L'une L'autre

il y a
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Construire une histoire. Aller jusqu'au bout. Des éléments étrangers les uns aux autres se rassemblent et prennent sens. Solitude de l'écriture mais partage de la lecture- Plaisir- Bête fierté  [+]

Dans le jardin de ma mère les arbres sont taillés en boules parfaites, pas une branche ne dépasse, la pelouse est rase, aucun brin d’herbe n’est plus haut qu’un autre. Tout y est vert car les fleurs fanent et perdent leurs pétales. Depuis que j’ai lu Alice au Pays des Merveilles je l’appelle la Dame de pique « qu’on leur coupe la tête »....
Aujourd’hui cachée derrière la sphère d’un énorme buis j’entends sa voix haut perchée émerger du brouhaha d’autres voix féminines. Elles sont arrivées en début d’après midi, élégantes, parfumées, manucurées, leurs chairs massées et rajeunies par des mains expertes. Les voilà tortillant leur arrière train sur des chaises design plutôt inconfortables , elles lappent du bout de la langue un thé bio et âcre tout en parlant de tout et de rien : de leurs enfants essentiellement. Ces femmes là sont éduquées, les mots leur viennent à la bouche comme une eau de fontaine traitée au chlore. Mots polis, mots barrière, rumeurs à bas bruit qui se propagent de foyer en foyer, mots cryptés dont chacune connait le code.
Moi c’est Ana, ma sœur jumelle c’est Agnès. Nous nous ressemblons comme deux gouttes d’eau. Parfois j’aimerais qu’on nous confonde l’une avec l’autre mais Agnès ne veut jamais, sa petite bouche sucrée s’arrondit en une moue indignée « ce serait un mensonge » et ma sœur ne ment pas. Ce serait pour rire, ce serait un jeu, mais ma sœur ne joue pas surtout avec moi. La psychologue l’a conseillé, ma mère l’a décrété « il ne faut pas les élever dans la confusion de leur identité ». Aussi sommes nous dans des écoles distinctes, nos vêtements n’ont pas la même griffe. Agnès lit, dessine, est toujours dans les premières de sa classe. Je cours, je saute, je crie, je voudrais un chien...Le comble du mauvais goût pour ma mère !!
Donc en ce beau jour de printemps j’ouvre grand mes oreilles aux propos de cette voix acidulée que je pourrais reconnaitre parmi une multitude d’autres timbres. Ces paroles, je n’ai pas besoin de les entendre, je les connais par cœur. Si bien que je fais un duo en les répétant mot pour mot « Agnès est adorable toujours prête à aider les autres, elle ne tire aucune gloire de ses réussites. Et avec moi si vous saviez comme elle est attentionnée pour une enfant si jeune. Ana je ne la comprends pas. Elle m’a encore cassé un verre, elle a fait un trou dans la pelouse pour enterrer un escargot écrasé qu’elle a ramassé dans la rue ! Mes filles c’est le jour et la nuit »
Ma sœur, ce bâton de miel, dix ans que je la hais. Première dans les bras de ma mère, pas de place pour moi. Un sommeil d’ange, moi un démon la nuit. Elle blottie dans le giron maternel moi dans un berceau qu’une main distraite secouait de temps en temps. Je sors de ma poche mon petit carnet à spirales, j’en arrache un feuillet et j’écris je vais la tuer ou je veux la tuer. Un merle sautille non loin de moi, j’aimerais qu’il me conseille sur le choix de la formule, « je vais la tuer » me parait d’une immédiateté dangereuse, « je veux la tuer » n’est que l’expression d’une volonté plus ou moins lointaine . Je plie minutieusement le papier en un carré minuscule. Mes yeux errent sur la végétation. Où vais –je le dissimuler ? Depuis que l’écriture m’a été enseignée je parsème le jardin de mots assassins et j’ai acquis l’art de les cacher dans les anfructuosités des murets qui enclosent la propriété ou encore dans le repli d’une écorce. Bon nombre sont enfouis sous la cabane à outils. Et si ma mère en débusque un jour je dirai la vérité ; je revendiquerai ma signature....Ou j’éclaterai de rire et dirai « c’est pour de faux ». Souvent je suis ma mère dans son inspection presque journalière du jardin. « tu brûles , tu refroidis » les mots se bousculent dans ma tête, mes mains deviennent moites et mon cœur s’emballe. Mais ma mère ne cherche pas mes messages. Elle coupe une herbe impertinente, un bourgeon qui la ramène ou une pâquerette si seule qu’elle ne mérite même pas quelques heures d’existence.
Le destin vint à ma rescousse. Je n’en demandais peut-être pas tant. Un matin, lors d’une récréation Agnès est tombée, personne ne l’avait bousculée, elle a plié ses jambes comme pour s’allonger sur le sol, son cœur s’est arrêté, elle est morte avec sa « simplicité » coutumière en héroïne cachée dirait ma mère qui ne tire aucun orgueil de ses bonnes actions. Ses obsèques furent grandioses, musique, chants, enfants innombrables noyés dans des torrents de larmes, fleurs amères de la douleur. Ma mère n’y assistait pas gorgée de cachets elle dormait nuit et jour. Mon père me tint la main. Je scrutai le visage de cet homme que je connaissais peu tant il était absent de la maison, un visage fermé sur son chagrin. Je me sentis l’objet de regards curieux. La jeune morte se regardait descendre dans sa tombe
Mon père s’échappa pour ses affaires et la maison se referma tel un sépulcre. Mes mains froissaient fébrilement le carnet dans mes poches il était devenu inutile je devais le jeter. Ma mère sortie de sa léthargie ses amies revinrent ,de longs conciliabules les agitaient et je voyais le mot Agnès se formait sur leurs lèvres. La chambre de ma soeur devient un lieu de culte où il m’est interdit d’introduire mon désordre. Ma mère ne me voit pas, je n’existe plus ni en bien ni en mal.
A Noël je suis en pension dans une institution religieuse, une très bonne maison d’après mon père et il a ajouté « il faut laisser du temps à ta mère, elle surmontera sa peine et tout rentrera dans l’ordre » mais je ne sais de quel ordre il s’agit. Une caresse furtive sur ma joue et il est parti d’un pas rapide vers sa voiture. Voilà trois ans que je suis pensionnaire ,ni heureuse ni malheureuse. La première année je suis trop loin pour rentrer chaque semaine, le collège me garde. La deuxième année ma mère est partie voyager avec des amis elle ne pouvait m’accueillir. Cette troisiéme année mon père vient me voir « ta mère a besoin d’une longue convalescence. Elle t’embrasse ». Baiser de Judas les soldats vont me saisir et me mettre à mort.
Ce matin dans le miroir je contemple le visage de ma sœur , le rasoir est là qui me tend sa lame affûtée et bienveillante. La balafre a traversé ma joue du coin de l’œil à la commissure de la bouche j’ai été recousue à petits points mais je garderai une cicatrice. Je regarde ma drôle de vilaine figure. Ma mère trouvait que les traits parfaits d’Agnés avaient chez moi une imperfection, un défaut qu’elle était seule à percevoir. Me voilà à présent sans défaut dans la perfection d’un visage qui n’appartient qu’à moi .


Juin 2020
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Jeanne Hosken · il y a
Bravo Émilie quel talent
Bien développée la jalousie
Merci de nous entretenir notre imaginaire

Image de Sylvie Merceur
Sylvie Merceur · il y a
Bravo...

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