Ma vie dans une photo

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Il descend pas à pas l'escalier d'un autre monde  [+]

Image de Eté 2016
1.
Cette photographie en noir et blanc est très joliment cadrée. Je ne me souviens plus de celui qui tenait l’objectif, mais c’était très certainement un connaisseur. Je l’ai trouvée par hasard, comme souvent avec les photos ; elle servait de marque page dans un vieux livre. Elle date de l’été 54, c’est écrit au dos. Je reconnais la belle écriture de mon père qui aimait fixer le temps. « Pour plus tard » comme il précisait en souriant.
Une foule de souvenirs me reviennent. Je me sens émue. Ma main tremble et j’ai la gorge serrée. Nous sommes tous si jeunes. Si beaux.
Le premier, bien sûr, c’est Paul, qui fait le pitre, comme d’habitude. Il a huit ans. Il porte une chemisette et un bermuda. Il a l’air malicieux. J’adore son expression : ses yeux à demi-fermés éblouis par le soleil. Ses mains qui papillonnent. Il respire la joie de vivre. La joie d’un corps en bonne santé. Ce cher : Monsieur Paul. Il est adorable.
À ses côtés, il y a le beau Timothée, qui sourit en tenant la main de son grand frère. Il doit avoir cinq ans sur la photo. Il est blond comme un ange. Et tellement mignon, tellement. Dire qu’il est mort, ce petit garçon blond. Timothée, mon frère. Une chute en moto à vingt ans. Le cauchemar d’un appel, en fin de journée. Et puis, très vite, son enterrement. Papa, maman, et nous tous, qui le pleurons. Mon cher petit frère.
Ensuite, il y a l’insolente Michèle, si jolie sous son chapeau de paille. Elle regarde fixement l’objectif. C’est la seule qui ait ce regard-là. Elle a neuf ans. Et déjà, je lui trouve un air rebelle. Elle sera la femme libre qu’elle a été toute sa vie. Ses yeux le crient.
Je suis à ses côtés, dans ma robe de petite fille sage. C’est étonnant comme je parais heureuse. Et presque jolie. J’ai six ans. Tous les enfants sont beaux à cet âge. Je tiens Michèle par la taille. Nous nous ressemblons beaucoup. Même cheveux châtains, même visage.
Mes parents posent derrière nous. Mon père, dans un élégant costume clair, ma mère, portant une robe vichy qui lui découvre les genoux.
Bien sûr, nous avons tous les six un sourire de circonstance.
J’essaie de rembobiner le film de ma vie. Où étions-nous lors de cet été 54 ?
Sans doute au bord de la mer, près de Saint-Raphaël. Nous y allions toujours à cette époque. Papa louait une villa blanche, parfumée à la vanille. C’était la maison des vacances. Nous qui étions de parfaits citadins, la campagne nous transformait. Nous devenions des Indiens.
Je revois la voiture de papa, sa Simca Aronde dont il était très fier. Il faut dire qu’elle était belle sa voiture, dans sa robe bleu ciel ! Souvent, nous, les enfants, on se disputait pour savoir lequel monterait s’asseoir sur les genoux de papa et conduirait la belle automobile. C’était une joie immense de tenir l’imposant volant et de le faire tourner ! Papa demandait en riant : « où souhaitez-vous aller, m’sieurs-dames ? » Et l’on répondait tous en cœur : « au bout du monde ! »
Et nous en avons fait des belles promenades : à la ville, à la campagne, aux bords de la mer, à la montagne, à l’étranger, en Italie, en Suisse. Nous sommes mêmes allés jusqu’en Autriche !
Mon enfance n’a été qu’une très longue fête.
Nos parents s’appliquaient à nous rendre heureux. Maman cuisinait de bons plats. Michèle et moi l’aidions quelquefois. Les garçons venaient surtout pour faire des gâteaux. Ils étaient gourmands... enfin, nous l’étions tous.
Sur la photo, nous posons devant des pins parasols. Ils sont majestueux. J’imagine leur odeur. Je devine le chant des cigales. Il doit être environ cinq heures ; c’est une fin d’après-midi. Il a fait très chaud tout le jour. Je regrette que l’on n’aperçoive pas un bout de la maison. Mais je sais qu’elle est là : très blanche avec ses volets mi-clos. Maman disait toujours : « ne laissez pas entrer la chaleur, pensez à juste entrouvrir vos volets ».
Maman. Ta douceur me manque. Ton sourire me manque. Cet éclat dans tes yeux. Cette façon que tu avais de te tenir sur le haut du perron et de nous regarder jouer ; nous organisions des farandoles, faisions des roues sur l’herbe ou des galipettes. Papa venait s’amuser avec nous, se joignait à nos parties de ballons, ou sortait le tuyau d’arrosage pour nous asperger en riant... et là... oui, là... c’était royal ! Le soleil, la chaleur parfois incandescente et la fraîcheur de l’eau. Nous étions fous de bonheur...
Je me souviens.
Oncle Jean, le frère de papa, arrivait avec les cousins et tante Cécile. Ils franchissaient la barrière en klaxonnant. Nous, nous courions à leur rencontre. Et la maison se remplissait de cris de joie, d’éclat de rire, de chamailleries et du bruit de nos pas. La vie intense de l’été.
Les cousins installaient leurs valises dans leur chambre. On les aidait à mettre en ordre leurs vêtements sur les cintres ou sur les étagères.
Et puis, on dévalait l’escalier et sortions nous amuser. Il y avait le camp des Cheyennes et celui des Cowboys. Les cousins : Pierrot, Claude (son grand frère) et Annie leur petite sœur de six ans lançaient les hostilités tandis que nous déterrions la hache de guerre. Nos jeux duraient jusqu’au repas du soir. Et c’était un déchirement que de devoir aller se coucher.
On s’adorait. Et l’on se retrouvait chaque été pendant deux mois dans l’immense maison blanche.
Je me souviens.
Tante Cécile préparait de délicieuses tartes à la mirabelle.
Papa et oncle Jean faisaient de longues siestes allongés dans des hamacs improvisés.
Maman lisait sur un transat à l’ombre.
Comme tout me paraissait facile en ce temps-là. Je vivais sans inquiétude, à rire avec les uns et les autres.
Parfois, un orage d’été éclatait, on courait se mettre à l’abri. C’était à la fois drôle et terrifiant, le bruit du tonnerre qui résonne et fait trembler l’air. Timothée pleurait de peur, il fallait le rassurer. Annie me donnait la main et me la serrait aussi fort qu’elle pouvait. Paul faisait le malin, en se moquant de notre peur. Michèle riait avec Pierrot, tandis que Claude comptait les secondes entre le coup de tonnerre et l’éclair.
Parfois, nous allions à la mer. C’était une aventure : franchir les grilles du jardin, passer la rue en contrebas, prendre une autre rue sinueuse, traverser une place avec un bassin, longer une rue droite et longue, un peu trop ensoleillée à mon goût, puis enfin, découvrir la méditerranée, splendide sous un soleil de plomb !
Les adultes nous aidaient à déposer nos serviettes, à défaire nos vêtements sous lesquels se trouvaient nos maillots de bains. C’était au premier qui atteindrait la mer. Je courrais à perdre haleine. À ce jeu, Paul et Claude se partageaient la victoire. Et ils ne nous laissaient jamais le temps de nous habituer à la fraîcheur de l’eau, nous éclaboussaient en poussant des cris de joies et en feignant de ne pas avoir remarqué que l’eau était un peu froide, du moins avant qu’on ne s’immerge complètement et commence à nager.
Maman venait se baigner avec nous. Elle disait toujours : « laissez-moi prendre mon temps d’entrer dans l’eau les enfants ». L’eau lui arrivait à la taille, elle se baissait lentement pour mouiller ses épaules et puis, soudain, elle s’élançait dans les vagues. C’était une excellente nageuse. Si belle. Si.
C’est fou tous ces souvenirs qui me submergent... J’en ai les larmes aux yeux.
Cette photo m’a fait retrouver mon enfance perdue, des moments passés trop vite.
Comme j’aimerais revivre une heure de ce temps-là, rien qu’une heure, rouvrir mes yeux face à la mer, réentendre les rires de mes frères, de mes cousins, de ma sœur Michèle, regarder papa et oncle Jean jouer au volley sur le sable brûlant, et écouter tante Cécile et maman se faire des petites confidences en profitant du soleil allongées sur leurs serviettes.
Rien qu’une heure. Rien qu’une heure de ce temps-là. Revivre un peu.

2.
Je fixe la photo que je tiens entre mes doigts. Cette photo noir et blanc.
Où êtes-vous Paul, Timothée, Michèle, papa, maman ?

3.
Une femme, portant une blouse blanche, entre soudainement dans ma chambre. Elle me dévisage. Me surprend. Me terrifie. Que me veut-elle ? Elle n’a même pas frappé avant d’entrer !
Je reviens à moi, je suis assise dans un lit.
Elle dit à une collègue qui se trouve dans le couloir :
— Viens m’aider à lui changer les draps !
Une autre femme apparaît dans l’embrasure de la porte.
Je demande :
— Qui êtes-vous ?
La femme ne répond pas, elle lâche simplement :
— Ne perd pas ton temps à parler avec les Alzheimer. Tout ce que tu leur dis, ils l’oublient aussitôt. Celle-là passe ses journées à rêvasser à on ne sait quoi.
Elle et sa collègue me soulèvent de mon lit et m’asseyent dans un fauteuil. L’une retire les draps tandis que l’autre étend et borde rapidement de nouveaux draps.
Elles font comme si je n’étais pas là. Elles parlent entre elles de leur week-end, des tracasseries du service, des horaires, des tours de garde. Elles m’arrachent de mon fauteuil, m’aident à m’asseoir dans le lit aux draps propres.
Je demande :
— Et la photo ?
— Quelle photo ? demande l’une.
L’autre ajoute sèchement :
— On reviendra vous voir tout à l’heure.
Elles sortent rapidement. Je reste seule, les mains vides, la tête vide, le regard vide.

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