L'usine

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La vie devrait être comme une nouvelle bien tournée et captivante jusqu'au bout. À part ça, j'affectionne certains auteurs d'une époque dite "symboliste", au tournant du XIXème et XXème ... [+]

On ne pouvait pas la rater dans le paysage. Tout au fond de la vallée, étirant le long de la rivière ses constructions grisâtres aux toits emboîtés avec à l'extrémité de ce qui ressemblait à une île un bâtiment plus haut, sorte de tour de contrôle coiffée d'une drôle de fleur dont les pétales étaient constitués de cônes de métal réunis par leur pointe : l'usine et sa sirène en forme de pavillon.
Lorsque la sirène se lançait, chaque jour à l'heure de l'embauche, d'abord lentement, extirpant un souffle rauque de ses entrailles, puis de plus en plus vite pour projeter son cri puissant et caverneux sur tout le pays, tout ce que le quartier comptait de chiens se mettait à hurler et répondait à l'appel de ce monstre fabuleux par une furie de meute enhardie, prête à la curée. Après quelques tours d'un échange bruyant et vain, d'une ancienne sauvagerie, cela se terminait toujours de la même façon : la sirène finissait par s'assagir dans un ultime meuglement, les cabots enragés tirant sur leur chaîne d'un jappement de plus avaient le dessus, pendant que leurs maîtres sortant un à un de leurs maisons étagées sur les flancs de la colline réprimaient d'un geste ou d'un mot l'alarme des bêtes en prenant le chemin du travail.
Hommes et femmes descendaient alors vers l'usine en cohortes espacées, mus par le fil invisible de leur impératif quotidien, et disparaissaient progressivement entre les hauts murs de brique.

Ce que j'en voyais, en tant que gamin des collines, se limitait à cet horizon immuable de générations convergeant vers l'usine. Un paysage si familier que je n'aurais pas su le questionner. L'usine s'imposait au même titre que la vallée et ses champs ordonnés, la pointe du clocher à portée de fusil et les bois derrière la maison. Les bois, c'était notre domaine à nous les enfants, notre terrain de jeu, notre territoire de liberté. Le jeudi, pendant que les adultes étaient au travail, nous courions dans les taillis ou cassions des branches pour en faire une cabane tordue au toit de fougères, nous y abritions nos rêves d'aventures, de Robins des bois, de Thierry-la-fronde.

Mais quelque distance que l'on prît avec elle, l'usine revenait toujours au centre. Le paysage de nos vies semblait coller à ses murs ternes et elle finissait pas apparaître comme le seul pôle d'attraction tant les discussions, les perspectives ou les inquiétudes des adultes y retournaient invariablement. La vie qui se déroulait là-bas était comme la face cachée d'une pièce que nous enfants, ne connaissions que par le récit sensationnel qu'en faisaient des adultes aux prises continuelles avec elle. Il nous en parvenait des bribes sous forme de litanies, récitées à table jour après jour, reprises dans les réunions familiales, les apartés et toutes ces affaires de grandes personnes qui nous ennuyaient, car nous ne savions rien de la domination. « Ascencio trouve que ça ne va pas assez vite... T'as qu'à le faire, je lui ai dit. Il faut faire repartir la chaîne, y' que ça qui compte, tu parles ! Ils sont complètement fous ! Ça fait deux jours qu'on attend les pièces... La matière qu'on nous fait coudre, je te dis pas la merde que c'est. Il faut tout reprendre... Y ont qu'à se démerder, c'est eux qui nous ont mis ça. De toute façon, ça va jamais assez vite, que j'ai répondu. Si t'es pressé, viens nous donner un coup de main ! » Et de rire de bon cœur à la répartie fusant à l'adresse du contremaître convoqué malgré lui dans la conversation.
Alors que nous courions entre leurs jambes, les adultes devenaient ces géants luttant jour après jour dans l'antre de fer, dont nous n'apercevions qu'une enveloppe extérieure toute banale baignée par le paisible méandre de la rivière. Ce qui se déroulait à l'intérieur prenait la dimension d'un mythe beaucoup trop grand et incompréhensible pour nos têtes immatures et nos membres chétifs d'enfants des collines. Il y avait une force dans ces propos d'ouvriers mâtinés de paysans, gens d'ici, bornés mais travailleurs, parlant sans crainte, pas le moins du monde qualifiés mais sachant tout faire, une vision simple et solide comme leurs bras, qui nous tombait parfois dessus sans crier gare. « Si tu ne veux pas travailler à l'école, tu iras à l'usine ! » Et il n'y avait plus qu'à obéir en gagnant sa chambre. On connaissait la rengaine.

De litanies en rengaines et de refrains en chansons que débitait le poste de télé ou de radio dans la cuisine durant les repas, les soirées monochromes, dans l'intervalle entre les conversations, les visites à la famille, la figure omniprésente de l'usine s'installait en arrière-plan, projetant son ombre sur chaque recoin de ces vies toutes pareilles.


Je me préparais le matin pour partir à l'école alors que ma mère versait le café au lait fumant dans mon bol. Elle quittait la maison rapidement, enfourchait son Vélosolex, mon père était déjà au travail. Il faisait encore nuit la plupart du temps, à charge pour moi de fermer la porte en sortant. Je retrouvais ma voisine Sylviane au bas de la rue, nous avions le même âge et descendions ensemble à l'arrêt du car qui se trouvait cent mètres plus loin, le long du grand mur de l'usine.
Il arrivait aussi parfois que j'accompagne mon père à pied sur le même trajet lorsqu'il commençait un peu plus tard sa journée. L'atelier où il travaillait était situé juste de l'autre côté du mur. Il m'avait montré le bâtiment plus d'une fois depuis la maison. Arrivé à l'arrêt, il n'avait qu'à se pencher pour me dire au-revoir et disparaissait derrière la grille par laquelle s'engouffraient à cette heure-là des dizaines d'ouvriers déjà en bleu de chauffe pour la plupart d'entre eux. Il n'y avait pas beaucoup de conversations, seulement quelques saluts, le moment convenait au silence entre les restes de la nuit et la pensée d'une nouvelle journée de labeur.
Pendant que nous attendions le car avec Sylviane et d'autres gamins du quartier, les bruits de l'usine parvenaient jusqu'à nous. C'était une sorte de respiration prodigieuse faite du chuintement des machines pneumatiques accompagné de vibrations montantes et descendantes, du son aigrelet d'une ventilation, comme un bruit de crécelle et d'une multitude d'autres composants aléatoires tels des coups de marteau, le ronflement soudain d'un moteur.
Ce bruit m'était devenu si familier qu'il faisait lui aussi partie intégrante du paysage. Il n'y avait guère que le dimanche que la respiration s'arrêtait, mais combien de fois le jeudi matin, resté paresseusement enfoui sous les draps, ne me suis-je pas laissé aller à rêvasser, porté par cette rumeur venue d'un monde dont je ne savais rien mais qui était le signe d'une présence proche. Une présence à laquelle se mêlait la pensée de ceux qui veillaient sur moi.

Les femmes avaient une présence particulière dans ce monde de labeur. Elles étaient la force et la fragilité réunies. L'usine était leur chance et leur chaîne, là où se situait maintenant leur place devant la machine à coudre, contraintes de suivre le rythme au prix de l'usure prématurée. Et au rythme de la chaîne de production générant l'épuisement et suscitant la colère contre les chefs succédait celui de la vie domestique, ses nouvelles servitudes, la complainte des jours sans repos, des saisons qui reviennent et des accidents de la vie.
Ma tante Huguette ne passait pas un jour sans récriminations, c'était pour elle une sorte d'hygiène de vie. Sans relâche, elle rapportait les accusations de retard et de négligence dont elle était l'objet, le refus d'un jour d'absence, les propos méprisants du contremaître. Tout en postillonnant ferme, elle s'échauffait « c'est les plus mauvais qui commandent... Même pas capable de faire le travail comme il faut. Il veut se débarrasser de moi, je le sais. Je lui ai dit à ce connard, c'est lui qui sera viré un jour ! » Le courroux de ma tante ne se limitait pas à l'usine, mon oncle pouvait aussi en faire les frais. Un jour qu'il venait de faire une chute en voulant réparer son toit, elle fulminait contre son mari qui la laissait seule, « je le voyais venir, bon Dieu ! Quand je l'ai entendu gueuler, je me suis dit : ça y est ! Ajoutant : J'en peux plus, je vais me coucher ».

Jour après jour, l'usine aspirait les hommes et les femmes dans son giron. Elle exerçait sur ceux qui vivaient à proximité une attraction invisible et croissante à la manière d'une force gravitationnelle. Si l'on voulait lui échapper il fallait s'en éloigner sans tarder, avant l'âge adulte, au risque de voir son destin s'amenuiser jusqu'à se fondre avec les générations passées en une évidence triviale, sans appel. Ainsi pouvait se reproduire un phénomène commun que j'observai chez mon père au cours des années.
Durant l'époque où je l'accompagnais jusqu'à l'usine en suivant le chemin qui descendait des hauteurs, j'avais eu l'occasion de lever les yeux plus d'une fois vers cet homme simple et assuré de lui-même, ses bras robustes qui retournaient la terre et plantaient des clous m'impressionnaient un peu, souvenirs d'un temps où je m'étais pris quelques torgnoles peut-être. Avec les années pourtant, je crus constater une certaine contraction de son corps et de toute son allure. Peut-être encore n'était-ce que l'effet de ma propre croissance, un changement de perspective en somme. D'abord imperceptible, le déclin me sembla plus net avec le temps. Je devenais adolescent et commençais à voir les choses sous un jour nouveau. Mon père était de moins en moins ce géant capable de faire face à toutes les forces supposées, celles inconnues de l'usine comme celles du dehors.
Je le vis ainsi diminuer petit à petit pendant que je l'accompagnais sur le chemin vers l'école, jusqu'à ce qu'il passe la grille de l'usine et disparaisse.

Un jour, mon père s'était tellement réduit que je ne le vis plus à mes côtés. Je compris que l'usine l'avait comme avalé et qu'elle ne me rendrait rien.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Des images sensibles , une écriture qui suggère des émotions pour une évocation très pertinente de la figure d’un père qui a dominé l’enfance du narrateur .
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Aldo Rossman · il y a
Merci Ginette. C'est très juste.
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Les Histoires de RAC · il y a
Très bien écrit ♫
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Aldo Rossman · il y a
Merci à vous
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Guy Bellinger · il y a
L'usine reine, l'usine vorace, l'usine cannibale. Vue par les yeux d'un enfant dont les yeux se dessillent à mesure qu'il grandit. Très beau style et finale étonnant.
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Aldo Rossman · il y a
Merci Guy.
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Brigitte Bardou · il y a
Un très très beau texte dont on sent l'authenticité. Et, à la fin, ce père dont le corps se contracte jusqu'à disparaître... Très beau, vraiment !
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M. Iraje · il y a
Une vision sans concession ... Et pourtant, combien de ces usines ont construit des identités, et détruit des vies à leur disparition. Pour être né à La Seyne s/Mer en 1945, j'ai vécu l'ascension puis la disparition des chantiers navals et l'agonie d'une ville.
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Aldo Rossman · il y a
C'est vrai, il suffit de parcourir le pays pour trouver nombre de ces anciennes usines qui ont fait la vie locale pendant des décennies.
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Parfumsdemots Marie-Solange · il y a
Une description du monde ouvrier qui me fait penser à Germinal et également à l’usine à bois de Facture , où je vis .
Ce regard d’un enfant sur ce monde est rafraîchissant .

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Les Histoires de RAC · il y a
Ha, la Cellulose du Pin (Smurfit) ♪ Il y a quelques décennies, on savait à l'odeur qu'on s'en approchait, et dans quel sens le vent soufflait ☺ Est-ce toujours le cas ? ♫
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Aldo Rossman · il y a
Merci pour cette lecture Marie Solange. Facture, je connais, une immense usine dans les Landes. J'espère faire revivre des souvenirs de nos enfances dans le monde ouvrier

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