Mais pourquoi il s’énerve ?

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40 ans dans l'industrie, les machines et la robotique ça laisse des traces... et des interrogations ! Heureusement la découverte tardive de l'écriture me permet d'aller au delà d'une rude  [+]

Thomas Grüber jeune embauché d'une start-up bavaroise, plein d'enthousiasme et d'ambition, se présenta plus tôt que l'heure prévue pour son premier jour de travail. Son chef, chauve et bedonnant, au visage gris et inexpressif, lui fit faire le tour des locaux pour le présenter à ses futurs collègues. Ces derniers étaient tous installés par quatre dans de vastes bureaux lumineux. Thomas se réjouissait déjà de travailler dans un tel environnement avec des collègues aussi jeunes et souriants. Ce qui contrastait avec l'apparence austère du chef.

Arrivé au bout du couloir, ce dernier ouvrit une porte non vitrée sur une minuscule pièce uniquement meublée d'un bureau avec ordinateur, d'une chaise à roulettes et d'une armoire métallique. Le plafonnier qu'il venait d'allumer diffusait une lumière crue et froide accentuée par le blanc des murs. Thomas interrogea du regard son supérieur qui, toujours dans le couloir lui désignait la pièce :

  • Voici votre poste de travail. Comme vous l'avez sans doute remarqué, il n'y a aucune place de libre ailleurs. Bien sûr c'est provisoire. L'avantage c'est que vous ne serez pas dérangé. Installez-vous. On se retrouve pour déjeuner ?

Il planta là le jeune Thomas qui, abasourdit ne sut que répondre. Il ne s'attendait vraiment pas à ça. La pièce tenait plus du placard à fournitures que d'un bureau digne de ce nom. Il fit un pas et demi à l'intérieur pour constater qu'en plus la pièce était aveugle. Même pas une petite lucarne. Son moral chuta encore plus bas. L'impression de se retrouver en cellule. Il mit un long moment avant de récupérer pour finalement se plonger à fond dans la tâche qu'on lui avait confié et ainsi faire abstraction de cet environnement.

Dans les jours qui suivirent il questionna timidement ses collègues sur les raisons de sa situation. Si certains compatirent, d'autres lui répondirent  que c'était souvent le lot d'un nouvel embauché et qu'il ne faisait pas exception à la règle. Thomas se demanda si ce n'était pas une forme de bizutage. Mais bon, il prit la chose avec philosophie et accepta mieux le fait comme étant un passage obligé. Du moins pendant un certain temps...

Grâce à un ami syndicaliste, il apprit que tout travailleur dans un bureau doit être en mesure de voir le ciel ne serait-ce qu'un bout de nuage. C'était inscrit dans le code du travail fédéral depuis un siècle au moins.

Au bout de quelques semaines il commença à rappeler régulièrement à ses supérieurs la promesse faite de lui octroyer un endroit plus confortable. On lui répondait avec des arguments fuyants pour repousser à chaque fois sa demande. De jour en jour son exaspération enflait d'être si mal considéré. Surtout qu'il avait depuis longtemps constaté qu'il ne pouvait pas compter sur le soutien de ses collègues. Et puis un matin, il constata qu'on avait su trouver de la place pour deux nouvelles embauchées, jeunes et jolies il va sans dire. Alors, chose qu'il n'avait jamais faite auparavant, il exigea fermement auprès de son chef le respect du code du travail, dénonçant au passage le traitement de faveur réservé aux nouvelles recrues. Mal lui en prit car ce chef qui lui était déjà antipathique, lui cria dessus de modérer ses exigences, que s'il continuait dans cette voie ça ne risquait pas de s'arranger pour lui. La frustration de Thomas monta d'un cran. Il avait horreur des conflits aussi il serra les dents et retourna se calmer à son poste.

Arrivé au bout du couloir il se retourna et eut soudain une idée. Il se dit que puisque celui-ci recevait la lumière du jour grâce aux vitres des bureaux qui donnaient sur la rue, pourquoi ne pas travailler là, vu que personne ne s'aventurait jusqu'à son gourbi. Il n'aurait pas plus de place mais il y gagnerait en clarté naturelle. Il tenta de déplacer seul son bureau ; malheureusement il ne passait pas la porte. Il fallait le basculer mais il n'osa pas demander de l'aide. Si cette cloison côté couloir n'existait pas tout serait plus simple.

Après une nuit d'insomnie à ressasser sa colère et sa frustration, à se refaire le film de sa mésaventure, à échafauder des moyens de se faire respecter, il s'endormit au petit matin. A son réveil, en retard sur l'heure habituelle, il se sentit apaisé car la solution était là. Plus aucune colère en lui, juste se focaliser sur un objectif à réaliser et s'y tenir.

En fin de matinée, ses collègues surpris virent Thomas remonter calmement le couloir avec une masse à la main. Des regards s'échangeaient, on se questionnait, on le suivait des yeux. 

Thomas s'arrêta devant son cagibi sans se soucier un instant des regards des autres. Il caressa le mur en face de lui comme pour s'excuser de ce qu'il allait faire. Il leva sa masse et l'abattit avec force sur le chambranle de la porte. Il frappa à nouveau, encore et encore, faisant voler des débris autour de lui. Le brouhaha s'amplifiait dans les bureaux, on s'interpelait, on criait sous le vacarme des coups. Mais personne n'osait s'approcher de ce bucheron fou de peur d'être également l'objet de sa violence. Même la porte n'échappait pas au carnage.  

Lorsqu'il ne subsista plus rien de la cloison, Thomas posa la masse au sol et les deux mains sur le bout du manche contempla essoufflé et en sueur les morceaux de toutes tailles qui jonchait maintenant le plancher. Tout à sa satisfaction, il n'entendit pas les deux policiers s'approcher derrière lui l'arme au poing. Ils s'arrêtèrent à bonne distance et lui crièrent de laisser tomber la masse. Thomas se retourna, nullement surpris. Il leva les deux bras en l'air et on l'entendit rire bizarrement dans toute l'entreprise alors qu'on le poussait menotté vers la sortie.

Le lendemain, le directeur ainsi que le chef de Thomas réunirent le personnel. Le directeur, avec suffisance, déclara qu'il était comme tout le monde très choqué et surtout désolé pour ce qui venait de se passer, que le recrutement de Thomas Grüber avait été son erreur. En effet il n'avait pas su au cours des divers entretiens avec lui déterminer son degré de fragilité psychologique. Ce type d'individu n'avait rien à faire dans une société comme la sienne, que s'il n'était pas satisfait de la situation il pouvait démissionner. Il ne comprenait pas qu'on puisse en arriver à ce stade de violence ; son acte était celui d'un déséquilibré voire celui d'un... terroriste. Il ajouta que Thomas Grüber fera l'objet d'un licenciement et que bien sûr il répondra de son geste devant les tribunaux.

Une objection aurait été malvenue à ce moment-là, aussi chacun regagna sa place, bienheureux que la routine remplisse de nouveau leur petite vie bien huilée. Car chez la plupart d'entre eux, on ne comprendra jamais à quel point l'exaspération, l'humiliation et l'injustice peuvent mener à la violence. Parce que bon, il y a quand même d'autres moyens pour se faire entendre, non ?

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