Machiavel dîne en province

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Recherche scientifique et vécu à l'international m'inspirent des cadres et des ambiances dans lesquelles je me plais à glisser des intrigues le plus souvent inspirées de faits réels. Un pu ... [+]

Image de Grand Prix - Hiver 2020
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Isabelle jeta un regard au-delà de la pelouse blanchie par le givre. Il était à peine dix-neuf heures et l’obscurité était totale. Élodie, héritière de la manufacture de textiles Flamant créée un siècle plus tôt par un lointain parent, et Marc, son jeune mari, n’allaient pas tarder. On dînait tôt dans cette vallée du Jura. Elle soupira. Jacques semblait avoir enfin trouvé à la direction de la manufacture la notoriété à laquelle il aspirait. Un choix qui l’avait contrainte à renoncer à l’agence de tourisme qu’elle avait créée à Paris, et dont elle n’était plus certaine qu’il avait été le bon. À une vie trépidante émaillée de voyages autour du monde avait succédé l’ennui dans la villa cossue qu’ils occupaient en bordure d’une morne bourgade.

Un miroir lui renvoya l’image d’une grande femme blonde, à la silhouette un peu sévère qu’elle avait tenté d’adoucir en adoptant une robe colorée et fluide, rehaussée par un collier ancien. Son regard se reporta sur la grande salle à manger. Les hautes fenêtres laissaient deviner au loin les sommets enneigés. La table dressée par Marthe resplendissait des arabesques de la porcelaine de Limoges, de l’éclat du cristal de Baccarat et des reflets des couverts en argent. Deux chandeliers n’attendaient qu’une allumette pour libérer les veines dorées du mobilier de merisier.
Isabelle soupira à nouveau. Fallait-il qu’elle soit égoïste pour ne pas louer la Providence qui lui offrait cette vie, alors que tant d’autres en rêvaient. Ceux-là ignoraient que le vernis recouvre subtilement les fissures. L’indifférence qu’elle discernait chez Jacques depuis leur installation la préoccupait. Un air tendu durcissait désormais les traits virils qui l’avaient fait céder à leur première rencontre. Et l’empreinte laissée au plus profond d’elle-même par le décès récent de ses parents lui semblait indélébile. Elle ne pouvait se consoler de ne pas avoir su renouer les liens familiaux, distendus par la méfiance affichée par son père pour son mari, un homme plus âgé qu’elle et venu de nulle part, dont la rumeur disait qu’il devait plus ses succès à des méthodes à la limite de la légalité qu’à ses qualités de gestionnaire.

Un faisceau de phares balaya les vitraux de la porte d’entrée. Marthe se précipita. Brun et râblé, Marc dégageait une force physique que n’aurait pas reniée un boxeur, alors qu’Élodie, fine et menue, jouait la sensualité avec une robe à paillettes qui découvrait sa poitrine. Un champagne millésimé attendait les arrivants devant la cheminée. Très vite, on parla de l’hiver précoce, de l’ouverture d’un restaurant étoilé en ville et des spectacles dont les privaient parfois les routes enneigées. Isabelle, attentive à ses hôtes, s’assurait de leurs verres et des mignardises dans la confection desquelles Marthe avait mis tout son art.
La table du dîner avait été dressée sur un carré de bridge jugé plus convivial que l’imposant meuble qui traversait la salle à manger. Les convives s’apprêtaient à la dégustation du foie gras poêlé accompagné de truffes du Périgord, un sommet de simplicité et de délicatesse, quand la musique du portable d’Isabelle monta de l’entrée.
— Tu devrais peut-être répondre ? intervint Jacques dès les premières notes.
— Si c’est important, on rappellera, objecta son épouse, qui s’était fait un principe de ne jamais céder aux sollicitations électroniques en soirée.
— C’est tout de même étrange un appel à cette heure ?
— Encore une publicité. Une plateforme à l’étranger qui ignore le décalage horaire.
Décidément, le dîner commençait mal. Jacques, qu’elle avait connu brillant et charmeur, alternait silences et agacements, comme miné par de mystérieux soucis. Quelques instants plus tard, la dérangeante musique retentit à nouveau. Excédée, Isabelle se précipita dans l’entrée pour museler l’impudente machine sans un regard sur l’écran. Jacques se rembrunit un peu plus. Le confit de canard arriva, la peau finement craquelée, accompagné de pommes de terre rissolées à point. Quand tous furent servis, Marthe s’approcha d’Isabelle :
— Il y a eu beaucoup d’appels ce soir.
— Oui, j’ai entendu.
— J’ai fini par décrocher.
Marthe avait ordre de répondre quand elle était seule à la maison, mais ce n’était pas le cas. Isabelle fit taire son agacement :
— Et alors ?
— Un monsieur Belhomme demande que vous le rappeliez d’urgence.
— Alfred ?
— C’est bien lui, confirma la cuisinière après une seconde de réflexion.
Alfred Belhomme était le directeur de l’agence bancaire du bourg. Isabelle réfléchit une seconde. Rien ne justifiait l’urgence. Ses comptes étaient largement provisionnés depuis qu’elle y avait déposé l’argent hérité de ses parents :
— Merci. Je le contacterai demain, annonça-t-elle d’un ton sec.
— Tu devrais le faire maintenant, insista Jacques, devenu aussi pâle que la porcelaine des assiettes. Un appel à cette heure ne peut être anodin.
— Alfred est la discrétion personnifiée, intervint Élodie. C’est peut-être important. Nous comprendrions parfaitement que vous rappeliez.
— Très bien. Je ne serai pas longue, se résigna Isabelle en jetant un regard noir à son mari, bien décidée à exprimer vertement son mécontentement à celui qui venait perturber son dîner.
Le chef d’agence décrocha immédiatement :
— Nous avons un problème grave, annonça-t-il d’emblée d’une voix couverte.
— Avec mes comptes ? répliqua aigrement Isabelle, plus que jamais remontée contre son interlocuteur. J’en serais surprise.
— Notre système informatique est agressé. Plusieurs comptes ont disparu. Les vôtres ne sont pas encore touchés, mais il faudrait les sécuriser.
— Très bien. Faites pour le mieux.
— Tous nos serveurs sont touchés. Le plus sûr serait de transférer vos avoirs vers un autre établissement.
— C’est bien la première fois qu’une banque me suggère d’aller chez un concurrent ! répondit sarcastiquement Isabelle.
— Ce n’est que temporaire. J’espère que vous nous garderez votre confiance quand tout sera revenu dans l’ordre.
— Nous verrons.
— Faites vite. Les garanties ne s’appliquent pas en cas de faillite de la banque.
Quand Isabelle reprit sa place, le confit était refroidi dans son assiette. Son visage exprimait colère et désarroi.
— Un problème ? demanda Marc.
— La banque a été piratée. Belhomme me demande de transférer mes comptes vers une autre banque.
— Il m’a appelée en fin d’après-midi. J’ai dû faire la même chose, intervint Élodie. Apparemment, le problème ne s’arrange pas.
— Tu aurais pu m’en parler, intervint Marc d’un ton de reproche.
— Cela ne change rien pour toi.
— Voyons ce qu’en dit le net, suggéra le mari d’Élodie en pianotant sur le smartphone qu’il avait sorti de sa veste.
Le verdict tomba après quelques secondes :
— Personne ne semble au courant.
— C’est normal. Ils veulent éviter la panique, répliqua Jacques, visiblement agacé par l’intervention de Marc. Il faut faire ce que Belhomme demande.
— Tu sais que je n’ai pas d’autre banque. Et je ne me vois pas ouvrir un compte ailleurs à cette heure, objecta Isabelle que l’inquiétude gagnait.
— J’ai une solution à te proposer. Tu transfères tout chez moi, le temps que Belhomme règle ses problèmes.
— Ça ne changera rien. Il gère aussi tes comptes. D’ailleurs, je m’étonne qu’il ne te demande rien.
Jacques sembla soudain gêné :
— J’ai d’autres comptes.
Isabelle sursauta, surprise :
— C’est nouveau ?
— Une simple commodité, en cas de besoin.
— Alors, nous allons vous laisser quelques minutes, le temps de régler cette affaire, ajouta-t-elle à l’intention de ses invités.
Le bureau d’Isabelle au rez-de-chaussée était petit, mais chaleureux avec son mobilier de chêne cérusé clair. Elle sortit d’un coffre-fort mural le carnet contenant ses mots de passe et s’installa face à son ordinateur.
— Le mieux serait que je prenne ta place. Je connais mes numéros par cœur, suggéra Jacques.
— Quelle mémoire ! Pour des comptes qui ne servent jamais !
Sans répondre, Jacques commença à pianoter sur le clavier. Un logo s’afficha :
— Je n’ai jamais entendu parler de cette banque, s’étonna Isabelle.
— Elle est surtout connue des cadres qui travaillent à l’international.
— Où est-elle basée ?
— Quelle importance ? Aux Bahamas, je crois.
— Un paradis fiscal ! s’exclama Isabelle. Tu ne fais rien d’illégal au moins ?
— Évidemment. Tu me connais…
— Et si l’administration s’en mêle ?
— Ils comprendront, c’est une situation exceptionnelle.
Jacques s’affaira. En quelques minutes, les avoirs d’Isabelle avaient été répartis en plusieurs établissements dont elle ignorait tout. Avait-elle le choix ? Quand ils sortirent du bureau, Marc et Élodie étaient installés face à la cheminée, dégustant un alcool léger.
— C’est fait ? demanda immédiatement la jeune femme.
— Il semblerait, répondit laconiquement Isabelle. Le dessert nous attend.
Ils avaient à peine terminé le savarin préparé par Marthe que le téléphone se manifesta à nouveau. C’était Belhomme.
— C’est fait ? demanda-t-il d’une voix anxieuse.
— Vous ne pouvez pas vérifier vous-même ? répondit Isabelle, irritée par l’insistance du gérant.
— J’ai tellement de choses à faire, bredouilla-t-il.
— Il faut qu’on se rencontre demain pour parler de tout cela.
— Je pourrais passer en fin de journée, proposa le gérant sans enthousiasme.
Que l’héritage de ses parents repose dans un paradis fiscal dont seul son mari pouvait l’extraire avait réveillé la tristesse d’Isabelle, comme si un peu de leur mémoire avait disparu, eux qui lui avaient enseigné que l’argent n’a de valeur qu’acquis légalement et dans le respect des autres. Elle en voulait à la terre entière, à Belhomme qui n’était pas capable de protéger ses clients, à son mari et ses comptes secrets, à elle-même pour n’avoir pas su anticiper ces risques. Les couples se séparèrent rapidement. Un brouillard glacé montait de la vallée et Isabelle maudit cet endroit. Elle se précipita dans son bureau :
— Tu ne viens pas te coucher ? demanda Jacques.
— Non, je veux étudier cette affaire à tête reposée.
— Tout est réglé maintenant.
— J’aimerais en savoir plus sur tes banques.
— Je ne vois pas ce tu cherches, répliqua Jacques en haussant la voix.
— Elles ne m’inspirent pas confiance.
— Tu veux que je t’aide ? insista-t-il.
— Ce sont mes affaires et je veux les traiter seule. Laisse-moi, hurla Isabelle, excédée.
Il sortit sans un mot. Sur le site de la banque, rien n’indiquait la tempête qui l’agitait. Et pourtant, l’incident était bien réel : Élodie en était aussi victime. Au bout de deux heures passées en vain à consulter les sites de veille financière, elle monta se coucher. Jacques était recroquevillé sur le bord du lit. Exténuée, elle sombra dans un sommeil sans rêves.

Quand elle se réveilla, Isabelle réalisa immédiatement que les événements de la nuit étaient bien réels, même s’ils avaient tout du cauchemar. La pendule en bronze sur le chevet Louis-Philippe indiquait dix heures. Ni la radio ni internet ne faisaient allusion à l’attaque de la banque. Belhomme avait-il exagéré l’événement ? Il lui devait des explications. Et immédiatement ! Mais son portable restait désespérément muet.
L’agence occupait un bâtiment massif du début du siècle sur la place centrale du bourg. L’adjointe du gérant s’avança :
— Je souhaiterais parler à Monsieur Belhomme.
— Il est absent pour la journée. Puis-je vous aider ?
— Je voulais évoquer l’incident d’hier.
— Un incident ? Hier ? Je ne vois pas.
— Je comprends que vous ne vouliez pas en parler, mais je suis directement concernée, répondit Isabelle avec humeur. J’ai dû vider mes comptes en urgence cette nuit.
— Je préfère que vous en discutiez directement avec Monsieur Belhomme, répondit la jeune femme, visiblement désorientée.
— Quand pourrais-je le voir ?
— Il sera à l’agence demain.
Isabelle sentait la colère monter. La banque ne savait pas se protéger des pirates, mais elle savait dissimuler ses problèmes. À une époque où la moindre défaillance est clouée au pilori par d’obscures communautés, museler une rumeur sur le NET relevait de l’exploit. La priorité pour elle était désormais de sortir son argent de ce paradis fiscal qui ne lui inspirait aucune confiance, mais pour cela, elle devait ouvrir d’autres comptes. Son choix se porta sur une banque française, directement concurrente de celle de Belhomme. Une petite vengeance dont elle se délecterait à leur prochaine rencontre. À l’annonce des enjeux, la jeune et énergique directrice de l’agence délivra sans hésiter les précieux numéros. Quand elles se séparèrent, la nuit tombait et les signes avant-coureurs de la tempête se précisaient. Jacques ne répondait ni sur son portable ni à l’usine. Enfin, son assistante décrocha :
— Je n’arrive pas à joindre mon mari. Pouvez-vous lui demander de m’appeler ?
— Je le ferai dès que je le verrai. Il vérifie les machines avant leur déplacement en zone nord.
— Les nouvelles machines en zone nord ? Il ne m’avait parlé de rien. Je pensais que ces vieux hangars étaient abandonnés.
— Nous avons appris de projet de transfert récemment. La toiture de la production menace de s’effondrer sous le poids de la neige.
— Il est prévu pour quand ?
— Très bientôt. Les machines sont démontées et prêtes à partir, mais pour le moment il n’y a plus personne ici. Le personnel a été renvoyé à cause de la tempête annoncée pour cette nuit.
Isabelle soupira. Elle devrait attendre pour retrouver son argent. Jacques serait le dernier à quitter l’usine, et il aurait d’autres préoccupations en tête quand il rentrerait. À la villa, une théière d’où se dégageait un subtil fumet de plantes orientales attendait Isabelle. Mais alors qu’elle se délectait à l’idée de tancer Belhomme, un SMS laconique du gérant la prévient qu’il était retenu à Dole par le mauvais temps et qu’il ne pouvait prendre aucun rendez-vous pour le lendemain. Il ne souhaitait manifestement pas rencontrer Isabelle. Peut-être n’osait-il pas lui avouer que les précautions qu’il lui avait fait prendre étaient disproportionnées ? Il ne lui restait plus qu’à attendre le retour de Jacques. Elle installa le dîner préparé par Marthe sur un plateau devant la télévision, mais le manque de sommeil eut rapidement raison de son attention.
Il était près de trois heures quand elle se réveilla en sursaut. Son mari n’était pas encore rentré. La neige tombait à gros flocons. La route en lacets qu’il empruntait était dangereuse et peu utilisée par ce temps. S’il avait un accident, il s’écoulerait des heures avant d’être secouru. Folle d’inquiétude, elle laissa un message :
— Je n’arrive pas à te joindre et je n’arrive pas à dormir. Je pars à ta rencontre maintenant. La route sera impraticable plus tard.
Isabelle avait à peine revêtu sa parka que son mobile vibra. C’était Jacques :
— Enfin ! J’essaie de te joindre depuis des heures.
— J’ai du travail. Je ne rentrerai pas cette nuit.
— Mais où es-tu ? demanda Isabelle, intriguée par un ronronnement de moteur.
— À l’usine. Où veux-tu que je sois ?
— Je peux te rejoindre ?
— Surtout pas ! J’ai besoin de tranquillité. Ne sors pas par ce temps.
Un claquement sec mit fin à l’appel. L’inquiétude d’Isabelle s’était muée en fureur. Non seulement Jacques n’avait pas pris la peine de l’informer de son absence, mais il rejetait jusqu’à sa compassion. Elle acceptait de jouer les épouses comblées pour lui, mais le mépris qu’il lui manifestait depuis des semaines dépassait les limites. La coupe était pleine. Elle aurait dû le comprendre plus tôt, mais ses cachotteries des derniers jours lui ouvraient les yeux.

Isabelle se réveilla sur le canapé du salon, chiffonnée et sale, une couverture roulée en boule en guise d’oreiller. Marthe lui parlait, une tasse de thé posée sur un plateau :
— Je n’ai pas voulu vous réveiller, mais Monsieur a reçu plusieurs appels ce matin. Il n’est pas rentré, annonça-t-elle, alors qu’une sonnerie résonnait à nouveau.
Isabelle peinait à rassembler ses idées :
— D’où viennent ces appels ?
— Ce sont des journalistes.
Isabelle se glaça :
— Il y a eu un accident à l’usine ?
Marthe ne répondit pas. Elle pleurait :
— Mon mari. Il est blessé ? Il y a des morts ?
— Non. Je ne sais pas quoi vous dire. Il vaudrait mieux que vous répondiez.
À peine quelques secondes s’écoulèrent avant que le téléphone se manifeste à nouveau. Une journaliste de la télévision régionale voulait joindre Jacques :
— Il n’est pas là, coupa Isabelle.
— Savez-vous où il est ?
— À la manufacture Flamant, je suppose.
— Vous n’en êtes pas certaine ?
— Il règle des affaires sur place. Que lui voulez-vous ?
— J’aimerais avoir son avis sur l’affaire de cette nuit.
— Quelle affaire ? demanda Isabelle dont l’inquiétude monta d’un cran.
— Le vol de l’usine. Vous n’êtes pas au courant ?
— Je ne comprends rien à vos propos. Comment voulez-vous qu’on vole une usine ?
La journaliste ne répondit pas. Isabelle comprit qu’elle prenait des notes. Enfin, elle reprit :
— Vous devriez aller voir vous-même.
— Je m’y rendrai dans la matinée.
— Je serai à l’entrée. Pourrez-vous m’accorder un entretien en exclusivité ?
Isabelle raccrocha brutalement. Un événement grave était survenu. Jacques n’avait même pas pris ma peine de la prévenir, à moins que… Elle ne voulait pas y penser. Elle se tourna vers Marthe :
— Si vous savez quelque chose, dites-le-moi, implora-t-elle.
— Ma voisine, dont le fils travaille à l’usine, m’a appelée ce matin pour me dire qu’il allait perdre son emploi. Un problème de machines. Je n’ai pas bien compris, mais je crois qu’elle non plus.
— Je vais là-bas. Ne répondez à personne.

En s’approchant de la manufacture, Isabelle réalisa qu’un événement grave était survenu. Les employés étaient massés face à la grille d’entrée sur laquelle veillait une dizaine de gendarmes. Elle laissa sa voiture sur un talus enneigé, avant de se diriger à pied vers la foule. À son approche, les conversations cessèrent avant que retentissent des sifflets, puis des menaces. Les gendarmes s’interposèrent. Dès qu’elle fut en sécurité, deux d’entre eux l’encadrèrent. Partout, il régnait un désordre indescriptible. L’immense cour était jonchée de morceaux de ferrailles, de vieilles machines et de mobilier éventré. À travers les portes des hangars béantes, là où se trouvaient les énormes machines de traitement des peaux et des tissus, ce n’était que désolation. Le hangar dédié aux expéditions était vide. Au bâtiment de la direction, les couloirs étaient parsemés de papiers et de dossiers béants. Deux hommes étaient assis à l’extrémité de la grande table de réunion. Ils se présentèrent, mais elle retint seulement qu’ils appartenaient l’un à la brigade criminelle et l’autre à la direction de la répression des fraudes. Elle s’assit à leur demande, alors qu’un gendarme prenait place près de l’entrée :
— Vous confirmez être l’épouse du directeur de cet établissement ?
— En effet. Mais pouvez-vous m’expliquer ce qui se passe ? Où est mon mari ?
Les deux hommes se regardèrent :
— Vous ignorez où il est ?
— Je ne l’ai pas vu depuis deux jours. J’ai eu un bref échange téléphonique avec lui cette nuit. C’est tout.
— Vous a-t-il dit d’où il appelait ?
— D’ici. Il préparait le transfert des machines vers la zone nord.
— Levez-vous et regardez là-bas. Qu’y voyez-vous ?
Les toits des vieux hangars rouillés de la zone nord étaient éventrés, les portes battaient, laissant apparaître des matériels d’un autre âge, des carcasses de camions, des pièces de métal rouillé à l’usage indéfinissable. Deux gendarmes s’activaient à proximité, piétinant la neige qui avait pris une teinte grisâtre.
— La zone nord, telle que je l’ai toujours connue.
— Sans les machines ?
— C’est évident. Mais alors où sont-elles ?
— Disparues. Comme les stocks de matières premières et les commandes prêtes à partir. Il ne reste ici qu’un conteneur rempli d’ordinateurs et de documents. Le camion qui le transportait a dérapé sur la neige.
— Je ne comprends toujours pas.
— Tout ce qui avait de valeur dans cette entreprise a été déménagé.
— Mais pourquoi ?
— Pour le vendre ou l’installer ailleurs.
— Cela représente des tonnes de matériel !
— En matière de déménagement, tout est possible. C’est une question de préparation.
— Et mon mari ? Qu’est-il devenu ?
— Nous le cherchons.
— Il n’est pas ici ?
— Nous le soupçonnons d’être à l’origine de ce vol.
— Vous êtes fous, répondit Isabelle.
Mais le doute commençait à s’installer en elle.
— Nous avons retrouvé la société de location des conteneurs. Il a lui-même signé les bons de commande.
— Je ne vois pas ce que cela prouve.
— Ces derniers jours, les employés ont mis à l’arrêt et démonté les machines à sa demande, pensant qu’elles seraient transférées vers la zone nord. Quelques heures ont suffi à une équipe bien entraînée pour charger les conteneurs sur des camions en toute tranquillité. Il n’y avait plus personne sur place à cause de la neige.
— Où seraient-ils allés ? Un tel convoi ne passe pas inaperçu.
— Je parierais que les conteneurs sont au milieu de centaines d’autres sur un cargo qui a déjà rejoint les eaux internationales. Rotterdam n’est qu’à sept heures d’ici. On en saura plus quand on aura retrouvé les chauffeurs. Ils n’avaient peut-être même pas l’idée de ce à quoi ils participaient.
— Quel serait l’intérêt pour mon mari ? Il gagne bien sa vie dans une entreprise florissante.
— Nous avons de gros doutes là-dessus.
— Demandez à Élodie Flamant. C’est la propriétaire.
À nouveau les deux hommes échangèrent un regard, comme s’ils se consultaient avant une décision importante. Enfin, le plus âgé prit la parole, choisissant soigneusement ses mots :
— En fait, nous avons un problème avec Madame Flamant.
— Un problème ?
— Personne ne l’a vue depuis hier soir.
— Vous pensez qu’elle a été enlevée ?
L’homme hésita à nouveau :
— Nous pensons qu’elle et votre mari sont complices. Peut-être plus…
Isabelle se liquéfia :
— Elle est incapable d’organiser une telle manigance… et du reste d’ailleurs.
Mais le doute se précisait.
— Votre mari est un expert des coups difficiles. Mais une opération à cette échelle coûte cher. Il a vraisemblablement profité de la complicité d’un troisième larron pour trouver le financement.
Un nom vint immédiatement l’esprit d’Isabelle :
— Alfred Belhomme ? suggéra-t-elle, incrédule.
— Tiens ! Vous le connaissez ? répondirent en cœur les deux inspecteurs.
— Nous avons des comptes dans son agence, admit-elle.
— Savez-vous où il se trouve en ce moment ?
— Je cherche à la joindre depuis hier.
Les deux hommes sourirent :
— Essayez à nouveau.
Une sonnerie retentit dans une mallette posée sur la grande table.
— Vous obtiendrez le même résultat avec votre mari ou Madame Flamant. Ils n’ont pas fait l’erreur de conserver leurs portables.
Les pièces du puzzle se mettaient en place dans l’esprit anesthésié d’Isabelle. Les indices s’accumulaient. La distance de son mari, ses absences fréquentes, son désintérêt pour ce qu’elle entreprenait. Depuis des semaines, il préparait cette machination qu’il conclurait par un autre forfait : la mainmise sur son héritage. Le dîner de l’avant-veille lui revint en mémoire. Jamais la banque n’avait été piratée. Belhomme, son mari et Élodie s’étaient relayés pour rendre événement crédible alors que nul n’en parlait. Et pour cause ! La douleur était trop forte pour qu’elle laisse exploser sa colère. Elle devait comprendre :
— Mais pourquoi ? demanda-t-elle.
— Les caisses de l’entreprise étaient déjà vides quand Élodie Flamant a fait nommer votre mari à sa tête. Elle savait qu’il n’était pas un ange, c’était de notoriété publique. Leur stratégie était simple : acheter les matériels les plus performants pour les revendre par la suite. Mais il fallait les payer. Belhomme, relégué ici pour d’obscures raisons, connaissait parfaitement les rouages d’une telle machination. Il a même obtenu une aide de l’Union européenne. Ils ont fait tourner les machines tout l’été pour constituer des stocks facilement monnayables. Pour finir, ils ont inventé le risque d’effondrement du toit pour obtenir l’aide du personnel sans éveiller les soupçons.
— Et en plus, ils partent avec mon héritage, intervint Isabelle.
— Comment cela ?
La jeune femme raconta par le menu le dîner de l’avant-veille. L’homme des finances arborait une mine blasée :
— Cette arnaque n’est pas nouvelle. Mais en général ce sont de retraités qui se font piéger. Rarement de jeunes héritières, de surcroît par leur mari !
Isabelle avait honte. Honte de sa naïveté, honte de s’être fait berner par l’homme en qui elle avait mis sa confiance, honte de ne pas avoir deviné une manœuvre aussi évidente.
— Que va-t-il arriver maintenant ?
— Ce qui appartenait à votre mari va être saisi. S’il est démontré que vous n’êtes pour rien dans cette escroquerie, vous conservez vos biens propres… enfin ceux qui vous restent. Un juge vous convoquera dans les jours à venir.
Isabelle s’étrangla de rage :
— En une nuit, je perds mon mari, mon argent, ma maison, ma vie, et vous m’accusez d’être complice ?
L’homme se carra dans le fauteuil avec un sourire blasé :
— Cela s’est déjà vu.

L’Iliouchine entama un large virage. Vue du ciel, Pyongyang avait tout d’une capitale moderne avec ses immeubles, ses larges artères à angle droit et ses espaces de verdure. Tout juste la circulation semblait-elle moins dense qu’ailleurs. Isabelle était épuisée. Elle avait quitté Paris deux jours plus tôt pour rejoindre Pékin, d’où le vieil avion avait décollé après une escale d’une demi-journée.
Les deux dernières années avaient été un cauchemar, partagées entre des contrats temporaires de démarchage téléphonique, de saisie ou de remplacements de caissières qu’une agence d’intérim lui fournissait au compte-goutte. Tout juste de quoi payer le loyer d’un minable studio parisien. La vente des bijoux qu’elle tenait de sa mère avait tout juste permis de payer les honoraires de son avocat.
Jusqu’à ce que six mois plus tôt, elle reçoive, incrédule, un mél de Jacques qui demandait de ses nouvelles. Elle avait failli répondre par une bordée d’injures, mais au moment d’appuyer sur la touche, elle comprit qu’elle tenait peut-être sa vengeance. Les messages se firent plus fréquents. Celui qui était encore son mari voulait prendre un nouveau départ. Il se déclarait prêt à lui restituer ce qu’il qualifiait d’emprunt, un terme qui décupla sa rage. La condition était de venir le chercher, au prétexte que les transferts d’argent ne fonctionnaient pas dans le pays où il se trouvait. Il disait avoir fait fortune, mais il était facile de deviner que sa vie n’était pas celle qu’il avait rêvée. Élodie s’était vite éloignée et Belhomme avait tout simplement disparu, emportant une partie du pactole.
Elle ne fut pas surprise quand Jacques lui annonça qu’il avait trouvé refuge en Corée du Nord. Un choix logique pour un exil tranquille. Sous embargo, le pays souffrait d’un cruel manque de technologies occidentales. Ses dirigeants n’avaient certainement pas hésité longtemps avant d’accepter les précieux matériels que Jacques était prêt à leur vendre. Sa maîtrise de leur délicate technologie lui garantissait l’impunité pour de nombreuses années. La rapidité avec laquelle les autorités avaient délivré les autorisations d’entrée sur le territoire pour Isabelle était la preuve de l’intérêt qu’elles lui accordaient. Pour le moment…
Mais Jacques avait sous-estimé un paramètre essentiel : le poids du ressentiment. Isabelle ne venait pas chercher la réconciliation, mais la vengeance. Il l’avait dépouillée et humiliée. Elle allait récupérer son bien, avant de le laisser en pâture à des ennemis qui ne devaient pas manquer. Comment ? Elle l’ignorait encore, mais elle trouverait. Le dépit est un bon incubateur d’idées…
Le visage du douanier n’exprima aucune expression quand il prit connaissance de la lettre qu’Isabelle avait reçue du consulat. Il quitta calmement sa petite guérite, non sans l’avoir soigneusement verrouillée. Quelques instants plus tard, un autre douanier, dont la casquette arborait plus de dorures, prit sa place. Il examina à nouveau le passeport d’Isabelle et libéra l’accès. Deux contrôles plus tard, elle pénétrait dans le hall majestueux de l’aéroport, presque désert.
Au fond un homme arborait un sourire gêné. La guerre commençait.

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Un dîner difficile à digérer ... et un scénario bien huilé ! Bravo.

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