Madeleine

il y a
13 min
12
lectures
0

Du polar, un peu de radio, un peu de vidéo, un peu de scénario de BD... Un Berrichon devenu Tourangeau qui raconte des histoires souvent très courtes. Auto-éduqué à grands coups de néo-pola  [+]

Un débile, ce môme.

Et puis simplet ! y ridagne tout le temps pour rien.

Il peut même pas faire correctement les champs ! Un bon à rien, en plus d'être benêt.

Marguerite vingt-six ans qui zyeute ainsi son grand chiard. Elle bougonne encore.

Elle a accouché d'un moutard du diable, elle devait avoir treize, quatorze ans. Un pauvre môme complètement idiot.

Pas vraiment terminé.

La gueule de biais, le sourire niais toujours au visage. Tout déguindé le gosse. Il est tordu sur son râteau, le visage tourné vers le ciel, lorgne sur les nuages, imagine des formes. Y bouge pas.

Il a bien grandi.

Et Marguerite, sa pauv' mère, elle trime sur son rang de patates.

Elle tient la ferme, pas loin de Berry Bouy direction Mehun sur Yèvre. Des pommes de terres, un bout de potager, mais surtout elle fait du blé pour le pain noir, pour les bêtes aussi. Elle a quelques vaches, des moutons, trois chèvres pour le fromage et des poules

C'est l'automne 1917 octobre. Il fait encore nuit, c'est le matin.

Il a plu hier. Les prés sentent bon la terre mouillée. L'herbe fraîche des pâturages verts luisants court sur toute la longueur d'une parcelle qui se perd à l'horizon.

Marguerite se traîne un moment, tire une botte de terre, va devoir aller traire les vaches et tuer une poule pour tenir la semaine.

Elle a quelques carottes qui mijotent dans un fond de jus.

Elle est jolie Marguerite. Elle vit avec son fils unique dans sa ferme, son mari parti à la Guerre il y six mois. Gabin, c'est prénom de son homme, un petit berrichon. Un gars du coin, c'est lui le fermier. La terre appartient à sa famille depuis des années. Gabin est né dans la cuisine, sur la table en bois, il a grandi dans le champ. C'est le cadet de trois garçons. Les deux ainés sont morts à la guerre l'an dernier.

Fils et paysan, petit fils de paysan. Un gars de la campagne, de chez nous ! Pas comme elle.

Marguerite c'est une sauvage.

Une "négresse". Comme ça qu'on la surnomme dans le bled. Une grande noiraude, bien balancé, qui vient des îles, celle de la vanille.

Un joli brin de gazelle si elle n'était pas si noire que cela ! Une peau de charbon !

On se méfie d'elle plus qu'on en a peur. Les mégères du bled disent même qu'elle peut lancer des sorts et attirer les maris. Des cancans de bonnes femmes ! Les rombières sont des langues de vipères.

C'est aussi pour cela qu'elle se montre pas souvent la pauvre fille. Elle n'a pas eu de chance la marguerite.

Elle a galéré même.

Orpheline, abandonnée dans une rue de Paris, elle a passé sa vie à l'assistance publique, en foyer. Elle a fugué, elle avait alors neuf ans. Elle a fait de la route, dormie dans les bois, fait un peu de tous les petits boulots, peut-être même le tapin, avant de croiser Gabin

Son beau Gabin.

Il l'a accueilli. Les deux frangins l'ont pas bien vu, mais Gabin n'a pas démordu. Il a imposé sa "négresse". Elle est travailleuse il l'a défendu comme il a pu !

Les autres ont fini par se taire. Après tous les deux premiers n'avaient même pas trouvé de femme à qui plaire ! Des vieux gars !

Sont morts comme des puceaux d'ailleurs.

Sont morts un jour de juin 1914, la guerre avait à peine commencé. Sont crevés avec Alain Fournier. La même bataille. Terrible. Une mauvaise guerre, radotent les bonnes femmes du village. Une guerre qui fauche tous les hommes de la région.

Une catastrophe pire que la grippe noire.



Gabin était le dernier des trois mouflés. Certainement encore vivant.

Il est dans les tranchées, enterrées. Loin. Il écrit quelques lettres de temps en temps. Marguerite sait à peine lire. Elle décrypte quelques mots ici et là. S'imagine des histoires.

Depuis un certain temps....Les lettres n'arrivent plus. Cela la ronge, mais elle se rassure comme elle peut. Alors, elle renifle les enveloppes, tente de capter son odeur.

Pense à lui tout le temps. Elle tient la ferme toute seule.

Tous les matins à la besogne.

Tous les matins à beugler après le grand Louis ! Comme une ritournelle.

Il lui a fait ce mioche maudit mioche. Ce moutard comme une colère du diable, café au lait, né idiot. C’est-ce que radote le curé dans tout le village, qu'il parle d'un sort. D'un cabotin, né de la chair des nègres. Il l'avait dit un accouplement contre nature ! Sûr que cela engendrerait le diable.

Mais quels maire ou curé voudraient bien marier une négresse avec un pauvre berrichon !

Marguerite ce matin-là est retournée est champs. Elle doit retourner les abords du terrain, harnacher le bœuf.

- Môman !

C'est Louis^justement qui braille. Il vient de trouver quelque chose dans le fossé.

- Mman !

Marguerite n’écoute pas, elle tape le bœuf qui charrie le fumier, elle couvre la terre de lisier.

Môman ! Y'a un mort !
Là, la matrone se redresse, les reins coincés, les guibolles bien lourdes, les sabots crottés. Elle se remue jusqu'à son gamin.

Elle se cabre à hauteur, Louis lui montre une forme dans les herbes hautes. Un corps, assez fin, un amas de tissus retourné, de la dentelle blanche, ce qui pourrait être un jupon. Bon Dieu ! Une femme, elle devine alors. Le cul nu, à l'air, couvert de boue, retournée, la tête qui mange les pissenlits. La robe retroussée. Une belle dame.

Marie Joseph !

Un cadavre. Cireux, gonflé aussi, le visage tuméfié.

Elle devait être jolie la dame. De longs cheveux noirs, maquillée. . Marguerite n'ose pas la toucher, ni même vérifier si elle vit encore. Le tient livide, limite cireux, les lèvres blanches les yeux ouverts, un regard terrorisé et vide. Les pupilles noires.

Morte Pourdieu C'est sûr !

Puis son grand dadais de couillon de môme au-dessus , à loucher sur le derrière redressé.

- Qu'est-ce qui s'est passé ? elle demande.

Le moutard ne capte pas, il se retourne alors, couine, piétine. Parle tout seul, il s'agite comprend que la situation n'a rien de normal.

Marguerite s'enflamme, en colère :

- Tu lui as fait quoi à la madame ?

Elle savait qu'un jour cela arriverait. Des jours que le gosse se tripote, a tendance à remuer du pantalon quand il voit passer un jupon passer. Ça le travaille le diablotin ! Elle imagine alors le pire, voit le cul blanc de cette pauvre gazelle, retournée dans son fossé

- Tu as fait quoi ?

- Rien môman, rien

Il panique le benêt, il délire à moitié, il secoue de plus en plus la trogne comme une girouette, cherche le vent pour s'enfuir tellement ça l'agite du cabochon.

Marguerite n'en démord pas. Il était là ! Il était là depuis combien de temps ! Cette fille ! Il a fait quoi ? Merde !

Louis ? Tu as fait quoi ?

- Rien Môman.

Il ment en plus cet oiseau de malheur. Marguerite meurt d'envie de lui envoyer une rouste, mais elle se retient. La colère n'est pas aussi forte que l'instinct maternel.

- Môman...

- Tais-toi !

Elle doit réfléchir la Marguerite :

Prévenir le garde champêtre ? Expliquer la situation... il va voir le mal de suite cet animal ! Aller au village, trouver monsieur le maire... lui ne l'apprécie pas plus que cela la présence de la "négresse". Il pense comme les rombières ce vieux con- qu'elle a le vice en elle, qu'elle est une sorcière, alors lui parler d'un macchabée !

Marguerite sait pas trop quoi faire. Elle chouine un moment.

Elle a alors une idée. Pas belle, mais c'est la seule qui lui parait viable sur le moment :

- Va chercher la brouette !

Le marmot tente même pas de comprendre, mais il n'a pas la cervelle façonnée pour ! Alors il obéit. C'est encore ce qu'il sait faire de mieux. Il galope comme un dératé jusqu'à la ferme et revient avec la carriole toute brinquebalante.

Il pousse dessus, fait grincer la roue qui tressaute à chaque bosse du champ.

- Allez !

Ils tirent le cadavre tous les deux, découvrent le crâne fracassé d'une vieille rombière, une belle robe des bordures fines, et quelques volants en coton. Une femme de la haute.

- On va là-bas

Elle montre au loin, très loin, les arbres, les grands chênes, la petite rivière à l'ouest. Ils la roulent dans la carriole et poussent de toutes leur force.

Ils poussent comme ça sur un bon kilomètre à travers le bois, dans la bouillasse, tapent dans les racines, terminent à bout de forces à l'orée du petit bois.

Ils la renversent dans un recoin, couvrent de bois mort, de feuilles détrempées verdâtres. De quoi l'oublier. Elle est bien loin de leur souci ainsi.

- Et maintenant, demande le gamin ?

Il est pas si bête le gosse. Louis comprend bien que tout cela n'a rien de normal.

Il a vu des morts dans sa vie, des enterrements aussi. Ces cercueils qui reviennent de la guerre, les drapeaux qui les couvrent la boite en bois, les femmes qui pleurent. Le retour des hommes. La guerre si loin qui ne recrache que des corps.



Là, pas de cérémonie, pas de chialerie, juste un cadavre planqué dans la verdure. Le visage tuméfié de la femme morte tourné vers le ciel. Le regard vers le ciel gris, les cimes des arbres. Cette vague impression d'avoir fait la bêtise.

Marguerite qui tente de se rassurer :

- C'est pas ta faute mon gamin. C'est pas ta faute, t'es comme ça !

Elle vient le presser contre sa poitrine. Louis ne bronche pas, reste de marbre. Apprécie le moment, comme un câlin tendre.

- Oublie ! Fait Marguerite, oublie mon chéri. C'était un méchant rêve, rien de plus.

***



Il aura fallu une semaine, pour entendre les chiens, puis des sifflets. Des cris ont même éclaté.

Marguerite n'y pensait plus à cette affaire de cadavre.

Elle se remue depuis ce matin dans sa cuisine, elle est en train de terminer de piler du blé pour le pain. L'eau du puits dans un seau, la grosse marmite qui frémit.

Elle voit arriver au loin plusieurs voisins, des villageois, quelques roturiers, beaucoup de bonnes femmes, certaines en pantalon.

L'agitation dure un moment.

On croit une battue, comme celle qu'on fait quand on chasse le loup ou les renards. Mais là, le ton monte, les chiens hurlent à la mort. Quelques corbeaux s'envolent. Ce brouhaha durera la journée, un ballet incessant de silhouettes suivra.

Pourdieu...

Mais c'est le lendemain matin qu'on a cogné à sa porte.

Un type. Un horrible bonhomme de prima bord. Une sorte de colosse tassé. Une immense masse sombre à l'odeur forte celle de la transpiration. Un type aux mains calleuses.

Une gueule cassée, un visage couvert d'une plaque en cuivre, à moitié cramé sur un bord du front, la mâchoire vissée au crâne. Il se cache sous un chapeau et une large écharpe trouée.

- Bonjour. Vous habitez là ? Demande-le moche.

La voix rocailleuse, celle de la clope brune, les quelques dents qui apparaissent sont noires.

- Oui. Hésite à dire marguerite. Rien ne le prouve. Le type vise le mioche : un benêt il comprend vite.

- Je suis inspecteur, je viens de Bourges pour une enquête.

Il louche un moment sur Marguerite. Découvre "C't Négresse", tout le monde en cause dans le coin. Il n'a pourtant pas l'air dégoûté.

Marguerite un peu embarrassée par le regard insistant, elle s'étonne:

Une enquête ?
Le condé explique ce qui l'amène là. Le bruit de la veille, une histoire bien ennuyeuse, un corps de femme, retrouvé dans le bois, dans un sale état, très dégradé, boursouflés, les yeux bouffés par les piaffes.

Il donne beaucoup de détails, cherche la réaction de Marguerite. Elle ne dit rien, aucune émotion ne transparaît.

- Madeleine Isidore. La femme du banquier.

Une femme importante. Le condé attend encore un instant. Il est malin ce type.

Marguerite hausse les épaules, ne connait pas. Elle ne sait pas vraiment à quoi sert un banquier d'ailleurs. Gabin en parlait quelquefois, disait faire des affaires avec lui.

Le colosse entre sans même demander l'autorisation, s'enfonce d'un pas lourd dans la baraque, piétine sur le sol en terre battue. Le bâtiment est sombre, sent bon le potage, le gras de bœuf. Il devine une autre pièce, la chambre avec une paillasse.

- Vous vivez seule ?

- Avec mon fils. Mon homme est à la guerre. Lance marguerite sur la défensive. Elle tord un chiffon.

- C'est qui ? C'est quoi le nom de votre mari ?

Il sort un bout de papier, un crayon de bois, il note, Gabin. Il prend son nom à elle au passage.

- Vous avez rien vu ? Rien entendu ces derniers jours ?

Marguerite fait un signe de tête : pardieu rien du tout !

Le condé grogne se tourne vers l'idiot de gosse apeuré. Il est tout tassé dans le fond, près du poêle à bois.

- Et toi ? Tu as vu quelque chose ?

Ce retardé de gamin, lui sourit, de toutes ses ratiches de travers. Il bave, dit juste qu'il le trouve moche. Le condé apprécie le compliment, reste silencieux un court instant. Grince de la plaque en métal qui lui retient le bas du crâne.

On l'a tué ! Termine froidement le flic. Elle a été torgnolée, bien tabassée, puis on lui a fichu une balle dans la tête, derrière. Il montre avec son index puis on l'a... vous voyez... il cherche à dire violer, il n'y arrive pas. Un homme  !
Il prend un temps.

- Des hommes dans le coin... ils sont tous à la guerre. Le condé louche sérieusement sur le môme...

- Et alors ? Demande Marguerite. Un brin nerveuse.

Le condé renifle. Doute. La négresse, son fils café au lait et idiot... Il ne sait pas. Des preuves il en n'a pas. Il se déplie en deux temps, explique avoir la guibolle qui traîne, la guerre l'a complètement déglingué.

Il se traîne jusqu'à la porte dit qu'il reviendra. Un jour ! Quand il aura d'autres questions.



Le condé a disparu en quelque seconde. Comme une volée de corbeau.

Elle n'aime pas ce qui vient de se passer la Marguerite. Elle sent le sort s'acharner. Le malheur qui l'attend, elle n'en dormira pas. Ce soir-là, le nez dans la paillasse de son lit froid, elle croit même percevoir le fantôme de cette bonne femme venir la hanter. La birette !



Mon Gabin, si loin . Mon mari qui m'a laissée si seule....



Deux jours plus tard, le voilà qu'il revient cet affreux détective. Elle le voit lorgner à l'autre bout du champ. Il louche sur le fossé depuis déjà un bon moment. Il tapote un moment avec ses gros godillots, il a de la boue plein les semelles.

- Vous cherchez quelque chose ? Qu'elle l'agresse en s'approchant à grands pas. Elle a la faux à la main. Agacée qu'elle est.

Le flic est comme un chien, excité par les marques, presque à quatre pattes en train de sentir le terrain. Le limier redresse la truffe, tapote les genoux terreux.

Il la salue tord le bec de son chapeau au bord large et usé. Elle lui esquisse à peine un regard.

- Il y a des traces. Qu'il relève.

- Des traces ?

- Je pense qu'on a bougé le corps. Il a des saignées, des traces de roues. Il semble sûr de lui la gueule cassée, expert même. Quand j'étais soldat, j'ai appris à pister.

- Pister ?

- J'étais éclaireur dans l'infanterie, puis "gendarme" pour chasser les déserteurs ! Je sais lire les traces dans la terre, les feuilles, les bois... et là, je sais qu'on a bougé le corps de mon cadavre.

Il est de plus en plus suspicieux :

- Vous êtes sûr que vous ne savez rien ?

- Non, je vous ai dit. Elle serre les dents, les yeux rouges. Ceux de la sauvagerie.

Il entend.

Lui ne la juge pas pourtant. Il ne se contente pas d'écouter les histoires de bonnes femmes ou de curé qu'il entend radoter au comptoir du zinc. Lui il cherche la vérité.

Il reluque pourtant les traces : les preuves qu'il expliquera.



Le troisième jour. Les cloches ont tinté. Tout le village est allé à ces funérailles. Plusieurs personnes sont là. Des curieux, des femmes beaucoup, mais aussi le maire un vieux gars un pauvre de type tout cassé, le croque-mort.

Le banquier enterre sa femme, il a avec lui ses trois enfants. "Cette pauvre dame qu'on a trouvée dans le petit bois, assassinée."

Rodolphe Isidore qu'il s'appelle le rupin. Un des rares bonshommes bien jeunes de l'assemblée. La bonne quarantaine, solide, le teint marqué.

Il est bardé d'une rangée de breloques sur la poitrine, la croix de guerre, d'autres médailles qui pendouillent, celle du mérite du courage, un alignement bien doré, ordonné.

Décoré comme un sapin de Noël, il boite légèrement, tousse beaucoup, on le dit abimé par les gaz moutarde, un poumon brûlé. Même amoché, lui, il est revenu de cette saleté de guerre

Il a rouvert son commerce. La banque, celle des ouvriers agricoles, de la mairie aussi. Il est de bonne famille.





Les cloches se mettent à sonner, la porte de la petite église s'ouvre dans un léger grincement. Le vieux curé apparaît, salut le veuf. Il bénit le caisson de bois en chêne brun, les quelques fleurs, propose à tous d'entrer dans la maison du Seigneur.

"On célèbre ce jour, la mort de Madeleine

Notre père.... Accueillons notre sœur, ses enfants son mari dans la maison du Seigneur. "



La messe dure avec beaucoup de prêches qui s'éternisent, des sermons énervés : des âmes damnées, des monstres qui parmi les hommes bons, sèment la terreur. La guerre aussi ! Celle du fer contre la chair, des canons de l'enfer qui gronde sur les nord d'une France toujours plus abîmée.

Marguerite écoute, prie elle aussi.

Elle a besoin du souffle Dieu, de son regard pacifique et rédempteur pour se rassurer, comme pour chercher le salut, la pitié.

Son dadais de gosse est resté à la maison, elle a peur qu'il lui fasse une crise.

Le condé est là aussi. Il la repère Marguerite. Il observe la négresse un moment. Elle est tassée dans un recoin au fin fond.

Il attendra la fin de la cérémonie.

Le cercueil sort lentement dehors. La famille suit la carriole du croque-mort pour aller au cimetière.

L'officier de police s'approche de Marguerite et chuchote :« Toujours rien à dire ? » il râle

Elle ne moufte pas, elle préfère détaler.

Mais cette journée-là, il ne la lâchera pas. Il la suivra jusqu'à chez elle. À peine rentrée, son voile dentelle noir plié sur la table, on frappe à la porte.

Lui, le condé est essoufflé :

- J'ai des questions.

- Pas maintenant !

Il pousse la porte, s'en fout de ses états d'âme, il envoie valdinguer la Marguerite, voit le gosse au fond en train de sursauter. Le benêt est en pleine panique.



C'est justement le gosse qu'il voulait voir. Il se précipite sur lui, de sa grosse paluche, il le chope par les épaules et se met à le secouer, lui envoie une raclée, puis une autre. Le gosse n'a même pas le temps de japper .

Marguerite hurle, elle s'accroche à son bras, mais le colosse, les bras lancés, l’envoi valdinguer dans la cuisine, elle manque s'écraser contre le poêle brulant.

Puis le vlà que la gueule cassée beugle, qu'il va mettre son mioche à l'assistance ! Que le gamin va peut-être même avouer comme ça !

Qu'il a tabassé la Madeleine, qu'il l'a tringlée comme une truie ! Que le gosse doit bien se taper ça des poules ou des vaches !

Il l'insulte.

Marguerite la tête branlante, légèrement sonnée mets du temps à se remettre.

L'autre, fou dingue, secoue le gamin, le môme avoue... Louis le nez éclaté, l'œil gonflé, le souffle court, il dit qu'il a aidé môman, il a aidé môman a bougé le corps.

Le condé alors s'arrête de secouer le gosse se retourne vers elle. Elle a maquillé le meurtre, bougé le corps. Cela confirme son impression, les traces de roue. Il prend le gosse par le cou, le presse !

- Tu l'as tué aussi ?

- Non ! couine le pauvre môme, blanc comme un linge

- Si tu l'as tué !

Le gosse qui ne sait pas mentir a les yeux qui se tournent, il va crever de la seule main puissante du Policier

- Tu l'a trouvé belle Madeleine ?

-Oui... couine le gosse

- Tu avais envie d'elle ?

Le flic sait. La madeleine aimait à se promener régulièrement, seule sur le chemin... Le benêt de gosse, il la matait bien, son corps, son cul qui roulait, il...

Louis alors s'évanouit. Marguerite aussi.

Noir.



Bâillonné, Louis est ficelé dans un coin.

La marguerite les bras dans le dos qui renifle. Le condé à la table qui tisane un verre de goutte débusqué dans un recoin. Il vient de fouiller la baraque. Retourner les placards.

Il est plus calme.

Il siffle son deuxième verre, il doit trouver le courage de trainer la famille jusqu'à la mairie, là, il préviendra les pandores, passera un appel au procureur, puis au préfet.

Mais avant tout, il veut poser une dernière question.

- Raconter quoi ?

- Ta version, ce qui s'est passé

Marguerite dit alors sa version de l'histoire, sa vérité. Elle explique vaguement, elle était au champ, le gosse a trouvé le corps. Ils l'ont bougé, voilà tout. Le flic la croit à moitié, vise le mouflet.

Puis le condé se met à cogiter...

- Tu l'as bougé avec quoi. ?



Le condé trouve la brouette, dans le fond de la grande, la carriole est dans un recoin. Marguerite a laissé le gamin la ranger.

La brouette n'a pas bougé depuis la dernière fois. Le condé se met à la reluquer de près, il la sort même de la grange pour l'exposer en pleine lumière.

Il louche un moment à l'intérieur. Il gratte même, renifle quelque chose. Il trouve alors... Un bout d'étoffe coincé dans un recoin. Sombre, une étoffe épaisse, il reste un long moment à la regarder.

Un très long moment, puis il se rentre et lance à Marguerite :

- C'est pas vous !

Il déguerpit . Il a repris sa bicyclette et roulé à toute vitesse en direction du village, à pleine vitesse.

Il les a laissés, le mioche et elle.

***

C'est le mari qui l'a tué. Il l'a violé aussi.

Qu'elle apprendra plus tard la Marguerite. Le condé est revenu la voir, quelques fleurs à la main, une bouteille de vin rouge pour s'excuser.

- Lui ?

Le mari, le banquier. Il était devenu fou. La guerre lui a retourné le cerveau. Ce qu'il a vu, les morts décharnés par les canons, les corps sur les barbelés, la mitraille... Il dit qu'il n'arriverait plus à coucher avec sa femme. Il n'arrivait plus à bander, jusqu'à ce jour-là ! Il devenait dingue ! Même Dieu lui causait.

- Lui...

Marguerite écoute et n'en revient pas. Elle sert la vinasse au flic, se prend même un petit canon.

- Un bout de son pantalon. Un beau tissu, celui d'un jalon. Elle a dû tirer dessus, le garder dans la main. Le jour du viol, quand il l'a étouffé.

Ce petit bout d'étoffe l'a disculpé. Il termine son verre. Décoince son dos, repositionne sa mâchoire en ferraille.

Il reste un moment. Elle est face à lui. Il la regarde étrangement. Comme le premier jour. Longuement. Un brin honteux, sa plaque de cuivre, son visage brûlé. Il sent bon la lavande.

Ce soir-là, cela faisait si longtemps.

Elle ne l'a pas trouvé si moche, lui aussi était seul, ils ont causé de leurs vies. Lui, celle de la guerre, une femme qu'il a quittée encore jeune, quand il est revenu, elle était morte : le typhus.

Ils ont parlé la nuit. Ils se réveilleront au matin tous les deux sur la paillasse.



Louis dira rien. Il ne comprendra même pas ce que fait le condé encore là. De toute façon, il en a trop peur.

Gabin ?

Ils l'attendront. On verra bien ! chuchota un jour le condé à la gueule de biais. On verra bien !


0

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

Pour Monette

Albert Dardenne

― Evidemment, aucun témoin ! fulmina le divisionnaire Avril.
― On pourrait peut-être essayer de réinterroger Monette...
― Ne vous fichez pas de moi, voulez-vous.
Sentant... [+]