Lumière noire

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J'ai 400 caractères pour dire l'essentiel. C'est déjà mieux que sur twitter où je n'ai que 140 caractères pour essayer d'avoir une pensée pertinente. Bon, en même temps 400 caractères pou  [+]

Image de Hiver 2015
Bleu


Le XXIème siècle est un siècle décevant. Pourtant c’était un siècle prometteur. Mon père l’évoquait sans cesse avec un profond regret de ne pas pouvoir le vivre. Il pensait que j’allais être le témoin de progrès qui enverraient les révolutions industrielles au rang de simples soubresauts de l’histoire. L’idée d’Internet le passionnait, il me disait : « Tu te rends compte, bientôt tous les ordinateurs du monde seront reliés entre eux, les possibilités seront infinies, c’est le premier pas vers une nouvelle civilisation ! » Mon père s’est trompé. Derrière la toile, le world wide web, je ne vois qu’une Poste améliorée me permettant de lire mon courrier, d’envoyer dix fois le même message tibétain pour que mon vœu se réalise et d’avoir accès à la plus grande collection de photos porno-pédo-zoo-nécro-philes du monde.
Penché sur mon portable pour lire mes e-mails, j’attends. L’internaute passe beaucoup de temps à attendre.

Tapez votre code pin : ****

* pour 2, * pour 8, * pour 0 et * pour 3. Comme tout le monde, ma date de naissance sert à déverrouiller mon portable. Je vous l’ai dit, le XXIème siècle est décevant.

Vous avez deux nouveaux messages.

Important les nouveaux messages. Leur nombre vous informe sur votre degré d’intégration sociale. Deux messages, deux amis. Je lis rapidement celui de Delphine, une ex-copine encore trop attachée, puis je clique sur le courrier de Lisa, ma « fiancée ».
Je suis amoureux d’elle depuis un an. Un record. J’aime la couleur de son regard, la douceur de sa voix, la délicatesse de sa peau. J’aime son parfum, pas Noa de Cacharel, non, son parfum, son odeur. J’aime les fossettes qui se creusent sur ses joues quand elle s’énerve. J’aime nos étreintes. Par-dessus tout j’aime quand elle m’écrit des mails amoureux :

« Ce que j’ai à te dire n’est pas très facile, alors je préfère te l’écrire. Lors de notre rencontre tu m’as fait promettre de te quitter si je n’étais plus amoureuse de toi. J’ai beaucoup réfléchi, je crois que je ne le suis plus. La vie est si belle et tu la vois si laide. Ton univers m’oppresse. J’ai besoin de joie, d’insouciance. On est trop différents.
Je m’installe chez Caroline.
Lisa. »

Ça doit être une erreur. Je vais attendre un peu et un nouveau mail va arriver. Je relis le message. Encore. Qu’est-ce qu’elle essaie de me dire ? Elle veut me quitter c’est ça ? « Je m’installe chez Caroline. » Qu’est-ce qu’elle vient foutre là Caroline ? Elle n’a jamais pu me blairer. Elle a cette jalousie des filles trop laides pour apprécier l’amour. Sous prétexte qu’aucun mec ne veuille lui toucher les fesses, elle est en croisade contre le genre masculin. Je l’imagine très bien tenir de grands discours : « Les hommes, on n'a pas besoin d’eux ! » Ce sont plutôt les hommes qui n’ont pas besoin de toi.

Réalisant que mon smartphone faisait aussi téléphone, j’appelle Lisa. Elle est sur boîte vocale. Comme d’habitude je ne comprends pas grand chose à son message. Elle rigole trop. On l’a enregistré à deux, elle n’est jamais parvenue à être sérieuse. Lisa rit tout le temps. Sa joie de vivre me rassure, je vis bercé par l’angoisse. J’appelle Caroline. Ça sonne deux fois, je comprends très bien le message, Caroline ne rigole pas du tout.
« N’essaie pas de joindre Lisa, elle ne veut pas te parler. »

***

De retour chez moi je trouve mon studio vide. Lisa a emporté toutes ses affaires. Ses vêtements entassés au bas de mon armoire, ses produits de beauté étalés dans ma salle de bain. Elle n’a laissé que des peluches, quelques photos et son odeur sur mes draps. La fausse, Noa de Cacharel.
Étendu sur mon lit je m’endors sans gardien. Balayant mes dernières visions de bonheur, l’angoisse s’allonge à côté de moi. Elle entre par ma gorge, étreint mes poumons et vient se poser au creux de mon ventre.
8h25. J’ai dormi presque douze heures. Encore habillé des vêtements de la veille, j’ouvre les volets. La lumière du soleil m’aveugle. Il n’y a pas un nuage et pourtant le ciel est gris. Quelque chose ne va pas. Ça doit être les restes d’un cauchemar. Une fois dehors la sensation de malaise grandit. J’ai l’impression d’être sous acide. Je navigue dans un univers parallèle.
Je sais ce qui est différent. Les couleurs. Le ciel est gris, l’herbe est jaune, le rouge est sans nuance. Planté devant la devanture grisâtre d’une agence EDF, je prends conscience de mon état.


Jaune


— Dites-moi ce que vous voyez.
— 65.
— Là ?
— Rien
— Ici ?
— Un 8 jaune sur un fond rouge.
L’ophtalmo referme son livre magique et chausse sur son nez d’étranges lunettes télescopiques. Il examine mon œil droit, puis le gauche. J’ai la désagréable impression qu’il peut voir au plus profond de mon cerveau.
— C’est étonnant. Il semble que vous ne puissiez pas distinguer la couleur bleue. Pourtant vous ne présentez aucun traumatisme oculaire, votre vision reste excellente, vos rétines sont intactes.
— Alors ?
— Parfois un choc, un traumatisme psychologique, entraîne une modification psychosomatique de la perception du monde extérieur. Vous ne voyez plus le bleu et par conséquent toute votre vision est modifiée. Le vert par exemple vous paraît jaune. C’est très intéressant.
Le ciel est gris, l’herbe est brûlée, les blondes ont des yeux noirs, les brunes ont des yeux jaunes et lui il trouve ça intéressant. J’ai la sensation de voir le monde à travers un filtre, comme dans Traffic.
Je me souviens que le bleu était la couleur préférée de Lisa. Pour elle c’était la couleur du bonheur. Je l’ai perdue, lui aussi. Je me souviens d’un slogan de mai 68 : « Le bleu restera gris tant qu’il n’aura pas été réinventé. » Je me souviens aussi du livre de Djian Bleu comme l’enfer.

***

14 juillet. Jour de fête nationale. Partout flottent des drapeaux gris, blanc, rouge. Je n’ai pas vu Lisa depuis vingt-trois jours. Aujourd’hui je sors. Mon studio est devenu invivable. La solitude est désordonnée.
J’en suis au stade le plus pénible de la rupture amoureuse. La vie me paraît fade et sans intérêt, seul la nonchalante inhibition de la dépression m’empêche de mettre en pratique mes sombres pensées.
Le jeu de l’amour répond à des règles bien précises. Celui de la rupture aussi. Assis sur un banc, j’attends la prochaine étape. La colère. Haïr celle que l’on aime et le seul moyen de l’oublier. Seulement voilà, vingt-trois jours et pas une once de colère.
Désœuvré, je regarde défiler l’armée française. Tout de jaune vêtus, les militaires ont un côté champêtre amusant. Enfin la nuit s’avance, redonnant au ciel une couleur plus acceptable. Le feu d’artifice commence. Il est bien moins coloré que d’habitude. L’explosion des fusées me parvient avec un temps de retard. Tout est décalé. Je vois Lisa partout. Je la vois perdue dans la foule, je la vois dansant à côté de moi, je la vois avec Pascal mon meilleur ami.
AVEC PASCAL MON MEILLEUR AMI !
Se tenant la main ils regardent le ciel. Elle porte sa petite robe à fleurs, indécemment échancrée. Celle qu’elle mettait pour éveiller mes ardeurs, celle qu’elle avait à notre premier rendez-vous. Elle se serre contre lui, murmure à son oreille. Il rigole puis passe sa main dans son dos, descend un peu. Je la vois frémir. Le feu d’artifice redouble d’intensité, le bruit est assourdissant. Ils s’embrassent.
Elle est à moi. Elle aime mon air triste, mes chemises trop longues, mes caleçons usés. Elle veut trois enfants, deux filles et un garçon. Elle rêve de voyages, d’îles lointaines et d’amour infini. Je suis son chéri, son ange, son amour. Elle est ma princesse, mon âme sœur, mon cœur.
C’est le bouquet final. Elle lui saute au cou, enroule ses jambes autour de sa taille et l’embrasse encore et encore. Il glisse ses mains sous sa robe, tremble de désir. Il bande déjà. Je sais ses pensées, connais ses envies. Je l’imagine caressant ma princesse, je le vois profaner l’intimité de mon âme sœur, je l’entends jouir dans le corps de mon cœur.
Les gens applaudissent le ciel inondé d’étoiles éclatées. Elles sont toutes jaunes. Jaune cocu. S’éveillant des profondeurs de mon âme, la colère arrive enfin. Le ciel s’éteint.
Je vois rouge.


Rouge


Rouge et noir pour être précis. Mais je ne veux pas tuer Mme de Rênal, juste Pascal et Lisa. Comme tapi au fin fond de mon cervelet, j’assiste impuissant à la suite des événements. Je n’ai plus aucun contrôle de la situation. J’en suis presque rassuré, je pourrai toujours plaider la folie lors de mon procès. Les applaudissements de la foule me donnent l’impression d’être un boxeur montant sur un ring. Lisa est la première à me voir. Pascal est le premier à me recevoir.
1er round.
Je dis me recevoir, car je ne me suis pas contenté de lui balancer mon poing sur la figure. Je m’y suis jeté tout entier. Sa première réaction est un cri de surprise. Sa deuxième un cri de douleur. Désolé Pascal, je sais que tu n’es pas vraiment responsable. Mais bon je ne peux quand même pas frapper Lisa. Si ça peut te consoler, j’imagine que c’est son nez qui vient de céder, ses lèvres qui viennent de s’ouvrir, son arcade qui vient d’exploser. Salope.
— SALAUD ! LÂCHE-LE !
2ème round.
Lisa agrippée à mon cou me hurle dans l’oreille. Vue de l’extérieur, la scène doit être cocasse. Accrochés les uns aux autres nous formons une espèce de chenille comme dans les mauvais réveillons. Très vite la chenille s’agrandit, malgré toute ma hargne il m’est de plus en plus difficile d’atteindre Pascal. Le monde est mal fait. Une fille se fait violer dans le métro et personne n’intervient, et là, alors qu’en toute justice je règle mes comptes avec mon ex-meilleur ami, amant de mon ex-petite amie, un élan de civisme parcourt la foule, retient mon bras vengeur, soulève mon corps et commence à me rouer de coups. En amour la victime devient bourreau, c’est ainsi. J’entends déjà les commentaires.
« Pauvre petite Lisa vous vous rendez compte. Moi j’ai toujours pensé qu’il n’était pas bien stable son fiancé. C’est simple il ne souriait jamais. En plus on n’a jamais trop su ce qu’il faisait. Vous auriez vu dans quel état il était. Un dément. Heureusement que Pascal s’est interposé. Il est bien ce garçon. Enfin, elle sera bien mieux avec lui la petite Lisa. »
Je n’essaie pas de me défendre. De toute façon ils sont trop nombreux. Ma vision carminée donne un aspect effrayant à la scène. De mes assaillants je ne perçois que des têtes hirsutes déformées par la haine, des yeux noirs, des langues avides et des poings tachés de mon propre sang. Il ne manque que les couteaux entre les dents pour illustrer une campagne contre le bolchevisme. Le péril rouge. Curieux comme une foule protégée par son anonymat libère les instincts primaires des individus. Je dois être en enfer. D’ailleurs Lucifer, un peu en retrait, se délecte de mon pugilat. Tiens c’est bizarre. Je l’avais toujours imaginé monté sur des sabots de bouc, avec une longue queue fourchue et de petites cornes acérées. En fait il a de longs cheveux, de grands yeux en amande et porte une petite robe à fleurs, indécemment échancrée. Son regard rend les coups qui s’abattent sur moi semblables à des caresses. Dans ses yeux je lis le mépris, et pire encore le remords. Le remords d’avoir pu m’aimer. Privé d’amour je n’accéderai même pas au rang du souvenir. Je ne serai qu’une pénible erreur de jeunesse.
Knock out.


Noir


Après dix jours d’hospitalisation je suis enfin autorisé à sortir. Condamné par la justice je ne peux plus voir Lisa à moins de cent mètres. Condamné par la médecine je ne peux plus voir les couleurs. Je suis achromatope. Ma colère s’est apaisée, l’heure est venue de manger mon pain noir. Si mon père avait su que je verrais le XXième siècle en noir et blanc, il aurait était sacrément déçu. J’ai l’impression d’avoir fait un voyage dans le temps. C’est fou comme l’idée que l’on se fait du monde extérieur dépend du filtre à travers lequel on le voit. Les bars branchés me paraissent obsolètes, les filles ont des peaux fades et me regardent avec des yeux noirs. Je ne vois plus les arcs-en-ciel, de toute façon il n’y a pas d’éclaircie. Il pleut tous les jours. Les murs sont sales, les rues grises, mes pensées noires. Je ne crains plus la peine, ni même l’angoisse ou bien la peur. Je me suis habitué à leur présence. La couleur les rendait laides. Je les vois presque belles aujourd’hui. Je suis comme possédé. Mon démon s’appelle mélancolie.
Les jours s’enchaînent sans émotion. Les nuits non plus. Je ne rêve même plus en couleur. Delphine est la seule personne qui me téléphone encore. Elle me dit que je ne dois pas me laisser aller, qu’il ne faut pas broyer du noir. Désolé Delphine, j’ai du mal à voir la vie en rose.
Finalement les couleurs ne sont qu’une vue de l’esprit, une invention destinée à rassurer les hommes. Il faut être coloré pour être aimé. On mange des tomates rouges, des salades vertes. On aime des filles aux cheveux blonds, au teint cuivré, aux yeux azur. Ce qui est incolore est douteux, suspect, dangereux. On soigne les gens trop blancs, on chasse les gens trop noirs. Sans couleur je vois le monde tel qu’il est et croyez-moi il n’est pas beau. Privé des illusions de l’amour et des couleurs de la vie, il m’apparaît froid et sordide. Un vrai cimetière.


***


Debout sur la rambarde du pont Neuf, je regarde s’écouler la Seine. J’ai l’étrange sensation d’avoir déjà vécu ce moment. Je me souviens, c’est la fin de « La fille sur le pont » avec Daniel Auteuil et Vanessa Paradis. Un film tourné en noir et blanc. Qui sait, peut être qu’une fille va venir me sauver ? Je verrais d’abord le rouge de sa robe, puis l’or de ses cheveux et enfin le bleu de ses yeux. Elle me prendrait la main, m’aiderait à descendre. Le bleu serait réinventé.
Le froid de la Seine me saisit par surprise. J’ouvre la bouche, l’eau s’engouffre dans mes poumons. Je ne pense pas avoir sauté, ni même avoir glissé. Lisa m’aurais-tu poussé ?
Tout ce que l’on raconte sur la mort est vrai. A un détail prêt. La grande lumière au bout du tunnel n’est pas blanche. Elle est noire.

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Chantal Mourel · il y a
Magnifique !!! Que dire de plus?.. Exceptionnel sûrement...👍👍👍
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Julien · il y a
Merci beaucoup
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Augustin Quatrevingtrois · il y a
Superbe! Bravo! On devrait toujours mettre une bouée avant de sauter d’un pont!!! Merci pour ce bon moment.
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Arlo G · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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JadeGo · il y a
C'est stupéfiant ! Le scepticisme du début rend l'émotion finale plus forte, bravo !
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B BHerte · il y a
On commence sans trop y croire et on va au bout... signe d'un très bon texte. Bravo
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Vanina · il y a
Tu es brillant !!!!!!!!!!! B
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Utilisateur désactivé · il y a
J'ai découvert Solution naturelle hier, et puis aujourd'hui ce texte très fort. J'aime beaucoup votre univers. Et pas de prix avec deux nouvelles aussi brillantes? Pfff, no comment. Quel talent!
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Julien · il y a
J'en retrouverai presque des couleurs ;). Merci
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Clément Paquis · il y a
Magistral.
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Antoine · il y a
J'ai adoré l'idée de la dépression en "dégradés", le rythme est excellent et l'humour percutant. Un vrai plaisir à lire !
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Bertrand Pigeon · il y a
super finale
Julien^^

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