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Mademoiselle Sachet

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Sophie Loiseau

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Ce matin, Axelle a encore rangé la chambre de Juliette, ramassé son linge sale au pied du lit, remis le dentifrice et sa brosse à cheveux dans la salle de bains. Depuis trois semaines Axelle a décidé d’être ferme avec Juliette et ne la lâche pas. Si du haut de ses douze ans Juliette mène tout le monde joyeusement par le bout du nez, Axelle en a assez. Elle en est arrivée à la conclusion que sa fille était d’une misogynie à son égard qui n’effleurerait jamais ses fils. Mais voilà, pour nettoyer il faut d’abord ranger, et Axelle a dû mettre son autorité de côté.
L’idée lui a parcouru l’esprit un instant, d’aspirer les petites culottes et les tee-shirts de sa fille. En regardant le bienveillant Dyson, elle a eu pitié du moteur de son aspirateur, il n’y était pour rien. Aspirateur et chambre en vrac, ce n’était pas la solution.

Après avoir pesté, Axelle a remercié Monsieur Dyson pour sa longue période de chômage ayant abouti à la création de ce fabuleux appareil. Il est bien dommage que Monsieur Dyson ait connu un tel succès, il aurait pu s’attaquer aux autres corvées ménagères qu’Axelle déteste, si la réussite l’avait ignoré plus longtemps. Axelle à bien y réfléchir, pense que tout l’électroménager devrait être équipé d’une télécommande, par définition dans une maison, la propriété exclusive du mâle.

– « Attends chérie, je vais le faire. Tu passes sur lave-vaisselle, programme 9, et c’est
lancé. »

Voilà, trois heures à suer, à maudire la poussière, la crasse et la saleté qui s’invitent trop souvent. L’appartement est rangé et propre. Axelle rejoint enfin son bureau pour se consacrer à ce qu’elle aime, ce qui la valorise, ce qui la satisfait. Le bonheur de ses clients, son métier.

À peine assise, ravie d’avoir terminé le ménage, autant que de la senteur du lait pour le corps délicatement parfumé à la grenade dont elle vient de se couvrir après sa douche, son téléphone portable se met à hurler, à vibrer. Un appel du collège de Juliette.

Axelle avant même de répondre immédiatement s’inquiète. Un bras cassé ? Une chute dans l’escalier ?

– « Mme Duffet ?
– Oui c’est moi. Que se passe-t-il ? Juliette a un souci ? Elle va bien ?
– Je suis l’assistante sociale du collège, Mademoiselle Sachet. Juliette va bien. Enfin, si je vous appelle c’est qu’il y a un problème. Je souhaite vous rencontrer au plus vite.
– Mais pourquoi ? Elle a des problèmes à l’école ?
– Nous en parlerons dans mon bureau. Pouvez-vous venir demain à 14 heures ? »

Axelle a la gorge nouée. Et si Juliette était la tête de Turque des filles de sa classe, pire des garçons ? Elle a peut-être révélé des problèmes avec un professeur. Pourtant, Juliette est une petite fille heureuse, rieuse, blagueuse, on lui voit toujours les dents tant elle rit. Au collège, ses professeurs la décrivent comme une élève, calme, attentionnée et agréable. Axelle a accepté le rendez-vous sans en savoir plus sur son objet. Cependant, rien qu’à l’évocation du nom d’assistante sociale, elle imagine les coups, la maltraitance, l’inceste et les brimades. Être convoquée par l’assistante sociale pour Axelle ce n’est pas rien. C’est comme le commissariat, on y convoquée parce qu’on a été témoin de délits ou de crimes pire encore parce qu’on est soupçonnée d’avoir commis des faits graves. On ne va jamais par plaisir dans ce lieu accueillant autant de coupables que de victimes.

Quand Juliette est rentrée du collège, Axelle inquiète, lui a demandé l’objet de cette convocation sine die par l’assistante sociale.

– « Tout ce que je lui dis est confidentiel. Tu verras demain. Elle m’a dit que je ne devais pas t’en parler, que c’était entre elle et moi.
– Maintenant, çà devient entre elle et nous ! Qu’est ce que tu as ? Tu es maltraitée ? Tu comprends bien ce que ça veut dire ? Tu es un cas social ma fille ! »

Juliette est allée s’enfermer dans sa chambre au prétexte de faire ses devoirs, tandis qu’Axelle ruminait. Sa joie de vivre, son entrain et ses remarques bien placées, jamais Axelle n’aurait imaginé que sa fille avait un problème, et encore moins qu’elle irait s’en ouvrir à l’assistante sociale et pas à elle. Dans son esprit, l’assistante sociale c’est Véronique Jeannot dans « Pause café », même si ce n’est pas une référence, c’est la seule qu’elle ait.

Axelle a passé une mauvaise nuit, se remémorant Juliette bébé, son rire permanent, ses yeux accrocheurs et moqueurs. Mais aussi les psychologues qu’elle a manipulés, se positionnant en victime. Évidemment toutes les copines du collège étaient au courant. Comme tous les enfants ont des problèmes d’enfants, on les envoie trop souvent chez le psychologue, alors il fallait bien qu’elle se démarque. Parce que Juliette a besoin d’être aimée, que ça se sache, que ça voit et que cet amour soit exclusif. Quand on va chez l’assistante sociale, on n’est plus comme les autres, et Juliette adore ça.

Axelle s’est présentée à l’heure dite au collège. Elle n’a pas vu tout de suite l’assistante sociale, percevant d’abord le claquement sec et court de ses talons, des pas de lilliputiens, comme un petit tambour martelé en rythme. L’assistante sociale franchissait la passerelle surplombant le hall d’accueil du haut de ses Bata. Elle l’a accueillie avec condescendance, du haut de son mètre cinquante rehaussé, flattée d’avoir enfin un parent qui daigne se déplacer. Vêtue encore avec moins de goût que les adolescents du collège, elle a fièrement ordonné à Axelle de la suivre dans son bureau.

– « Notre conversation est confidentielle, vous comprenez ce que cela veut dire ?
– On peut en venir aux faits ?
– Je vais vous expliquer l’objet de mon travail...
– Non, je suis là pour parler de Juliette, pas de vous. »

Là, tout commençait très mal. Axelle n’était pas en face de Véronique Jeannot, mais d’une gamine qui se donnait beaucoup plus d’importance qu’elle n’en accordait aux enfants.

– « Je n’ai pas beaucoup de temps. Alors Juliette ?
– Elle m’a fait part d’un conflit entre elle et vous, depuis quelques semaines...
– Depuis trois semaines environ c’est bien cela ?
– Oui, donc vous reconnaissez qu’il y a un problème entre vous ?
– Le problème est que je lui demande de ranger sa chambre et ses affaires qui traînent partout depuis trois semaines. Ça ne vous paraît pas normal ? »

Manifestement, non. L’assistante sociale explique à Axelle que les adolescents ont besoin d’un espace de liberté, sans punitions, sans contraintes. Aussi, le fait de lui demander d’ordonner son désordre l’étouffe. De plus, Juliette a « dénoncé » à l’assistante sociale le fait qu’Axelle élevait parfois le ton. Effectivement, si elle commençait par demander gentiment, une fois, deux fois, ensuite elle s’agaçait. L’assistante sociale n’a pas compris cela non plus.

– « Je vous propose d’organiser des séances toutes les trois, pour rétablir le dialogue entre vous.
– Non. En revanche si vous venez ranger sa chambre ce sera parfait. Il faut laisser le problème où il est d’accord ? Je pensais que les parents devaient encadrer les enfants, leur fixer des limites. Vous vous arrogez le droit de me convoquer pour me dicter les règles que je dois établir chez moi ! Vous estimez qu’elle a besoin d’un espace de liberté, sans punitions et sans contraintes ? Très bien, alors ce sera le collège, mais pas chez moi ! Si elle adopte un comportement répréhensible, vous lui pardonnerez parce qu’elle est en crise d’adolescence, et elle ne sera pas punie ? C’est bien ce que vous m’expliquez ?
– Ce n’est pas ce que voulais dire... Je propose que nous organisions toutes les trois des rendez-vous de cohésion.
– Réunissez-vous avec Juliette, elle sera ravie d’être la star de la cour de récréation. Je suis venue une fois, la première et la dernière. Vous devez êtes satisfaite parce que ceux qui en ont vraiment besoin ne répondent pas à vos convocations. »

Axelle s’expulse de ce rendez-vous, hors d’elle. Juliette l’attend devant le collège, trottinette en main, copines en ronde. L’air furieux d’Axelle fait immédiatement fuir les amies compatissantes. Elles doivent se dire que la mère de Juliette n’a effectivement pas l’air commode, et elles ont raison. Axelle est sur le point d’administrer à sa fille la fessée de sa vie. Elle n’a qu’une envie, l’étriper, la postériser, la pulvériser. Sachant que ce n’est pas la solution ni l’endroit, car elle devine le nez de l’assistante sociale collé à la vitre de sa fenêtre à les épier, elle ordonne à Juliette d’une voix glaciale de rentrer. Elle qui espérait sans doute des explications voir même des excuses n’aura pas un mot. En chemin vers leur domicile, Axelle guette les réactions de sa fille, leurs regards se croisent.

– « Ça va Maman ? Tu es toute blanche. »

Axelle ne répond pas et accélère sa marche pour tenter de dissiper sa colère. De mémoire, il n’y a que son ex-mari, le père de Juliette qui ait été capable à ce point de la faire sortir de ses gonds. Juliette insiste.

– « Ça s’est bien passé avec l’assistante sociale ?
– C’est strictement confidentiel. En rentrant, tu ranges ta chambre immédiatement.
– On dirait que tu ne l’aimes pas.
– Non, c’est une idiote, elle fait bien de travailler au collège. Elle n’en est finalement jamais sortie.
– Je ne comprends rien à ce que tu dis.
- Tu lui demanderas, elle t’expliquera. C’est ta nouvelle amie non ? »

La semaine se passe calmement, Juliette semble avoir pris de bonnes résolutions. Elle range sa chambre, et donne de petits coups de main de temps en temps. Axelle est soulagée, elle n’a plus à s’agacer, répéter maintes fois la même demande et monter dans les décibels.

Le week-end approche, la corvée des courses hebdomadaires au supermarché aussi. Axelle rédige une liste de ce qu’elle ne doit pas oublier en espérant secrètement ne pas une fois de plus laisser la liste à la maison. Elle pense à Juliette qui a été agréable, et ajoute à la litanie des victuailles un paquet de bonbons en forme d’œufs que Juliette aime tant.
La liste est glissée dans son sac à main, elle est sur le point de partir quand elle reçoit un appel du collège. Immédiatement elle se dit « pas l’assistante sociale ! ».

– « Madame Duffet, c’est mademoiselle Sachet. Je vous appelle parce que Juliette sort de mon bureau et m’a fait part de ses idées suicidaires. Je suis très inquiète.
– Je vous demande pardon ?
– Oui, elle m’a confié qu’elle était très triste parfois, et pensait à la mort. Mais je vous rassure, nous avons évoqué la scarification, rien de ce côté-là.
– Où est-elle ?
– Elle est retournée dans sa classe.
– Son état nécessite que je vienne la chercher ?
– Je ne sais pas. Mais il est de mon devoir de vous avertir. Emmenez-la voir un psychologue, elle le réclame, cela lui ferait beaucoup de bien. »

Axelle n’en a pas cru un seul mot. Juliette rit, se déguise, fait des blagues, a des amis. Elle est tout sauf déprimée. Elle a manigancé tout ce stratagème pour aboutir à ses fins, consulter le psychologue.

L’assistante sociale s’est fait manipuler, mais Axelle veut qu’elle prenne ses responsabilités. Elle appelle le collège, et demande à la standardiste qu’on lui passe mademoiselle Sachet en urgence.

La petite voix de gendarme de l’assistante sociale lui fait immédiatement dresser les cheveux sur la tête.

– « Je vous appelle au sujet de Juliette. Dois-je la faire interner en urgence ? Avez-vous les coordonnées d’un centre spécialisé ?
– Heu, je finis à quinze heures, je vous appellerai lundi après-midi. Je vous propose de faire au mieux.
– Envoyez-moi un mail si vous voulez.
– Je ne communique pas mon mail professionnel ni mon numéro de téléphone parce que je ne veux pas être dérangée par les problèmes des parents avec leurs enfants en dehors de mes heures de travail.
– Pardon ? Vous me balancez une bombe le vendredi dix minutes avant de partir en week-end et advienne que pourra ? Si vous étiez ma fille... »
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