtant et...médiéval.
La vampire s’exclama :
« Mon Dieu ! Ma ménagère n’est pas là, vous voyez dans quel état je mets la cuisine lorsqu’il n’y a personne pour veiller sur moi ? Je suis pire qu’une enfant ! ».
Incontestablement, elle était pire qu’une enfant ! Les enfants jouent à saute-dragon ou à crapaud-perché mais certainement pas à disséquer des animaux dans une flaque d’hémoglobine nauséabonde !
Désireuse de sortir de cette porcherie, je dis :
« Eh bien, merci beaucoup pour votre visite ! Malgré quelques surprises dont je me serais bien passée, je n’ai pas été déçue ! Ce manoir est grandiose ! ».
La vampire me regarda, interloquée :
« Vous voulez dire que vous voulez l’acheter ?
- Et pourquoi pas ? », demandai-je, l’air le plus naturel possible.
La vampire me dévisagea, cherchant le moindre petit sourire dans les encoignures de ma bouche. Ne le trouvant pas, elle ouvrit des yeux ronds et murmura :
« Il n’est pas assez terrifiant ?
- Si, à souhait.
- Pas assez sanglant ?
- Plus qu’il ne faut.
-Pas assez monstrueux ?
- Si, convenablement.
- Que lui trouvez-vous alors ?, demanda la vampire, impatientée.
- Je le trouve absolument magnifique ! », fis-je, extasiée.
Décontenancée, la vampire chuchota :
« Très bien, je fais mes bagages et vous pourrez emménager dès demain. ».
Et elle tourna les talons en bougonnant et marmonnant à propos de l’imprévisibilité des elfes.


Et, en effet, dès le lendemain, le manoir était habitable. La vampire avait effectivement enlevé toutes ses cages, tringles, chauve-souris et autres animaux et seuls les murs noirs laissaient une trace de son passage. Vu de jour et sans la présence de la vampire, je pus enfin apprécier comme il se doit ce magnifique manoir : le jardin, terrifiant de nuit, était absolument grandiose de jour, les haies étaient admirablement entretenues, les boutons de roses avaient un parfum absolument enivrant et les allées étaient d’une propreté impeccable ; le couloir sombre que j’avais découvert la nuit précédente m’avait littéralement fait frissonner et je me trouvais maintenant face à un couloir aux murs noirs, éclairé par une élégante lanterne qui apportait une lumière chaleureuse sur cet ensemble. Une agréable odeur de caramel planait sur la pièce et un fin rayon de soleil pénétrait par une petite fenêtre.
Je poursuivis ma visite et me retrouvai dans le salon qui, à présent dénudé des cages qui l’emplissaient, semblait immensément vide. Je fis un grand tour de la gigantesque pièce et découvris, derrière un épais rideau, une série d’interrupteurs qui me fit sourire. Sur l’un d’eux trônait une petite étiquette que je déchiffrai sans difficulté : « ESCALIER ». C’était donc comme cela que la demoiselle vampire allongeait son escalier soi-disant interminable. Comme quoi, il y avait une explication rationnelle à tout !
Je continuai à regarder les étiquettes et une autre attira mon attention : « PROJECTEUR HOLOGRAMME ». J’actionnai le bouton et me dirigeai vers l’escalier que, n’étant plus si interminable que ça, je franchis rapidement. Je me retrouvai de nouveau dans la chambre maintenant désertée par les chauves-souris dans laquelle circulait cependant toujours la brise fraîche, les fenêtres n’étant toujours pas équipées de vitres. Je ne m’attardai pas dans cette pièce et la traversai pour tirer le rideau dissimulant l’autre série d’escaliers. Ma première constatation fut tout d’abord que les marches étaient en bois, chose dont je ne m’étais pas aperçue hier soir. La théorie des os cirés pour former les marches s’envolaient donc en poussière, si je puis m’exprimer ainsi ! Je descendis vivement les escaliers et tombai nez à nez avec le tas d’os qui m’avait tant impressionnée la veille. Je m’en approchai méfiante et constatai que ma main traversai l’amas d’os. Un soupir de satisfaction m’échappa : ma supposition était donc juste, le tas d’os était un hologramme ! Je secouai la tête, amusée par la créativité de cette vampire. Quelle imagination tout de même !
Souriante et détendue, je franchis le long couloir qui menait à la cuisine ainsi que l’épaisse porte qui me séparait de cette dernière et me retrouvai dans la pièce tant attendue.
Je fus ravie de constater que la vampire avait daigné faire un peu de ménage : une forte odeur de javel et de détergent se diffusait encore et l’évier si sale hier était aujourd’hui d’une blancheur intense, à ma plus grande joie. Les cadavres qui recouvraient la table avaient disparu et rien ne laissait supposer qu’ils avaient un jour effectué un court séjour dans cette pièce remarquablement propre.
Satisfaite de ma visite rapide mais néanmoins efficace, je retournai dans le jardin afin de contempler dans sa totalité le majestueux manoir dont j’étais désormais la propriétaire.
Je soupirai d’aise. Enfin, j’avais trouvé une habitation qui me convenait ! Ça n’avait pas été facile, je l’admets, mais j’avais tout de même enfin trouvé mon bonheur... ce n’était pas trop tôt !

Je suppose que mon attitude doit encore vous laisser perplexe, et je vous comprends. Après les nombreuses remarques désobligeantes que vous ait faites à propos de ce manoir, je décide de l’acheter ! Pourtant, je vous arrête tout de suite, je n’ai pas d’araignée au plafond !
J’ai bien réfléchi et suis arrivée à cette conclusion : une fois toutes les horreurs de la vampire enlevées, que restait-il de vraiment impressionnant ? Plus grand-chose à vrai dire.
Après tout, il ne lui manquait qu’une chose à ce manoir pour qu’il soit tout à fait terrifiant : qu’il soit hanté !
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