Magie estivale

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L’été, cette saison où remontent les souvenirs d’enfant. C’était début juillet et après une période de pluie, le beau temps était revenu sur Paris. La canicule pointait même son nez. Aussi, elle se dit qu’avant de rejoindre des amis dans le Gers, elle s’arrêterait bien en Corrèze, là où elle passait, enfant, ses vacances. En partant tôt le matin, elle pourrait y être pour le déjeuner et arriver ainsi à Condom dans la soirée.

Lorsqu’elle quitta la Nationale 20 pour prendre la route menant à Seilhac, son esprit se mit à vagabonder. Elle se revit 15 ans plus tôt, son Bac en poche, prendre le même chemin, conduisant fièrement la Mini de sa maman, cette dernière se tenant, crispée à ses côtés. 18 ans, la liberté, le soleil, le bonheur... Elle souriait toute seule en pensant à cette année-là. La voilà arrivée dans le village. Rien n’avait changé : l’Eglise, les rues, les jolies maisons et le château trônant au milieu de son parc arboré. Elle voulut s’arrêter pour prendre un café. Il faisait chaud mais beaucoup moins qu’à Paris. « Si j’allais revoir la maison de grand-mère », se dit-elle ? En décidant de passer par Seilhac, elle savait bien qu’elle aurait envie de retourner là où elle avait tant de souvenirs, cette grande bâtisse du XVIIème siècle, située entre Seilhac et l’étang de Bournazel. Elle se remit au volant, fenêtres ouvertes, pour respirer l’air de la campagne. Les blés étaient presque mûrs. « Ce qui est bien ici, songea-t-elle, c’est le vert. Même l’été, les arbres et les prairies ne sont pas jaunis par le soleil ».

Elle arrêta sa voiture près du grand portail bordant la route. Derrière, au fond d’une immense allée, cachée par les arbres, se tenait la maison de famille, vendue par sa mère et ses oncles à la mort de sa grand-mère. C’était la première fois qu’elle revenait depuis l’enterrement. Elle n’avait pas voulu aider sa mère à vider la maison. « Trop de peine », se souvint-elle, les larmes aux yeux. Le portail était fermé. Sans doute les nouveaux propriétaires, des Parisiens, n’étaient pas encore en vacances. Elle hésita. Elle n’osait pas aller jusqu’à la maison mais dans le parc, elle ne risquait rien. Personne ne la verrait. Elle enjamba le fossé qui longeait la route, écartant les feuillages épais pour se frayer un passage. Elle se vit alors à dix ans, lorsqu’avec ses frères, elle jouait près du portail qui était la ligne de leur liberté : ils n’avaient pas le droit d’aller sur la route. « Trop dangereux », disait grand-mère, racontant toujours des accidents qui avaient eu lieu à proximité. Elle frotta ses mains griffées par les branches. L’herbe était encore haute. La chaleur commençait à peser en ce milieu de journée. Elle refusa de céder à la tentation de suivre l’allée jusqu’à la maison. Elle avait peur qu’on ne la voit mais surtout, elle n’était pas prête pour se retrouver face à ses fantômes. Le bois était plus neutre en émotions, pensait-elle. Elle s’y engouffra. Il n’était plus entretenu. Il lui fallut enjamber les buissons épineux.

Elle marcha un moment avant d’apercevoir, entre les marronniers et les chênes, des petites huttes en paille. « Les ruches, cria-t-elle ! ». Les ruches que choyait Joseph le jardinier et près desquelles, elle et ses frères, avaient interdiction d’approcher. « Pour ne pas déranger ces demoiselles », disait-il de sa grosse voix. De la quinzaine des petites maisons, deux étaient encore d’aplomb. Les autres s’étaient affaissées. Elle s’approcha de l’une d’elles. On pouvait encore voir à l’intérieur quelques rayons de cire rabougris. Mais point d’abeilles à l’horizon. Elles s’étaient sans doute envolées vers des endroits plus accueillants.

Plus loin, au fond du bois, elle retrouva sur le côté droit de l’allée le petit banc de pierre où enfant, elle aimait lire. Ce petit banc était pour elle une parenthèse, un lieu paisible, propice à la rêverie. Un banc à première vue banal mais qui était le but des promenades estivales, le lieu de rendez-vous amicaux puis amoureux. Il est de ces lieux insignifiants à première vue et pourtant tellement prenants. Le banc était toujours là, mais plus difficile d’accès car envahi par les herbes. Elle toucha la pierre, toute fraiche et continua le chemin vers la clairière et son grand sapin. Tout était là, mais comme voilé, comme dans un rêve dans lequel elle serait entrainée, impuissante. Elle regarda l’herbe qui la tentait. Elle bailla. « Normal, se dit-elle, je n’ai rien mangé depuis hier soir ». Elle avait soif aussi. Mais la magie s’installa autour d’elle. Le banc, la clairière... Elle s’allongea dans l’herbe, ferma les yeux et les images tournèrent dans sa tête dodelinante.

Elle était dans cette clairière mais plus jeune. Elle riait. Elle dansait même. Elle avait une robe à fleurs et tenait à la main un chapeau de paille avec un ruban vert, sa couleur préférée. Elle dansait mais avec qui, ou plutôt devant qui car c’est elle qui était en mouvement à côté d’une silhouette masculine. Une grande silhouette qui parlait, parlait... Et elle riait, riait... Qui était cette ombre ? Des paroles de chansons l’envahirent. Elle divaguait. « Parle plus bas car on pourrait bien nous entendre... ». Ces mots de Dalida résonnaient très fort en elle. Entrecoupés de mots de la silhouette qui se faisaient de plus en plus pressants. « Parle tout bas... ». Mais Lui s’était mis à crier... Tous ces mots, trop forts qui lui donnaient mal à la tête. Elle étouffait. Et puis, la silhouette sortit de l’ombre. Elle se réveilla soudainement, en sueur. Le soleil tombait dru entre les feuilles de la clairière. Elle reconnut alors dans ces images encore présentes cet amoureux transi qu’elle avait écarté l’été de son Bac. Ce charmant garçon du village qui l’avait éveillé à l’amour mais auquel elle avait préféré un jeune parisien plus distingué. « Tout ça pour ça », se dit-elle, pensant qu’aujourd’hui, elle vivait seule. Mais tous ces souvenirs... c’était le passé. Elle secoua ses cheveux emmêlés de brindilles et se dit « Nous ne sommes que des passeurs. Je vais écrire mon histoire pour qu’elle serve au moins à quelqu’un ».

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