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Ma mère... courage !

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Birchen

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Première levée, dernière couchée, ma mère ne connaissait pas le mot repos. Toute la journée, elle s'activait, sans répit. Elle ne s'asseyait jamais.
Dès mon réveil, durant toute mon enfance, je sentais les odeurs familières du petit-déjeuner, mélange de chocolat, de café au lait et de pain grillé.
Dans un coin de la cuisine, debout, ma mère avait déjà bu sa soupe du matin – « je ne peux rien avaler d'autre ! » disait-elle.
Elle épluchait déjà quelques légumes sur un papier de journal pour le déjeuner :
Dépêchez-vous les enfants, vous allez être en retard à l'école !
Mon frère et ma sœur obtempéraient. J'étais toujours le dernier à terminer mon bol de Banania.
Auparavant, je devais m'acquitter d'une tâche quotidienne : aller chercher le lait à la ferme toute proche de la cité ouvrière où nous habitions.
Ma mère poursuivait sa journée marathon par les ménages chez ses patrons ; Mme Legendre, la couturière, et le couple d'instituteurs de mon école. J'avais donc intérêt à me tenir à carreaux ! J'étais surveillé de très près.
Un jour sur deux, elle allait de bonne heure au bar-tabac de la ville toute proche pour laver les sols du café. Puis elle assurait le service en salle.
Le dimanche, il y avait foule. Ma mère, avec dextérité, servait les nombreux clients attablés et affairés à peaufiner leur pari pour le tiercé de l'après-midi. Ceux-ci lui donnaient de bons pourboires.
En ce jour dominical, en me levant le matin, avant d'aller à la messe, je trouvais mes habits fraîchement repassés, disposés sur l'une des chaises de la salle à manger. Ma grande sœur m'habillait et nous partions ainsi à l'office avec Laurent, mon frère aîné.
Avant de partir au travail, ma mère avait pris le soin de faire le ménage en grand dans la maison.
À notre réveil, cela sentait bon le frais et l'odeur d'eau de javel. Les chaises étaient retournées sur la table du séjour. Mon père s'affairait déjà à la cuisine. C'était le seul jour où il faisait la « popote » et plutôt bien ma foi, avec les produits de son élevage.
Avant de nous rendre à la messe, nous devions auparavant passer voir ma mère au café « pour une inspection générale », embrasser les patrons du bar, Mr et Mme Chemin, qui s'esclaffaient à mon encontre :
— Comme tu es bien habillé, et tu sens bon, tiens, voilà une pièce pour t'acheter des bonbons, tu l'as bien mérité !
Je lui tendais alors la gamelle contenant deux belles parts d'un civet de lapin « maison » que mon père avait mitonné le matin même pendant deux ou trois heures. Les patrons de ma mère n'avaient pas le temps de faire la cuisine. Sur le chemin du retour, je ne manquais pas de m'arrêter à la confiserie/épicerie de la mère Houssin, pour dépenser mon argent de poche en bonbons : roudoudou, mistral gagnant, sucettes, malabars...
Le dimanche après-midi, ma mère s'octroyait un peu de repos en famille.
Nous prenions auparavant le déjeuner autour de la grande table du séjour recouverte d'une nappe blanche amidonnée.
Nous avions souvent une cousine et son mari ou des voisins à déjeuner. Après le bon civet de lapin mitonné par mon père, l'éternel gâteau de Savoie trônait au milieu de la table pour le dessert.
À la fin du repas, nous profitions de la bonne ambiance générale pour demander timidement, mon frère et moi, si nous pouvions aller au cinéma Le Lido voir un péplum ou un western.
Ma mère nous donnait alors une pièce en ajoutant : « C'est votre argent de poche de la semaine, n'y revenez pas ! » Nous ne demandions pas notre reste et savourions ce moment de liberté propice à tenter, lors du trajet, nos premières expériences inédites : fumer la première cigarette en toussotant, embrasser la petite amie qui nous accompagnait, sonner aux portes des grandes villas...
Le dimanche soir, je revois encore ma mère debout, adossée au poêle à regarder le film sur la une en noir et blanc avec Michèle Morgan ou Danièle Darrieux, Gabin, Raimu... Seul vrai moment de détente de la semaine.
Le cycle hebdomadaire se terminait et le lundi matin, tout recommençait sur le même rythme immuable. On pensait que cela serait éternel, que ces moments de bonheurs simples se prolongeraient à l'infini dans notre maison d'une cité ouvrière, comme on en construisait tant dans les années cinquante.
Le temps n'avait pas de prise sur les enfants insouciants que nous étions. Ma mère nous « élevait à la dure », comme elle aimait à le marteler, pour que nous réussissions dans la vie. Elle répétait inlassablement ces quelques mots :
« Je ne veux pas que mes enfants fassent la boniche chez les autres comme moi et deviennent des feignants ou des bons à rien ! »
Tout était dit. Et il fallait marcher droit. Nous devions bien travailler à l'école, être poli, respecter les autres, aider aux tâches ménagères sans rechigner, ne pas traîner avec les voyous de la cité et ne pas dépasser les limites de jeu qu'elle nous avait fixées. Éducation stricte, empreinte d'un amour peu démonstratif, nous étions heureux comme cela.
Ses quatre enfants – Pascal, le petit tardillon, a rejoint la fratrie sept ans plus tard – étaient sa fierté, sa raison de vivre, elle voulait que nous ayons tous une bonne situation.
Pour cela, elle travaillait sans relâche, comme mon père, pour mettre « du beurre dans les épinards ». Pour arriver à ses fins, elle me mettait la pression verbalement chaque jour : « Si tu ne travailles pas bien à l'école, tu iras en pension au collège technique pour apprendre un bon métier et obtenir un CAP ; ton père te fera embaucher à l'usine. Il n'y a pas de honte à travailler de ses mains... » Parfois, elle ajoutait : « Il n'y a pas de sot métier, il n'y a que de sottes gens ! »
Ces simples mots résonnent encore en moi ; à cette époque, ils me fichaient la trouille. Je ne savais pas ce que je voulais faire mais une seule chose était claire dans mon esprit : je ne souhaitais pas travailler à l'usine, être ouvrier, avoir ce rythme infernal d'un labeur usant, pénible qui laissait peu de place aux loisirs, aux vacances.
Alors, je faisais le nécessaire pour passer d'une classe à l'autre. C'était fastidieux car je n'avais pas les mêmes facilités scolaires que mon frère aîné Laurent – fierté de toute la famille et de son ancien instituteur. Il obtenait chaque trimestre les encouragements et les félicitations du conseil de classe du lycée d'État d'Evreux. Je souffrais quotidiennement de la comparaison avec lui. Je n'avais pas les mêmes facilités et comme nous avions le même instituteur en CM2, je subissais ses remontrances : « Tu es nul mon pauvre, tu es loin de ressembler à ton frère... »
J'encaissais sans broncher mais ses remarques me faisaient mal. Je faisais ce que je pouvais.
Mais je franchissais les étapes une à une, attendant avec anxiété les bulletins trimestriels transmis par voie postale à cette époque. Ce jour-là, je n'en menais pas large et le verdict tombait : « Élève moyen, peut mieux faire... Doit poursuivre ses efforts pour passer dans la classe supérieure... »

Quelques années plus tard, quand ses quatre enfants furent casés avec un bon métier dans les mains, ma mère ne put profiter longtemps de sa joie. Le décès prématuré de mon père à la suite d'une longue maladie laissa un grand vide. Elle a, alors, tout assumé seule.
Néanmoins, elle était tout de même fière de notre réussite ; quand elle rencontrait des amies au marché le mardi matin, elle donnait volontiers de nos nouvelles. Les cancanières voulaient toujours savoir ce que nous devenions. Elle répondait naturellement à leur curiosité : « Mon fils Daniel est maintenant directeur d'un centre social, Laurent est professeur d'économie, ma fille aînée Joëlle est passée agent de maîtrise à la Compagnie Française des Produits Industriels, et mon petit dernier Pascal est chimiste, il suit les traces de sa grande sœur dans la même usine qu'elle ! »
Nous avions tous réussi pour son plus grand bonheur !
Nous étions sa raison de vivre. Elle avait gagné son pari. Nous avions tous une bonne situation. Elle était l'artisane de cette réussite collective.
À l'heure où j'atteins la soixantaine, que mes deux fils ont, eux aussi, un bon métier, je nourris un regret : ne pas lui avoir dit de son vivant tout l'amour que je lui portais.
Trop de pudeur, pas assez de place pour les mots tendres, pas assez de temps pour effacer les frustrations et les interdits incompris de l'enfance.
Mais tu resteras pour nous – ses quatre enfants –, la mère courage qui nous propulsa avec son énergie vers un monde meilleur et moins pénible que le sien.

PRIX

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Lllia · il y a
Mes votes +5!! J’aime beaucoup:)
Je participe aussi à un concours de dessin en finale si tu veux jeter un coup d’oeil: https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/victoire-weasley

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Birchen · il y a
merci lllia j'irai faire un petit tour chez vous histoire de vous découvrir aussi! c'est comme cela que le système marche. Les auteurs se lisent entre eux mais y a t-il des lecteurs non auteurs sur ce site?
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Bridget38 · il y a
Très émouvant je suis touchée..je vous laisse découvrir sur mon profil une micro nouvelle
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Tommy Rome · il y a
C'est doux ! Mes voix !
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Zouzou · il y a
la 'Mamma' , jamais on ne peut l'oublier ! mes voix
en lice poésie ' Adieu léthargie ' et ' Des rêves d'Orient ' si vous aimez

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Utilisateur désactivé · il y a
Je n'ai pu m'empecher de verser des larmes. Il n'y a pas d'age pour perdre sa mere mais c'est douloureux de se dire qu'on aurait pu parler encore plus... Vous avez su me toucher plus que tous les autres textes que j'ai lu ce soir. Vous avez mes 5 voix amplement méritées et j'espère que vous allez gagner. Bonne change!
Je vous invite également à découvrir mon univers avec une peinture : https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/dumbledores-tattoo-1

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Potter · il y a
Superbe écriture tous mes votes !!!!!!!!!!!!!!!!!
Viens voir mon oeuvre et soutiens moi pour le concours Harry Potter 2018 avec mon fanart : https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/poudlard-3

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Epineuse · il y a
Emouvant et poignant, tout simplement.
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Alain Lonzela · il y a
Excellent. Tout est dit
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Ginette Vijaya · il y a
Un très beau récit et un portrait brossé avec pudeur .
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Florane · il y a
Bel hommage rendu à ce qu'on aime.
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