M comme... Magie de l'instant, Menace, Miel

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Comme il est agréable de déambuler dans les rues animées de cette petite ville de province. Les amateurs de rock, pop ou musette sont tous là. D’autres sont venus pour l’ambiance en cette soirée de fête de la musique. Les cafetiers ont agrandi leurs terrasses. La bière coule à flots. Les principales artères ont été interdites à la circulation afin de laisser tout l’espace aux badauds. Des orchestres fleurissent partout. Une cacophonie de sons disparates s’élève dans le ciel. Les groupes se multiplient dans les lieux les plus prisés du centre. La joie règne et les chaussées sont inondées d’un monde prêt à participer à l’atmosphère festive propre à cette journée qui nous projette sans crier gare dans l’été.

— Alors, tu la pousses ta chansonnette !
— Vas-y, j’te suis !
Même sans orchestre, les voix s’animent. Et avec orchestre, c’est souvent bien, d’autres fois médiocre, mais là n’est a priori pas l’essentiel.

Voilà juste trois ans que Moussa, beau jeune garçon élancé, Sénégalais, a posé les pieds sur le sol français. S’exiler dans le pays des droits de l’homme : son rêve. Depuis, il erre de ville en ville, nichant chez l’un ou chez l’autre, au fil de ses rencontres. Les raisons de sa venue ici, les autorités n’ont pas voulu les entendre. Il avait peaufiné ça avec ses passeurs qui, pourtant, ont l’habitude, mais ça n’a rien donné. Sa demande d’asile n’a pas abouti. Sans la solidarité de ses compatriotes, il n’aurait pas survécu. Et repartir au pays, hors de question. Les siens qui ont financé son voyage ne seraient pas en mesure de comprendre qu’il ait échoué. D’ailleurs, il ne leur donne plus signe de vie. Il ressent une honte infinie pour ne pas avoir rempli son contrat. Parviennent-ils de leur côté à surmonter les lourdes difficultés endurées dans cette contrée d’Afrique ? S’il avait eu le droit de travailler, il aurait pu faire des heureux là-bas. Mais en situation irrégulière, aucun patron ne se risque à lui proposer un emploi digne de ce nom. Un coup de main par ci, un coup de main par là s’avère possible, mais insuffisant pour vivre décemment.

Ce soir, meurtri de n’être rien, Moussa a décidé de sortir de l’ombre, coûte que coûte. L’instrument de musique typique de son pays, la kora, reposant sur ses genoux, il joue un premier morceau. Posté à ce carrefour très fréquenté, il chante, accompagné de la petite sono prêtée par un ami qui diffuse la cantate 147 de Bach. Il apporte à cet air caractéristique une note africaine et l’ensemble n’est que volupté. Sa voix aiguë emporte l’admiration. Le public ne s’y trompe pas. Il scande de la main ou du talon le rythme envoûtant. Des frissons parcourent les peaux dénudées. Porté par l’intérêt qu’on lui voue, Moussa poursuit en entonnant un slam improvisé dans lequel il exprime son désarroi. Pendant ce temps, ses copains vont et viennent d’un groupe à l’autre. Il les perd de vue tant il se concentre.

— S’il vous plaît, accepteriez-vous de nous interpréter la fugue de Mayingo de Bach ? Je possède chez moi un CD de Bach l’Africain. Et ce que vous jouez m’impressionne. De plus, votre voix est rare.
Moussa s’exécute après avoir réglé la sono sur ce morceau.

Pourtant, au milieu de l’attroupement qui s’est formé devant Moussa, un individu tout de noir vêtu qui le scrute particulièrement, attire son regard. Tout en pinçant les cordes de son instrument, il liste dans sa tête ses possibles identités. Qui peut-il être ? Un envoyé du passeur qu’il n’a pas totalement payé ? Malgré les années, il pense encore à sa fuite suite aux menaces dont il a écopé. Un policier en civil chargé de le reconduire à la frontière ? Sa présence discrète dans cette ville n’a pu éveiller de soupçon sur sa situation. Pour la première fois depuis son arrivée qu’il se permet une incartade ! Un inspecteur du travail qui l’a repéré sur un chantier intervenant en toute illégalité ? Il ne viendrait pas le cueillir un soir de fête populaire. Il voit aussi ceux, désireux de casser du noir, susceptibles de faire irruption, profitant de la foule pour passer inaperçu.

Il écarte toutes ces idées. Il faut jouir de cet instant. Les gens présents l’applaudissent et il apprécie ce plus beau des cadeaux. On le dévisage sans ménagement, lui qui bien souvent doit affronter les expressions fuyantes des personnes croisées. Le regard qu’on lui jette en général ressemble à celui qui accompagne la proximité d’un handicapé. Indifférence ou gêne ? Invisibilité ou visibilité qui dérange ? Là, c’est différent. Certains sont même venus vers lui, intéressés par sa kora.

— Il a combien de cordes votre instrument ?
— 21
— C’est fait en quoi ?
— Cette partie-là en peau de vache et ça, c’est une calebasse.

Le jour commence à disparaître et petit à petit, le public se disperse, des étoiles dans les yeux. Moussa rassemble son matériel et dans la nuit noire, il s’engage dans une allée étroite le menant à son refuge du moment. La magie de cette soirée d’exception s’estompe alors qu’il revoit en pensée le visage de l’homme repéré durant sa prestation. L’individu n’a pas quitté un seul instant l’espace où se produisait Moussa. La manière dont il l’observait lui a paru étrange. Moussa n’est pas rassuré.

Derrière lui, il perçoit une ombre qui s’allonge de plus en plus, à mesure qu’il progresse sur la chaussée, en cette nuit de solstice d’été, éclairée par la lune et les candélabres. Il avance. Un parfum se propage autour de lui. De simples effluves de rosiers qui affluent d’un muret en pierre entourant une propriété. Il se retourne. Il ne distingue rien. Ébloui par les lumières artificielles, il ignore si ses sensations sont réelles ou imaginaires. Est-il vraiment suivi ? En tout cas, il se sent menacé. La présence des gens de son pays dans cette petite ville n’est pas majoritairement appréciée. Il le sait. Pourtant, aujourd’hui, il a vu son auditoire sous le charme de la musique qu’il interprétait et aussi, de sa voix. Les messages qu’il a souhaité distiller semblaient être entendus. Il veut s’en convaincre.

Plus il avance, plus l’impression de cette présence est intense. La peur l’envahit. Arrivé au coin de la rue, il détale à grandes enjambées. Le bruit de ses pieds frappant le sol éclate en pleine nuit dans le dédale des traverses. Il ne sait plus où il se trouve. Il ne sait plus où habite l’ami qui le loge. Il est perdu. Après une course folle, encombré par son matériel, il espère avoir semé son poursuivant. Il parvient enfin devant l’immeuble où il doit passer la nuit. Soulagé, il pénètre dans le bâtiment. Il se réfugie dans l’appartement. Il doit se protéger de celui qui le hante.

À l’intérieur, les ronflements se font écho. Tout le monde dort. Il s’est attardé et sa déambulation dans les rues a retardé son arrivée au logis. Il rejoint le coin de la salle qui lui est attribué et tente de trouver le sommeil, malgré l’agitation qui l’habite.

Le matin venu, les murmures de ses compagnons retentissent. À demi assoupi, le visage de celui qu’il considère comme son ennemi lui revient à l’esprit. Il doit chasser cette image. Malgré les bruits ambiants, il reste sur sa couche, ne souhaitant communiquer avec personne. C’est sans compter sur l’humeur joyeuse de ses comparses, pressés de le féliciter pour sa prestation de la veille qu’ils ont suivie discrètement, cédant leur place à son public.

— Allez, Moussa, tu vas devenir une star ! Mais pour ça, il faut que tu t’entraînes, l’ami !
— Fichez-moi la paix...

Voyant qu’il ne pourra pas les calmer, il se laisse convaincre et ne tarde pas à les rejoindre. Sous leurs encouragements nourris, il est mis en demeure d’exécuter un morceau choisi par lui. Il ne parvient cependant pas à apprécier à sa juste valeur l’admiration qu’on lui porte. L’émotion que son interprétation dégage contribue à l’apparition, dans les yeux de certains, de larmes de bonheur. Ses amis ont découvert chez lui ce talent caché et souhaitent en profiter. Ils occuperont leur journée à écouter Moussa. Tour à tour, ils évoqueront en vers libres leurs joies, leurs peines, leurs projets, leurs envies.

En fin d’après-midi, ils décident tous, à l’exception du jeune artiste, d’aller participer à l’animation de la cité baignée de soleil. Pas question pour ses amis de le laisser seul à l’appartement. La vedette qu’il est devenu n’a pas le droit de rester cloîtrée. Ils sont persuadés que ses admirateurs de la veille sont postés aux quatre coins de la ville pour l’entendre à nouveau. Moussa se dit qu’ils en font vraiment trop. Grâce à lui, ils pensent se tenir à l’abri des expressions suspicieuses croisées communément.

De son côté, Moussa appréhende de revoir cet individu habillé de couleurs sombres qui ne lui veut pas du bien, c’est sûr. La proximité de ses amis le rassure quelque peu. Mais leur poids n’aura guère d’utilité si les revendications de cette personne sont légitimes. Un groupe de cinq jeunes de race noire attire vite l’attention dans une petite sous-préfecture de province, peu habituée à partager son territoire. Ils foncent directement vers l’avenue la plus fréquentée. Sur les terrasses des cafés, par ce temps radieux, cohabitent toutes les générations. Les filles attablées ne les laissent pas indifférents, malgré la difficulté de créer des liens.

À la surprise générale, deux d’entre elles, bien jolies, habillées, maquillées et délicatement parfumées, ayant nourri le vœu de le revoir, s’avancent vers Moussa. Un peu intimidées, mais s’encourageant mutuellement, elles lui demandent un autographe. Elles l’accaparent au grand dam des copains désireux de bénéficier des mêmes privilèges. Un selfie avec l’une, un selfie avec l’autre, puis d’autres adolescentes les rejoignent. Moussa peut s’estimer fier de lui. Les anciens, plus réservés, regardent de loin. Ils aimeraient tant lui témoigner également leur reconnaissance, mais laissent la place à ces jeunettes.

À l’écart, l’homme en noir, le visage impénétrable, observe la scène. Il prend son temps avant d’intervenir.

Ravies de ce qu’elles ont obtenu, les admiratrices de Moussa lui rendent sa liberté. Il lève les yeux et aperçoit devant le bar situé face à lui, l’individu. L’homme se tient debout, comme s’il l’attendait, certain qu’il ne tarderait pas à sortir de sa tanière. Leurs regards se croisent. Moussa n’est pas rassuré bien que ses amis soient près de lui. Une sueur froide lui parcourt le dos. Son sang ne fait qu’un tour. Peut-il s’enfuir ? Ce serait voué à l’échec. Il retourne la question dans tous les sens. Il baisse les bras. Si ce type est chargé de l’embarquer pour une raison ou une autre, ce sera sans violence de sa part. Moussa n’a plus le courage de combattre. Après toutes ces années d’incertitude, tant pis, les dés sont jetés.

Moussa regarde cet homme qui se lève et se dirige vers lui. Au lieu de le protéger, ses copains s’écartent, lui ouvrant le passage. Il approche de Moussa qui tremble de tous ses membres.

— Je me présente, dit-il. Je suis le producteur d’un chanteur français renommé, amoureux des musiques africaines. Je vous ai entendu hier. J’ai été impressionné par votre façon d’interpréter ces œuvres classiques. J’ai enregistré avec les moyens du bord ce que vous avez joué et chanté. J’ai fait écouter tout cela à mon équipe. Si vous êtes d’accord, vous pouvez intégrer l’orchestre ou les chœurs de ce chanteur. Vous aurez besoin de travailler encore, mais vous avez du potentiel. L’émotion que vous dégagez en est la preuve. Vous avez le rythme dans la peau et une voix de contre-ténor qui ne demande qu’à parfaire sa rondeur.

Ce jour-là, Moussa est entré dans la lumière grâce à ses performances musicales et vocales. Puis, il a réussi à obtenir un titre de séjour en raison de son talent, remarqué au fin fond d’une petite ville de province, alors que l’été faisait son apparition.
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