Lys d’or, Rue écarlate

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Mon domaine de prédilection se concentre majoritairement sur le domaine du SFFFH (Science-Fiction, Fantastique, Fantasy et Horreur) et de l'histoire, autant pour la lecture que pour l'écriture ... [+]

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— Lys d’Or ! Lys d’Or, fuyez !
La voix d’Emanuel, notre guetteur, explose par-dessus la cacophonie qui règne en maître depuis cinq bonnes minutes. On se regarde, on écarquille les yeux, on se tait. Alberto, le barde qui m’aplatit délicatement le visage à coup de luth, se fige. Moi-même, je cesse de lui tirer les trois poils qui lui servent de barbe, sans toutefois manquer de marmonner un dernier « espèce de conteur analphabète » – ce qui est vrai, au demeurant ; cette insulte est d’ailleurs l’origine d’une joyeuse mêlée où poings, dents, et autres pieds de chaises ont subitement décidé de danser une joute endiablée. Hector, fermement pendu à la jambe d’Alberto dans une tentative aussi désespérée que comique de secours, me lance une grimace accusatrice.
Je lève les yeux au ciel.
Bon d’accord, si une rixe s’est déclenchée sur la cinquième avenue, c’est peut-être en partie de ma faute. J’ai possiblement une part de responsabilité infinitésimale dans l’interception un peu acrobatique de trois pintes de cervoises généreusement offerte à Alberto par Fabio, le gérant l’Atlantide, la taverne qu’Hector et moi avons promue au rang de quartier général dès la première année de faculté. Que voulez-vous, j’avais soif, je cherchais un souffre-douleur et ce barde de malheur est excellent à ce rôle.
La bulle qui figeait le temps autour de nous explose sans avertissement. Tout le monde se met à courir. Il y a quelques cris, des grognements, la petite foule qui s’agglutinait autour de l’entrée de la taverne s’éparpille dans toutes les directions. J’aperçois Fabio ramasser le contenu de sa caisse, puis filer se cacher dans l’arrière-boutique. Many, un camarade de la faculté de lettres, s’étale de tout son long contre le pavé de l’avenue, puis se relève en boitillant, jurant comme un charretier. En quelques secondes, la rue se vide, chasse les badauds comme un poumon chasse l’air de ses entrailles.
Ils n’ont pas le choix, à vrai dire.
On les entend avant de les voir ; c’est toujours comme ça. Des bruits saccadés, comme le roulement d’un tambour infernal, héraut des larmes et de la mort. Un vacarme terrifiant qui s’amplifie, s’amplifie, jusqu’à devenir insupportable.
Au bout de l’avenue, cinq cents mètres plus loin, les premiers Lys d’Or apparaissent.
Les chiens de Rahje Baussic, notre Haut-Gouverneur.

Ces derniers temps, la situation, ici, s’est légèrement compliquée. Certains considèrent que notre mal-aimé Haut-Gouverneur ne mérite plus de diriger notre fière cité. En même temps, le mec n’est pas très futé ; il n’arrête pas d’empaler ses citoyens en place publique pour un oui ou pour un non. D’abord, les riverains n’en peuvent plus, les suppliciés mettent des jours à mourir, ça fait un boucan de tous les diables. L’odeur est insoutenable, vu que les cadavres en décomposition gisent au milieu de la rue pendant des semaines, voire des mois, en guise d’avertissement. Et je ne vous parle même pas de l’hygiène, des maladies qui pullulent, ni des bandes de gosses qui jouent à cache-cache entre trois douzaines de cadavres fraîchement transpercés d’un pic juste assez pointu pour déchirer très lentement vos entrailles des semaines durant.
Et puis franchement, ces espèces de pieux de métal qui se dressent partout, c’est moche. Ça ne colle pas du tout à l’esthétique de notre bonne cité... allez voir par vous-même, on se croirait dans l’antichambre d’un urbaniste dément ! Le diable en personne n’en voudrait pas, c’est beaucoup trop mélodramatique. Du coup, les citoyens ont décidé de donner de la voix, de descendre dans la rue. Il y a eu des altercations avec les milices du Haut-Gouverneur, qui a décidé, en réponse, de mettre à contribution l’armée ; en l’occurrence, ici, on parle de plusieurs milliers d’abrutis sanguinaires vêtus d’or et de blanc qui ont, pour une obscure raison, été mis au monde sans cerveau. Voilà, c’est un peu dommage, mais c’est une maladie qui fait de terribles ravages, ces derniers temps. Résultat des courses : sur les onze quartiers que compte la cité, sept se sont soulevés et connaissent encore de violents combats. Moi, j’ai décidé de vivre dans le plus neutre des quartiers, le quartier nord, qui a fait son possible pour rester hors de tout conflit. Malheureusement, ça n’empêche pas notre tyran mal-aimé d’envoyer ses Lys d’Or à la noix pour le moindre pugilat d’ivrognes.

Malgré tout l’alcool ingurgité, je cours encore à peu près droit. Je fonce vers une venelle adjacente à l’Atlantide, puis emprunte tout un dédale de ruelles tout juste assez larges pour que deux personnes se tiennent l’une à côté de l’autre.
Je ne sais absolument pas où je vais.
Pensée d’autant plus inquiétante qu’une ombre se porte à mon niveau.
— Et voilà, par ta faute, les Lys d’Or ont encore rappliqué. C’est la troisième fois en dix jours...
Ben tiens, c’est du Hector tout craché. Il trouve toujours le temps, même poursuivi par une bande de tueurs sanguinaires, de me faire la morale.
— Tais-toi et cours, je lui glisse en haletant. On n’est pas encore tirés d’affaire !
En effet, deux Lys d’Or sont apparus, une centaine de mètres derrière nous. Leurs lourdes armures nous octroient une avance respectable, mais ces mecs-là sont plus collants qu’une tique assoiffée de sang. Une fois qu’ils vous ont mis le grappin dessus, vous pouvez commencer à faire vos prières.
Heureusement, Hector et moi ne sommes pas à notre coup d’essai.
Durant dix bonnes minutes, nous essayons de les perdre dans le labyrinthe de ruelles du quartier nord, mais rien à faire. Du coup, nous sommes contraints de changer de stratégie : Hector s’arrête et s’accroupit contre le mur d’une vieille maison de briques ocre. Je prends de l’élan, monte sur ses genoux, ses épaules, prendre appui sur sa tête, et me hisse sur le toit de la bâtisse. Puis, à mon tour je tends les bras et l’aide à escalader le mur.
De justesse, d’ailleurs ; quelques instants de plus et les deux corniauds lancés à nos trousses saisissaient sa cheville et le plaquaient au sol pour le transformer en charpie sanguinolente. Je prends le temps d’insulter copieusement les larbins qui nous scrutent depuis la ruelle, le regard empli d’une haine farouche. Le premier essaye de se hisser à son tour jusqu’au toit, mais il est retenu par le poids de son armure. Le second, en revanche, reste calme ; du moins, en apparence. Il nous fixe avec une malveillance si profonde, une aversion si forte que je ne peux contenir un frisson. Pourtant, il ne ressemble pas à l’archétype du tueur assoiffé de sang ; en dépit d’un nez cassé et d’un regard de psychopathe légèrement fêlé, son visage angélique, ses longs cheveux attachés en catogan et sa puissante stature dégagent un charme indéniable.
Un charme mortel.
Hector a vu le regard, lui aussi. Il me prend par le bras, me traîne sur le toit suivant, loin.
Loin des Lys d’Or, qui nous fixent sans un mot.

***

— Je n’aurais pas dû provoquer Alberto.
— Oui.
— Tu es fâché ?
— Non.
— Tu devrais.
— Si je m’énervais à chaque fois que tu te mets dans le pétrin, je passerais ma vie à m’énerver.
J’acquiesce silencieusement. Détourne le regard, me perds dans la contemplation de la cité. Nous sommes assis l’un à côté de l’autre, au sommet de la tour d’observation de l’université, les pieds dans le vide. J’ai un linge mouillé sur l’œil gauche, à l’endroit où Alberto m’a corrigé à coups de luth ; mon visage est un peu endolori, mais je n’y prête guère attention. D’ici, j’aime espionner la cité ; Hector, en tant qu’étudiant en dernière année d’astronomie, dispose d’un accès privilégié, et nous ne manquons jamais une occasion pour nous y réfugier, surtout après une soirée aussi mouvementée. La ville s’élève sous nos pieds, majestueuse, mystérieuse, formée d’un entrelacs de ruelles qui serpentent sans logique apparente, telles de longues cicatrices blafardes. Ses milliers de toits plats, couverts de pierres bleutées, forment un tapis indigo d’une beauté saisissante.
Hector me tire de mes rêveries :
— Alors, tu as réfléchi ? Tu viens, demain ?
Je soupire.
— Tu connais ma réponse, mon vieux. Ce n’est pas mon combat.
— Tu sais que tu ne pourras pas fuir toute ta vie.
— Pour le moment, je m’en sors pas trop mal.
Il hausse les épaules. S’éclaircit la gorge, cherche ses mots, mais finit par rester silencieux.
Il sait que je ne vais pas changer d’avis.
Hector et moi sommes les êtres les plus différents qui existent sur cette Terre. J’aime l’été, il adore l’hiver. J’ai choisi d’étudier la littérature classique, lui les sciences. Il est très grand, musclé, alors que je lui arrive tout juste au menton et que je peine à trimballer ma besace de cours plus de vingt minutes. Mes cheveux sont blonds, les siens noirs. Il a les yeux bruns, moi bleu-gris. Il est d’un naturel discret, presque timide, alors que je passe mon temps à chercher les ennuis, à parler aux inconnus, et à voler les pintes d’Alberto.
Mais en réalité, ces dissemblances-là ne sont que des broutilles ; le sujet qui nous oppose vraiment, c’est la politique. Hector ne supporte pas les injustices. Il déteste profondément Rahje Baussic, au point de participer à l’insurrection armée des quartiers sud. C’est lui qui, deux semaines plus tôt, a volé la couronne du tyran pour financer une partie de la rébellion, affront terrible qui a provoqué l’ire de son propriétaire, et une scène de liesse mémorable à l’Atlantide. Il me parle souvent de tout ça, il aimerait que je les rejoigne... mais je ne m’y retrouve pas. J’assume parfaitement mon manque d’intérêt, presque criminel, envers cette révolution. Ce n’est pas moi, la guerre. Moi, je m’amuse, j’amuse, je distrais, j’enchante, je séduis, j’aime, et surtout, je ne pense pas à demain, jamais. Le monde pourrait s’effondrer que je n’agirais pas autrement.
Hector le sait, et, chose surprenante pour un révolutionnaire convaincu de la justesse de sa cause, il l’accepte.
— N’empêche, réfléchis, insiste-t-il sans grande conviction. On sait jamais, des fois qu’un éclair de bon sens frappe ta tête de mule.
Je me lève, cogne violemment son épaule d’une droite bien placée.
Il se lève à son tour, prend son élan et me projette au sol.
On éclate de rire.
Quand nous discutons politique, ça finit toujours comme ça.

***

Le lendemain, je décide de sécher les cours. Hector se trouve en bordure de la cité, à discuter révolution avec d’autres allumés de la cafetière qui ont été frappés par le fameux éclair de bon sens. Je me sens ailleurs, pas d’humeur à arpenter les rayons poussiéreux de la bibliothèque de ma faculté. Quelque chose me dérange, et je ne parviens pas à mettre le doigt dessus.
Je me trouve aux abords de la place Elbeirt, à quelques pas de la taverne de Fabio. Je viens souvent pour admirer les colonnes, les fresques, et l’architecture baroque des hôtels particuliers qui se dressent fièrement autour de l’endroit. Au moins, ici, il est très rare qu’on empale les gens ; les bourgeois du coin feraient un scandale, et vous connaissez le dicton : « Bourgeois mécontent, pouvoir vacillant ». Du coup, dans les environs, le Haut-Gouverneur tiens ses Lys d’Or en laisse.
Enfin, à peu près.
Aujourd’hui, la place est chargée de monde. Plusieurs centaines de badauds sont rassemblés autour de l’obélisque central, ce qui me donne immédiatement envie de prendre mes jambes à mon cou. Aujourd’hui, je me sens d’humeur solitaire. Je m’apprête à partir, mais un détail retient mon attention. En réalité, ce n’est pas un détail.
D’abord, la foule est silencieuse. Vous avez déjà vu une foule silencieuse ? C’est effrayant. Des centaines de personnes qui fixent le vide, muettes comme des tombes. Des centaines de personnes dont l’âme semble avoir été aspirée, privée de toute pensée. Statufiée.
Des pleurs percent le silence. Pas des larmes de tristesse, pas un gros chagrin qu’une bonne cervoise pourrait soulager aisément. De vrais cris de souffrance, un appel à l’aide que plusieurs centaines de spectateurs terrifiés contemplent, impuissants. Un dernier requiem, un épouvantable chant du cygne.
À cause de ma petite taille, je ne vois pas ce que cette foule regarde. Je me faufile entre les statues qui se tiennent, immobiles, autour de l’obélisque, ces hommes privés de la moindre volonté.
J’arrive juste à temps pour voir un corps trembler sous la douleur, sursauter, puis s’immobiliser pour l’éternité. Un corps autrefois puissant, à présent cassé, perclus d’estafilades, de plaies, de cloques, de brûlures, d’énormes bleus jaunâtres ; il lui manque un bras, le droit, et l’une de ses jambes forme un angle étrangement aigu. Un corps arqué, percé de haut en bas par un gigantesque pal. Je vois un regard brun s’éteindre, une frimousse rêveuse aux cheveux noirs s’affaisser, trempée de sueur et de sang.

Hector n’a même pas un dernier regard pour moi.

Une main se pose sur mon épaule.
Je ne réagis pas.
Je suis atone.
Aphone.
Mon esprit a foutu le camp.
Mort, avec Hector.
La main se fait insistante, mais je ne parviens pas à quitter des yeux son cadavre, entouré des Lys d’Or, qui forment une barrière immonde autour de lui, tel une ultime haie d’honneur infernale. L’un d’entre eux porte l’étendard du Haut-Gouverneur. Il a le nez cassé, un visage angélique, des cheveux coiffés en catogan et un regard de psychopathe.
Il me sourit.
— Je suis désolé, petite.
Je me retourne, automate au cœur brisé. Alberto esquisse une grimace d’une tristesse infinie, une grimace qui ne pourrait refléter un millième de la tempête qui me secoue violemment les tripes.
— Vous formiez un beau couple... je l’aimais bien, ton Hector.

Je ne sais pas quoi dire.
Je ne sais quoi répondre à cet homme d’une gentillesse remarquable, en dépit des heures que j’ai passée à lui chercher des misères.
Tout ce que je ressens, c’est de la haine.
Oh, rien à voir avec la haine que les Lys d’Or éprouvent à notre égard. Ma haine n’est pas causée par la stupidité, l’ignorance, ou la bêtise ; elle trouve ses racines au plus profond de mon âme, nourrie par une obscurité effrayante. C’est le genre de haine qu’on ne peut contenir.  Elle soulève la rue, la jette au visage des tyrans aux mains couvertes de sang.
Je suis la rue.
Une rue écarlate, vengeresse, affamée.
Une rue sans pitié.

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