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Cyrano

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— Je t'ai déjà dit mille fois que je ne voulais plus en parler et surtout que je ne voulais pas y aller.
— Mais maman, c'est pour ton bien. Tu auras toujours du monde autour de toi en cas de problème. Rend toi compte, je suis à une heure de route d’ici. S’il t’arrive quelque chose, c’est compliqué pour moi d’arriver rapidement. En plus, il y’aura des personnes de ton âge avec lesquelles tu pourras partager ta longue expérience de la vie. Tu ne passeras plus tes journées toute seule. Les enfants, Martin et moi nous pourrons venir te voir bien plus souvent.
— Vous pouvez aussi venir me voir plus souvent ici si vous le voulez vraiment.
— Ça n’a rien à voir. C’est pas qu’on ne veut pas mais il y’a la route. Deux heures aller-retour à chaque fois, ce n’est pas rien.
— Si vous ne pouvez pas, ce n’est pas grave. De toute façon je ne suis pas seule. Y’a Nell et la petite jeune qui vient faire le ménage. Ils me tiennent compagnie.
— Nell passe son temps à aboyer et à pisser partout. Tu ne prends même plus la peine de le sortir le soir. Concernant le ménage, je ne suis pas sûr que Virginie le fasse vraiment. Tu as vu l'état de ta salle de bain et de ton séjour. Je ne parle même pas de tes toilettes. Je vais lui en toucher un mot à celle-là !
— Arrête de mettre ton nez partout, je ne fais pas ça quand je suis chez toi.
— Une fois de plus, tu ne veux pas entendre raison. On va en rester là, de toute façon je dois y aller si je ne veux pas tomber dans les bouchons.

Sans rien dire, elle rangea ses affaires en me jetant par moment des regards mécontents.
Elle a bien grandi ma petite. Le temps est passé bien vite, me voilà maintenant arrière-grand-mère.

Je me souviens avec nostalgie de mon enfance dans cette petite ville.
A cette époque, les écoles n’étaient pas mixtes. Il y avait une école de garçons et une de filles que seul un mur en brique séparait. Nous pouvions par moment apercevoir les garçons qui usaient d’astuces pour jeter des coups d’œil de notre côté. Une enfance heureuse et bénie.

Deux rues plus loin, ma maison d’enfance trône encore là malgré le poids des années. Sur le petit muret de l’entrée est encore accroché un portillon rouillé qui se balance au gré du vent. Sur une des façades, on devine encore les petits personnages que j’avais dessiné avec Hugo mon frère cadet. Le temps a fait son offre, les dessins s’effacent mais mon souvenir lui est intact.

C’était dans cette même maison que Jacques, mon amour de toujours, mon seul amour demanda ma main à mon père.
Nous nous étions rencontrés un jour d’automne alors que je traînais dans les allées du grand marché. Il était beau, merveilleusement beau et surtout beaucoup moins rustre que la plupart des jeunes gens de notre âge. Avec lui, je connus l’amour et la passion. Avec lui, je passais de fille à femme et de femme à mère.
Avec la bénédiction de nos parents, nous achetâmes une maison à mi-chemin de celles de nos parents. De cette façon nous pouvions à loisir voir les nôtres.

Comme la grande majorité des habitants de notre petite ville, il travaillait dans le textile. En ce temps-là, le textile connaissait son âge d’or. Le travail ne manquait pas. Cela contribua à faire de notre petite ville, une ville était pleine de vie et dont la population ne cessait d’augmenter. Les cris des enfants sortant de l’école et courant dans les rues rythmaient les journées. Rien que par l’intensité de leurs cris, nous pouvions deviner l’heure qu’il était. De jour comme de nuit, des gens flânaient dans les rues.

Un an après notre mariage, nous accueillons notre petite Emma. Elle a été notre soleil dès son arrivée. De ses cris d’enfant, elle irradiait d’amour notre maison.
Encore aujourd’hui, les murs portent les dessins qu’elle avait fait dans sa plus tendre enfance. A côté d’eux aujourd'hui, se dressent, en plus, ceux de mes petits-enfants et bientôt, je l’espère, ceux de mes arrières petits-enfants.

Aujourd’hui, les rues bondées d’antan sont dorénavant vides. Les trois quart des maisons sont à vendre, personne ne veut les acheter. Personne ne veut s’installer dans cette petite bourgade fleurie bien trop loin des grandes villes, bien trop loin de l’agitation et des distractions.
La ville de mon enfance se transforme peu à peu en ville fantôme et je ne peux rien y changer.
Le grand marché, lieu de rencontre avec Jacques, a disparu. A la place se tient maintenant une station essence abandonnée.
L’école des filles et celle des garçons encore debout pourrissent dans leur jus. La nature les recouvrant d’une végétation luxuriante.
Les cris d’enfants qui animaient les rues se sont tus. Seul reste le silence, un silence pesant rompu de temps à autre par une voiture qui passe.

Plus de travail dans le coin. Tous les commerces ont fermé les uns après les autres. Tous les habitants sont partis vers les grandes villes.

Hugo et tous mes amis eux aussi sont partis, emportés par le poids des années. Jacques, mon amour de toujours, les a emboîté le pas. J’ai dorénavant la lourde tâche d'honorer seule leurs mémoires et de conserver vif dans l'esprit des nôtres leurs passages sur cette terre.

— J'y vais maman, me lança-t-elle, encore irritée par notre conversation, tout en déposant un doux baiser sur mon front.
— Fais attention sur la route et fais sonner deux fois quand tu seras arrivée. Tu es sur que tu ne veux rien prendre, il y a encore de la tarte dans la cuisine.
— Non, ça va aller maman.
— Tu es sur ? Peut-être que Martin en voudra.
— Non, c’est sûr que non ! Il a déjà pris assez de poids comme ça.
— Comme tu veux.
— Bon là, j’y vais. Fais aussi attention à toi. Je t'ai laissé la brochure sur la table de la salle à manger au cas où tu voudrais la lire.
— Merci mais tu connais déjà ma réponse.

Elle se retourna sans un mot, monta dans sa voiture et démarra en trombe. Je la vis s'éloigner de plus en plus jusqu'à finalement disparaître au loin.
Le silence retomba dans ma maison, seul le crépitement du bois brûlant dans la cheminée rompait ce silence.

Assise dans mon rocking chair, Nell sur mes cuisses, je regardais par la fenêtre la vie qui suivait son cours.
« Je sais qu'elle veut me rendre la vie plus facile mais pas question d'habiter dans une maison de retraite. De toute façon c'est pour les vieux ça ! Elle ne peut pas comprendre ce que je ressens Nell, elle est trop jeune pour ça. »

Comment pourrais-je quitter cet endroit rempli de tellement de souvenirs, de tellement d’histoires ? Chaque centimètre contient une partie de ma vie.

Comment pourrais-je vivre dans cet autre lieu où je n'ai aucun souvenir, aucune attache ?

Malgré ma mémoire qui me joue parfois des tours, ici au moins les souvenirs me viennent sans effort et je peux à loisir les parcourir avec bonheur.

Ma vie est ici,... ici jusqu’à la fin...
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Nualmel · il y a
Votre texte est sobre, souvent le sujet est traité de façon un peu mélo. Là le ton est juste. Et il est temps que nous comprenions tous que déraciner nos vieux, c'est les tuer un peu. Les miens tiennent à leur maison. ça va se compliquer, ils commencent à être vieux et fragiles. Mais on fera ce qu'on peut pour les garder dans leur maison. J'ai apprécié votre texte. Et je ne le trouve pas si triste. Je la trouve sereine cette dame. Elle sait ce qu'elle veut, elle attend tranquillement . Elle vit tranquillement, là où elle veut être, avec ses doux souvenirs.
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Cyrano · il y a
Merci beaucoup Nualmel pour ce sympathique commentaire.J'ai essayé ici de retranscrire au mieux un réalité de plus en plus présente et qui tend à se banaliser. Merci encore d'être passé par ici et à une prochaine fois.
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Jean Calbrix · il y a
Un beau texte fort sur la désertification des campagnes, une vieille dame qui s'accroche à ses souvenirs que le temps efface, une enfant qui songe plus à ses commodités,.. Bravo, Cyrano, d'avoir si bien détaillé tous les ressorts psychologiques liés à cette situation qui crève le cœur. Je clique sur j'aime.
Je vous invite, si le cœur vous en dit, à lire mon sonnet Pétrole qui fait écho à Tarak que vous avez apprécié http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/petrole

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Mohican59 · il y a
Moment tragique de la vie quotidienne..quel réalisme sans pencher dans le pathétique ...merci monsieur
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Cyrano · il y a
Merci monsieur, content de savoir que tu as aimé.
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Mielloux · il y a
très nostalgique en fait très beau texte émouvant !!!
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SakimaRomane · il y a
Nostalgique et beau :)
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Marie Hélène Peneau · il y a
Beau, beau et triste, bravo Cyrano
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Cyrano · il y a
Merci Marie Hélène pour ce commentaire et très content que ce texte vous ait plu.
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