5
min

Lundi 3 novembre, 11h11...

Image de Saint-Maur

Saint-Maur

501 lectures

130

Qualifié

2014. Le lundi 3 novembre, tout le monde vous le dira, il ne s’est strictement rien passé, à part un incident négligeable : le panneau d’affichage électronique d’informations municipales de la place de la République s’est bloqué sur 11h11. Personne n’a particulièrement prêté attention à cette mystérieuse panne. Il est vrai qu’on peut se tenir au courant de tout ce qui ce passe dans la ville par une multitude d’autres moyens. Quant à l’heure, tous les appareils électroniques et autres objets connectés peuvent vous la donner à la microseconde près. Toujours est-il qu’à 11h11, l’heure sur le panneau d’affichage vient de se bloquer et Théo, qui attend le bus 29, ne le verra jamais arriver. Pourtant, dans ce bus, il y a sans doute sa dernière chance d’échapper à la vie de merde que lui a promis son entourage s’il continue comme ça. Mais le 29 ne passe pas. À la place du bus défaillant qui devrait être là depuis un bon moment – Théo continue à se fier à l’heure indiquée par le panneau alors qu’il est maintenant 11h11 passées de 19 minutes –, c’est une BMW noire qui marque l’arrêt, et un gars qui se fait appeler Fred qui en descend et qui se dirige droit vers Théo.
Qu’est-ce qu’ils peuvent bien se raconter tous les deux ? Pas un sourire, aucun signe de politesse. Juste quelques mots jetés à la figure de Théo, qui paraît réfléchir quelques secondes, puis acquiesce silencieusement. L’autre rejoint la voiture garée à contresens de la circulation, sur l’arrêt de bus et dont on n’aperçoit du conducteur que l’avant-bras et la main posée sur le rétroviseur extérieur. La BMW démarre en trombe et effectue un demi-tour en faisant gémir les pneus, sans tenir compte de la circulation sur l’avenue. Il est maintenant 11h11 passées de 22 minutes. Toujours pas de 29 en vue.
À quoi ça tient la vie ? À peu de choses vraiment, un bus qui a un peu de retard, parfois. Un retard suffisant pour changer le cours d’une vie. Une vie ou plusieurs, ça dépend de quel côté on se place. Dans le bus qui n’est pas arrivé, il y avait une fille, Louise, que Théo a rencontrée il y a quelques jours, une étudiante avec qui il a longuement discuté et qui... qu’est-ce que ça peut faire, le bus n’est pas là, et elle non plus. Et après ? Ce qui est sûr, c’est qu’il y a ce coup, cette opportunité sans risque. Du tout cuit. Ce soir. Avec pas mal de thune à la clé. Suffisamment en tout cas pour voir venir et pour que les affaires en panne de Théo repartent. Le reste c’est comme le 29... ce sera peut-être pour une autre fois.
À 11h11 – heure du panneau électronique –, passées d’un peu plus de 12 heures, comme il a été convenu avec son contact, Théo attend dans un recoin sombre, à côté du bar-tabac de la rue Sadi Carnot. Le centre-ville est désert. Au loin, on attend une alarme de voiture ou de magasin qui se déclenche sporadiquement. Il fait un froid de loup, se dit Théo qui tremble de tous ses membres – de froid ? L’autre a beau lui avoir garanti que le coup était sans risque, Théo sait qu’il a tendance à toujours trop réfléchir : et si... et si une patrouille de keufs... et si... et si le tabac avait remis son alarme, comme celle qui couine à l’autre bout de la ville, et si... Mais un bruit de moteur vient interrompre son délire silencieux. C’est un 4x4 bleu nuit, tous feux éteints qui approche lentement. Au volant, le propriétaire de l’avant-bras et de la main qui dépassaient tout à l’heure de la vitre conducteur de la BMW noire. Un mec que Théo connaît sous le pseudonyme de Babar, parce qu’il est taillé comme un éléphant qui se tiendrait sur deux pattes, la trompe en moins bien sûr. La voiture doit servir à enfoncer le rideau métallique du tabac, puis à transporter les cartons de cartouches de cigarettes qui ont été livrés dans l’après-midi et que personne n’a eu l’idée de monter à la réserve, vu que le magasin est en plein travaux et que les ouvriers ont eu autre chose à faire pour que les délais soient tenus. Du sur-mesure. Et du sans-risque, parce qu’un autre complice est censé appeler la permanence de nuit pour éloigner la patrouille à l’autre bout de la ville. En plus, avec le froid qu’il fait, il y a peu de chances pour qu’un passant s’attarde dans les parages... Le 4x4 recule de quelques mètres, puis le conducteur met toute la gomme et vient défoncer le rideau métallique du tabac. Cent pour cent de réussite : sous le choc, le rideau s’est soulevé suffisamment pour laisser passer quelqu’un en dessous. Théo s’engouffre dans le magasin sans réfléchir davantage. Il connaît sa mission : passer à Babar les cartons, puis encaisser la thune que l’homme éléphant doit lui donner en guise de salaire et rentrer tranquillement chez lui. C’est tout.
Facile, sauf que ça ne se passe pas du tout comme ça. Quand il passe sous le rideau soulevé, Théo qui s’attend à trouver une obscurité totale, est surpris par un éclat lumineux dirigé sur sa figure. Théo reconnaît le patron du tabac qui n’a rien à faire là et qui devrait, en toute logique, en écraser au fond de son lit – il est 11h11 passées de plus de 12h30 ! Pris de panique, le jeune homme avise une truelle qui traîne sur le sol. Il a à peine le temps de s’en saisir que le patron est sur lui. Dans une réaction de défense, Théo lui donne un grand coup de truelle à la tempe. L’autre s’écroule sans un mot, une mare de sang se forme très vite autour de sa tête sur les carreaux du sol fraîchement posés. Le cambrioleur s’apprête à s’enfuir à toutes jambes quand il entend le 4x4 démarrer en trombe et une sirène hurlante approcher. Théo est alors pris d’une grande, d’une immense, fatigue. Personne n’a téléphoné pour éloigner les patrouilles du centre-ville. Et lui se retrouve piégé, à côté de la dépouille de celui qu’il est sûr d’avoir tué net. Fin de l’aventure.
Menottes. Garde-à-vue. Juge d’instruction. Incarcération. Il est 11h11 passé de trois jours. Préventive. Procès. Condamnation ferme. Aucune circonstance atténuante. Emprisonnement. Il est 11h11 passé de huit mois... puis de douze... puis deux ans... puis...
Le panneau d’affichage électronique des informations municipales de la place de la République, impavide, annonce encore et toujours lundi 3 novembre, 11h11.
Dans la rue, Théo gonfle ses poumons. L’air vif le fait vaciller. C’est vrai qu’il est tellement moins vicié, songe-t-il, que celui qu’il a respiré à La Farlède, derrière les barreaux, en comptant les heures, les jours, les mois, les années. Aujourd’hui il est libre et il lui semble respirer un air plus jeune de onze ans. Ce lundi 3 novembre 2025, malgré le froid, il peut à nouveau se promener chez lui, dans sa ville. Personne ne le remarque parce que plus personne ne se souvient de lui. Il passe devant le bar-tabac qui recommence à tomber en décrépitude. Tiens, le patron est derrière son comptoir... Impossible, se dit Théo, je l’ai tué... et pourtant... c’est quelqu’un d’autre qui lui ressemble, voilà tout. Mais le jeune homme ressent comme un malaise. Il continue d’avancer à sa guise, du moins il en est persuadé. En fait, ses pas le mènent à son insu vers l’arrêt du bus 29 et le panneau d’affichage électronique. Bizarre, bizarre, continue à penser Théo, j’ai l’impression que quelque chose est en train de se passer... Vraiment étrange... Le panneau annonce lundi 3 novembre 11h11. Encore. Puis, soudain, déclic : 11h12. Théo jette un regard machinal vers le fond de la rue Sadi Carnot. Un bus approche. Un 29. À l’arrêt, à côté du panneau d’affichage électronique, les portes s’ouvrent. Quelqu’un descend puis s’approche de Théo. C’est elle.
— Bonjour Théo, ça fait longtemps que tu m’attends ?...
Il est maintenant 11h30 au panneau. Une BMW noire ralentit à la hauteur de l’arrêt de bus désert, puis reprend de la vitesse et disparaît après le virage de l’église...

PRIX

Image de Été 2018
130

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Melinda Schilge
Melinda Schilge · il y a
Toutes mes voix, une histoire qui tourne rond autour de ce panneau d'affichage et qui donne toute sa force au temps. Réussi.
·
Image de Francis Hop
Francis Hop · il y a
Le temps peut s'arrêter,
Les em… ennuis, non.
Bravo.

·
Image de Elisabeth Marchand
Elisabeth Marchand · il y a
Absolument excellent... tu devrais mettre cette nouvelle en avant Saint-Maur... C'est original, surprenant, j'aime bcq... je regrette juste - un petit peu - le manque d'espace et d'interlignes entre les chapitres, pour une meilleure vision du texte, mais ce n'est pas grave...
·
Image de Saint-Maur
Saint-Maur · il y a
Le manque d'espaces est en partie voulu... en fait, il ne s'écoule que 15 petites minutes entre le début et la fin du récit... plus quelques années... en tout cas merci
·
Image de Cordélia
Cordélia · il y a
Je suis nouvelle sur le site. J'ai posté une oeuvre aujourd'hui et peut-être sera t elle publiée...ou pas.
·
Image de Lipop.osf
Lipop.osf · il y a
J'ai apprécié ce moment de lecture. Merci. +5 pour votre nouvelle.
·
Image de Cordélia
Cordélia · il y a
8h55...merci pour ce bon moment, et surprise de lire l'évocation d'une région familière.
·
Image de Saint-Maur
Saint-Maur · il y a
Il s'agit de La Garde... et le point de départ de mon histoire est absolument vrai : le panneau électronique est réellement tombé en panne un 23 novembre à 11 h 11 exactement ... en tout cas heureux que le texte vous ait plu. Si vous m'y autorisez, j'irai voir vos textes.
·
Image de Cordélia
Cordélia · il y a
J'ai publié une oeuvre sur mon profil si vous voulez bien m apporter votre avis en attendant l évaluation et la publication de l autre oeuvre.
·
Image de Saint-Maur
Saint-Maur · il y a
je voulais dire 3 novembre et non 23, vous l'aviez compris. :-)
·
Image de Virgo34
Virgo34 · il y a
Un récit qui donne à réfléchir.
Mon tanka "A l'horizon rouge" est en finale en partie grâce à vous. Je vous invite à aller le relire pour éventuellement lui renouveler votre soutien. Merci d'avance.

·
Image de Zouzou
Zouzou · il y a
+5 au temps qui nous échappe !
Si vous aimez ' À la ravigote ' et ' Dans la Grèce antique ' Poésie Été

·
Image de Saint-Maur
Saint-Maur · il y a
J'y suis allé et non seulement j'ai aimé mais j'ai voté en votre faveur... :-)
·
Image de Julien Dregor
Julien Dregor · il y a
Très bien construit. Ça m'a intrigué jusqu'à la fin.
·
Image de Doria Lescure
Doria Lescure · il y a
récit bien construit, sur un sujet plutôt bien traité , dans un rythme suffisamment prenant pour entrer dans cette histoire de boucle temporelle.
Pour ce bon moment de lecture, voici mes voix.

·
Image de Saint-Maur
Saint-Maur · il y a
Avec tous mes remerciements. Je me permettrai d'aller voir vos textes.
·