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Ma vie en l’air

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14 février.
Je conduisais machinalement. Je connaissais chaque ligne droite, chaque virage de cette route me menant à l’aéroport ; je l’empruntais depuis douze ans, tous les jours, pour me rendre au travail.
Douze ans d’une vie de bagagiste.
Porter les souvenirs des autres pour un salaire de misère et quelques vertèbres déplacées. Une vie que je ne supportais plus. J’en avais marre de voir partir des vols qui me clouaient au sol chaque jour un peu plus.
Aujourd’hui, pour une fois, l’avion ne décollerait pas sans moi. Ce serait mon cadeau de Saint-Valentin.
J’étais nerveux car je savais qu’à cette heure-ci, j’allais perdre du temps à chercher une place sur le parking. Bien sûr, j’aurais pu me garer dans l’espace réservé au personnel, mais ce serait plus discret sur le parking public. Ils n'y chercheraient pas ma voiture tout de suite. Ce serait la première et dernière fois que je foulerais ce parking et surtout, la dernière fois que je traverserais ce maudit tarmac.
Une place inespérée s’offrait à moi dans la troisième allée. À croire que la chance avait définitivement tourné en ma faveur depuis quelque temps.
Je ne remarquai pas le véhicule qui s’apprêtait à reculer ni les vociférations de son conducteur. J’étais bien trop tendu, bien trop dans mes souvenirs.
Une fois ma voiture garée, je me laissai aller quelques instants à penser à cette folle semaine, aux événements qui m’avaient amené là et aux dernières heures avant un départ définitif pour Montréal.
Je commencerais une nouvelle vie... Ma vie.
Je ne pouvais m’empêcher de regarder sur mon smartphone le montant qu'indiquait mon relevé de compte. Je fixais tous ces zéros qui bouleversaient ma vie.
Un sourire se dessinait sur mon visage. C’était bien la première fois que je souriais autant. Un sourire qui me donnait un tout autre visage. D’ordinaire, j’avançais, sombre, fermé, je regardais mes collègues rarement, je n’échangeais que quelques paroles de politesse, jamais je ne participais aux discussions, jamais personne ne m’avait vu sourire depuis douze ans. Mais aujourd’hui tout était différent.
Je me souviens encore de cette valise rouge. Pourquoi ce choix ? Je ne sais pas, sa couleur peut-être. Au premier regard, rien de vraiment intéressant, juste ce blouson en cuir : je garde !
C’est devenu une sorte de rituel chez les bagagistes. On se prend le treizième mois, directement à la source. En fouillant dans le blouson, au fond de la poche intérieure, j’ai trouvé un ticket froissé d’Euro Millions, des tickets de métro, un briquet, mais pas d'argent, hélas.
Le lendemain matin, à la radio, dans la voiture, j’entends les résultats du tirage. Aussitôt, je repense au ticket dans la poche intérieure du blouson que je porte déjà. Je regarde les numéros en conduisant. Un léger coup de volant me fait franchir la ligne blanche. Un coup de klaxon et je finis ma route dans le champ d’en face sans trop de dommages. Juste ma main impossible à bouger, clouée sur place par le poids du ticket. Un poids de cent millions d’euros !
Il m’a fallu une semaine pour préparer mon départ, ma fuite, pour encaisser le chèque et me débarrasser de cette conne qui squattait ma vie... depuis douze ans.
Douze ans jour pour jour, putain !
Je venais de trouver ce job de bagagiste et le premier jour, je dois partir à la recherche d’une valise égarée. Je la retrouve et la ramène à sa propriétaire. Une jolie nana, bien foutue. Après quelques remerciements, déjà rencard.
Je l’emmène pour une balade au clair de lune autour du lac près de l'aéroport pour regarder les avions. Un coup de foudre le jour de la Saint-Valentin.
Et me voilà quelques années plus tard avec un job et une nana qui me rendent malade, me dégoûtent. L’amour, c’est connu, rend aveugle et con, tellement con que je n’ai pas vu tout de suite que cette nana était paumée. Elle s’est installée chez moi à grande vitesse, a lâché son job sous prétexte que son patron reluquait ses fesses. C’est vrai qu’elle a un beau petit cul.
Idiot que je suis, j’ai pensé à mon incroyable fierté de mec se pavanant auprès d’une nana mignonne. Mais voilà, ce beau petit cul se foutait pas mal de ma gueule, elle se faisait entretenir. Quand je voulais la plaquer, elle me faisait son numéro de charme et le lendemain, fini mes envies de départ. Je disposais d’elle quand bon me semblait, finalement, c’était un bon compromis, mais là, avec ce billet de loterie, cette pétasse pouvait bien se trouver un autre pigeon.
Ce matin, pour la Saint-Valentin, je lui ai fait une surprise. Je l’ai emmenée au lac près de l’aéroport, regarder les avions comme nous l'avions fait lors de notre premier rendez-vous. Elle a trouvé ça romantique, la conne, jusqu’à ce que je la pousse à l’eau. Dommage, elle ne savait pas nager. Elle gesticulait, ses bras frappaient la surface, elle essayait de crier entre deux tasses. J’ai ramassé une branche, mais au lieu de l’aider, comme elle l’espérait encore, je lui ai enfoncé la tête sous l’eau. Quand j’ai vu ses yeux, ses yeux de pleurnicheuse et d’aguicheuse, je n’ai pas pu retenir toute cette colère longtemps retenue, j’ai mis toutes mes forces sur le bâton et je l’ai maintenue jusqu’à ce qu’elle ne bouge plus, jusqu’à ce que les bulles d’air disparaissent.
Personne en vue, je me suis relevé et je suis retourné à la voiture. Je voyais au loin juste son joli petit cul flottant inerte dans l’eau. J’en avais rien à foutre de laisser autant de traces et d’empreintes, dans quelques heures, je serais à l’aéroport pour un nouvel envol.
Je sors de la voiture, à peine le temps de voir une ombre passer et d’entendre une insulte.
Je ressens une vive douleur. Une chaleur violente inonde mon corps, avant le froid de l’asphalte sur lequel une auréole rouge s’épanouit déjà. Je vois le couteau planté dans mon ventre et cette ombre vagabonde.
Quelle connerie, je me dis, de se faire planter pour une place de parking.
Décidément, jamais je ne prendrais l’avion.

Il était au rendez-vous, dans la chambre d’hôtel à la sortie de l’aéroport. Mais elle n’était pas là et ne répondait pas au téléphone. Pourtant, c'était leur journée, elle lui avait promis de passer cette Saint-Valentin avec lui.
Après plusieurs heures d'attente, il s’était dit qu'elle l’avait baisé et qu'elle avait choisi de rester avec son mec. Il l'avait pourtant écoutée, réconfortée, quand elle racontait sa vie, cette vie qu'elle ne supportait plus. Il était toujours là pour elle, fou d'amour.
C'est pourquoi quand elle lui avait dit qu'elle serait vraiment libre uniquement si son mec mourait, il avait décidé de lui offrir cette liberté.
Quoi de mieux que la Saint-Valentin pour lui faire ce cadeau ?
Il était allé à l'aéroport attendre son mec et lui avait enfoncé un couteau dans les entrailles. Il l'avait regardé un instant se vider de son sang avant de prendre la fuite les larmes aux yeux, des larmes d'amour pour sa belle.
Mais elle n’était pas là, il sentait, il savait qu'elle ne viendrait plus.
Lui qui avait fait tout ça par amour, par amour de son joli petit cul, il y pensait encore au moment de s’ouvrir les veines en regardant par la fenêtre un avion décoller.
Un avion que personne ne prendrait.
Putain de Saint-Valentin !
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