Madame alona

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Ecrire des lettres, c'est se mettre nu devant les fantômes ; ils attendent ce moment avidement. Les baisers écrits ne parviennent pas à destination, les fantômes les boivent en route. Kafka ! A  [+]

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— Bonjour madame Alona !
— Bonjour docteur.
Il me sourit. La vie lui est douce à cette courge. Ce docteur Laporte est vraiment infect. Il commence par me faire asseoir devant son bureau et il va s'affaler dans son joli fauteuil. Je sais déjà quelle sera sa prochaine réplique...
— Que me vaut cette visite aujourd'hui ? Rien de grave, j'espère ?
Bingo... Il a rajouté ce « aujourd'hui » sinon c'était du 100 %. Je jurerais que son sourire s'est encore élargi, il finira par se fendre une oreille si ça continue. À chaque fois c'est pareil, il me faut me retrouver là, devant sa parfaite et si ostensible incompétence, pour réaliser que je devrais être ailleurs, chez n'importe lequel de ses confrères. Pas sûre qu'on puisse trouver un médecin pire que lui dans ce département ? Encore que... il y a bien le docteur Jansen... le Hollandais. Ils doivent avoir les organes disposés dans le désordre ces grands dadais, pour avoir des docteurs pareils. Celui-là, ce Batave, trois consultations m'ont suffi à m'en faire une opinion.
Pas simple de décrire ses symptômes à un ravi de la crèche comme Laporte. Il m'écoute d'une oreille distraite. Il approuve toutes mes précisions d'un coup de menton. Ça, il vous contredira jamais Laporte, vous lui annonceriez que vous êtes à deux doigts de vous balancer à la Seine, qu'il vous encouragerait encore. Il se relève. Il me fait déshabiller et monter sur sa balance.
— Vous avez pris deux kilos ! Il m'annonce.
Ça semble le réjouir ces deux kilos. Tant mieux pour lui. Moi je les visualise parfaitement... tout autour de mes intestins... ces deux kilos. Ils sont gris et bulbeux. Je les sens, ces deux satanés kilos... au sens propre. J'en émets des vents parfumés de cimetière de ces deux kilos. C'est même précisément pour ces deux kilos que je suis là. Je m'allonge sur son immense feuille de sopalin et je les lui montre ces putains de kilos. Il me les tâte. Je grimace. Je suis bien forcée d'en rajouter un peu. Si tu as le malheur d'être franche avec cet artiste, il te renvoie chez toi avec une cure de magnésium. Il m'a déjà fait plusieurs fois le coup en sept ans. Depuis que j'ai largué le Batave en fait. Ou alors c'est des vitamines. Qui a besoin d'une prescription pour se payer des vitamines ? Pour avoir droit à une analyse de sang avec Laporte, faut avoir au moins six cancers qui débordent et suintent sur son sopalin.
Avant le Hollandais, je voyais le docteur Bourlet. Dommage qu'il ait pris sa retraite Bourlet. On pouvait discuter sérieusement avec lui. On était en confiance.
— Alors, qu'il me disait, un problème, madame Alona ?
— Cette fois, c'est la grippe docteur. J'ai hésité à me déplacer tellement je suis mal. Oui... J'ai bien failli vous faire venir... Mais je sais comme vous êtes occupé. Tu peux te traîner ? Que je me suis dit... Oui ? Alors, vas-y. Ne va pas encore le déranger.
Bourlet, il me faisait confiance. Des grippes, j'en ai eu dans ma vie, je m'y connais autant que lui en grippe. Je ne passe pas un hiver sans m'en faire une. Quand c'est pas deux, si la première me chope en tout début d'épidémie. Les grippes c'est bien simple, je les attire comme les minijupes attirent les mains des voyageurs du métro. Moi j'en mets pas de jupe. Le vaccin n'en parlons pas. J'y suis farouchement allergique. J'ai bien failli en mourir l'année où ce con de Hollandais a tant insisté pour me le faire faire. Laporte aussi me le conseille chaque hiver. C'est l'inconvénient de vivre ici. Les meilleurs toubibs vont tous s'installer à Nice et à Grasse... Enfin dans des coins où il fait bon vivre. Nous, on se ramasse la lie des facultés.
Je vois que ça ne le passionne pas mon ventre Laporte. Il me fait asseoir et tousser. Il prend ma tension et m'écoute le palpitant. Monsieur est très satisfait. On voit que c'est pas lui qui souffle comme une forge dès qu'il a fait ses cent mètres pour aller acheter son pain. Je le rebranche sur mon ventre. Il daigne quand même me faire rallonger pour me le tâter encore un peu... Regrimace, plus prononcée cette fois... Si ce coup-là, il comprend pas... Ben non... Encore ce sourire... Et même un petit clin d'œil. Je pourrais m'en offusquer, et même prendre peur, mais on le dit surtout attiré par les mômes Laporte. C'est des bruits qui courent. Il n'y a pas de bruits sans feu, disait ma pauvre mère. Ça m'étonnerait pas vraiment, moi, qu'il soit un peu détraqué.
Bon, puisqu'il est décidément incapable, je le lui offre son diagnostic. Jesuismalade.fr est formel, c'est bel et bien un cancer. Le colon gonflé ne ment pas. Bien sûr, je me garde de lui dire d'où me vient cette certitude. Ah ça... Il l'aime pas internet Laporte. Il se croit plus malin qu'eux.
Il me réplique d'un de ses immondes sourires. J'aurais mieux fait de me taire. Il risque pas de reconnaître que j'ai trouvé seule ce qui cloche. Voilà qu'il me demande de me rasseoir et me refait encore tousser. Ça, c'est particulièrement louche. Heureusement que je suis assise, sinon je m'écroulerais.
— Toussez encore un peu ? voulez-vous ! Respirez bien à fond !... Et videz-moi bien ces poumons avant de les remplir.
Ma parole, il me prend pour un accordéon. Enfin cette insistance est louche. Cet infâme a détecté quelque chose. Peut-être que le colon a métastasé vers mes poumons. C'est le risque quand on ne prend pas ses malades au sérieux et qu'on les soigne à la vitamine. Pour le coup, là je fais de mon mieux. Je tousse à m'en décrocher les éponges. Il me dit de me rhabiller. Je le regarde. Je vois bien qu'il ne sourit plus. Plaf ! Tout se met à tourner. Je m'écroule sur son sopalin. Le cœur aussi je l'ai fragile. Il lui faut ça pour le retrouver, son sourire. Il semble tout content de me voir mourante. Quand je pense à tout le fric que je lui ai fait gagner.
J'ai toujours eu une santé fragile... Enfin depuis la naissance de ma fille. Elle semble née avec presque toute ma vitalité, celle-là. Et pour ce qui est de m'en être reconnaissante... C'est bien simple, elle est pire que Laporte. Elle refuse absolument l'idée que je puisse aller mal. C'est sans doute par culpabilité. Elle est hypercondriaque, ma fille. Elle en a tous les symptômes. Encore que normalement, dans cette affection, c'est pour soi-même qu'on refuse de reconnaître les maladies. Elle, elle ne peut tout simplement pas admettre que sa mère aille mal. J'ai beau le savoir, je peux vous dire que c'est pas facile tous les jours à supporter. J'aimerais quand même bien qu'elle fasse preuve d'un minimum de compassion... surtout quand je souffre tant. Je lui ai dit de consulter pour ça... cette froideur à mon encontre... elle hausse les épaules et cherche un truc dans le ciel.
Je me remets doucement. Cet infâme est retourné à son bureau et s'occupe de mon ordonnance sans prendre la peine de s'inquiéter de mon malaise. Il y a vraiment des jours où je me demande s'il a bien décroché son diplôme celui-là. Il paraît que la France croule sous les faux docteurs. Que ça demande que quelques manipulations informatiques pour pouvoir exercer sans trop de risques de se faire choper. Il y a trois mois de ça, Jesuismalade.fr a mis un petit questionnaire en ligne, lors d'un numéro spécial escroc... pour qu'on puisse les repérer. Je l'ai rempli par curiosité. Ils avaient défini douze degrés d'alerte. Laporte est arrivé dans la tranche : TRÈS TRÈS PROBABLE USURPATEUR. Au-dessus, il ne restait plus que : À DÉNONCER DE TOUTE URGENCE. Je me suis renseignée après ça. Mon gendre est dans la police municipale. Mais il l'a bel et bien, son papelard, cette fiente de Laporte... C'est donc décidément uniquement de l'incompétence.
Je me rhabille. J'en ai encore des sueurs froides de cette tête qu'il a faite en m'entendant tousser. Quand il ne me prescrit que sa cure de magnésium à la noix, là je comprends qu'il n'a pas même le plus infime espoir de me sauver.
— Je vais souffrir, Docteur ?
— Pardon ?
— Non, parce que vous savez combien je suis courageuse face à la maladie, mais la souffrance me terrorise.
— Allons, madame Anola... Allons... Le magnésium ne fait pas mal. Enfin, à moins d'avaler l'ampoule avec.
— Oh plaisantez... J'ai bien vu votre tête va... Je ne suis pas naïve. Mais vous êtes sûr qu'il n'y a vraiment plus rien à faire ? C'est donc déjà trop tard pour de la chimio ?
— C'est le printemps, madame Alona. Faites-moi cette petite cure de magnésium et sortez prendre l'air. Profitez qu'ils annoncent du beau temps. Faites un peu de shoping. De cinéma. Il faut vous distraire. Et reperdez-moi ces deux kilos en marchant une heure et demie par jour. Vous verrez que ça ira mieux et que vous me reviendrez toute pimpante pour votre grippe de cet hiver. Tenez, je vous rajoute des vitamines. Tout un cocktail... De quoi vous préparer pour les JO de Tokyo.
J'insiste pas davantage. On dit qu'un Polonais s'est installé à Meudon, qu'il respecte ses clients. C'est Huguette, ma cousine, qui m'a refilé le tuyau. C'est un peu loin, mais tant pis.

Allez bon, voilà qu'un SDF squatte le devant de la pharmacie. Ils se multiplient ceux-là en ce moment. Et puis ils ont le foie solide ces salauds. J'échangerais bien le mien avec celui de ce type. Il me réclame la pièce. Ce gars ne sait pas son bonheur d'être en bonne santé. Tiens... Je vais lui refiler deux ampoules en sortant. Il se les mettra où il veut.
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Camille Berry · il y a
Ah ! C'est excellent et ça sent le vécu... Enfin presque...!
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Jean-Yves Duchemin · il y a
Tu as bien fait de m'apprendre à lire, papounet :)
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James Wouaal · il y a
Et Dieu sait si ce fut difficile.
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Jean-Yves Duchemin · il y a
Tu n'es plus athée ? :)
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JLK · il y a
N'ayant pas mis les pieds chez un médecin depuis trente piges,
ce texte m'encourage à persévérer...

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James Wouaal · il y a
Allons allons ! Là c'est plutôt le toubib qui est à plaindre... :))
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Djenna Buckwell · il y a
— Toussez encore un peu ? voulez-vous ! Respirez bien à fond !... Et videz-moi bien ces poumons avant de les remplir.
Ma parole, il me prend pour un accordéon.

Loooool
Mais dis donc !! Dame Anola, ce ne serait pas l'anagramme d'une autre doctoresse ? 😉

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James Wouaal · il y a
"Mais dis donc !! Dame Anola, ce ne serait pas l'anagramme d'une autre doctoresse ?"
Pas impossible et d'après ce que je me suis laissé dire, cette brave dame ressemble un peu à sa maman. :))

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Djenna Buckwell · il y a
Ha ha haHa Aha ! 😂
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Lili Caudéran · il y a
Sympa cette brave femme et cet humour grinçant me plaît tellement... Ceci dit j'ai ri un peu jaune car j'ai bien cru que tu avais assisté à ma dernière consultation chez mon toubib. Il m'a prescrit des vitamines quand je lui ai dit que j'avais souvent envie de pleurer. 🤣😂
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James Wouaal · il y a
C'est un décryptage facile, lorsqu'un toubib te refile des vitamines c'est qu'il te prend pas au sérieux ou qu'il a pas trouvé ce que tu avais. :))
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Marie Guzman · il y a
une relecture toujours aussi agréable
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Ginette Flora Amouma · il y a
J'ai apprécié le texte , j'ai aimé le relire .
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Viviane Fournier · il y a
je re ... et c'est trop bien !

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