Ma victoire

il y a
2 min
435
lectures
50
Recommandé

Passionné de littérature, avec des préférences pour les auteurs américains (Hemingway, Fante, Kérouac, Irving entre autres), pour les polars (Ellroy, Lehane, Burke, Férey, Izzo, Nesbo, ...) ... [+]

© Short Édition - Toute reproduction interdite sans autorisation

Mes pensées se perdent dans l'azur du ciel. Un bleu de cobalt dense. Il y a pire pour accrocher ses espoirs. Faire abstraction du contexte. Les cris de la foule me parviennent comme un fond sonore confus et joyeux. Les spectateurs ne sont que des petites taches colorées et mouvantes transformant l'enceinte du stade en un tableau de peintre pointilliste.

Se concentrer, réguler ma respiration. Revenir à l'essentiel, ne pas se laisser distraire par les autres compétitions autour. Ne penser qu'à une chose. À cette course que je vais disputer, à cette finale qui signera mon entrée dans le monde des vivants. Rentrer peu à peu dans cette bulle qui explosera tout à l'heure avec le coup de feu du starter. Oublier l'histoire qui m'a conduit là, cette histoire qui se confond avec la marche du monde. Ne plus penser à ce qui a suivi, à ces heures d'entraînement qui se sont enchaînées, à ces efforts consentis, ces privations, ces douleurs qu'il a fallu apprivoiser. Toutes ces choses qui m'ont forgé un mental nouveau et m'ont rendu ma liberté.

Les minutes se tordent dans une spirale de feu. Derniers gestes pour se décontracter. Positionnement dans le couloir n°5. Bras levé pour saluer le public à l'annonce de mon nom.

Mes doigts accrochent le tartan de la piste. Mon corps se courbe, se tend comme un élastique prêt à exploser. Sensation étrange des starting-blocks. Je ne suis plus rien qu'un assemblage d'os, de muscles tendus, de tendons et de sang qui pulse dans les artères. Une machine faite pour courir le long de ce tracé blanc sur fond de cuivre.

La détonation troue le monde autour. Un moment d'hésitation, des fractions infimes de seconde qui réveillent d'anciens démons avant que tout ne soit que mouvement. L'air me gifle. Mes concurrents ne sont plus que des traits de lumière avec qui je lutte.

Les foulées s'enchaînent, rythmées et puissantes. Je vois la ligne tout au bout. Elle se rapproche de plus en plus vite. Le cœur au bord de l'explosion. Le paradis maintenant si proche. Au bout de ce couloir

Quatrième ou cinquième position. Peu importe, ma victoire est ailleurs.

Décélérer. Mon pouls qui redescend lentement. La douleur dans ce membre fantôme. Dans cette jambe, remplacée par une lame de titane. Ma victoire. La guerre si loin derrière. Oubliée ma jambe arrachée par cette mine antipersonnel alors que j'allais avoir quinze ans. Oubliée la longue rééducation, la douleur. Juste cette joie enivrante de pouvoir à nouveau courir.

Ma victoire.

Recommandé
50

Un petit mot pour l'auteur ? 1 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Brigitte Bardou
Brigitte Bardou · il y a
Très beau et d’actualité ! Quelques similitudes avec mon texte «  je cours »...

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

Chauffé à blanc

Michel Dréan

J’ai claqué ma main sur ma nuque. Quand je l’ai retirée, un moustique en sale état trônait au milieu d’une petite tache de sang. Ils étaient voraces dans le coin et savaient apprécier un ... [+]