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Lui, moi, eux

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Lui, c'est Herman. Je vais commencer mon cours quand il arrive, tout essoufflé. Il ne vient plus depuis trois ou quatre mois car on lui a proposé un travail. C'est le genre avec juste ce qu'il faut de tatouages ras la carotide, histoire que tu perçoives bien le message : « même pas mal ». Petit marcel propre, repassé et seyant, sur une musculature juste ce qu'il faut d'apparente. Peau cuivrée avec un soupçon de sueur inodore mais, putain, vachement sexy. Les auto-mutilations à coup de lames de rasoir ont bien cicatrisé, surtout celles du visage... Oui, le secret pour avoir une belle cicatrice, c'est de ne pas s'exposer au soleil. Il n'a plus le visage tordu par les tics comme quand il n'avait pas sa dose de médocs, juste avant d'être camisolé de force à l'hôpital psychiatrique... C'est un caïd : personne n'osait la ramener quand il lui arrivait d'invectiver ses camarades en cours, le Baby Scarface... C'est le seul à l'avoir fait. Seul lui était suffisamment craint pour pouvoir se le permettre. Comme ce jour où il me voit tiquer parce que, pour la cinquantième fois, je répète une traduction relativement simple. Je tique et je manifeste un soupçon d'agacement. Juste un soupçon que je croyais imperceptible parce que ma patience est étirable à l'infini. L'imperceptible a été perçu. Il explose et hurle : « Mais ça fait au moins mille fois qu'elle répète que ce mot se traduit pas comme ça. Vous êtes abrutis ou quoi ? C'est pourtant pas difficile à comprendre : là on le traduit comme ça, et là on le traduit comme ça ! C'est compris maintenant ? ». Silence à couper au couteau. Faut que je dise quelque chose pour ne pas qu'on croie qu'il a aussi pris le pouvoir dans la classe.
— Ah, je ne vous l'avais pas dit ? Herman est mon assistant pour aujourd'hui ! Il n'a pas tort : ça ne fait pas loin de mille fois que je rappelle cette règle. Mais moi, je vous parle toujours beaucoup plus gentiment, non ? Il va falloir travailler ça, Herman, si vous voulez rester mon assistant.
— Excusez-moi, Madame.
— Ce n'est rien, Herman. Merci du coup de main.
J'ai des relations privilégiées avec lui. Abruptes mais privilégiées. Rugueuses mais pleines d'empathie à la fois. Je l'ai vu aller mal. Je lui ai envoyé une carte en plus de celle que j'envoie pendant les vacances. Il a été sensible à mon geste. Il vient parfois s'excuser au début du cours en me prévenant qu'il ne va pas bien et qu'il fera grise mine pendant la leçon. Mais qu'il n'a rien contre moi. Une autre fois, il est embêté car on lui a proposé un petit travail et il ne peut refuser sinon on ne lui proposera plus rien. Je ne sais pas pourquoi j'écris « petit travail » : il n'y a pas de petit travail en prison. En plus, cela va lui permettre de cantiner pour améliorer l'ordinaire. Mais il voudrait continuer à venir en cours. Il n'en a pas vraiment besoin : il est bilingue, sa femme est chilienne. Réflexion faite, oui, il en a quand même besoin.
J'ai croisé son regard un jour alors qu'il allait prendre son service. Je me suis approchée et on s'est serré la main à travers la grille aux mailles fines. Enfin, plutôt, on s'est brassé les doigts. Il a le front collé à la grille et ne me lâche pas l'index. Parfois, je me demande ce qu'il a bien pu faire. D'autres fois, je me dis qu'il ne vaut mieux pas le savoir. Son entrée dans la salle, ce jour-là, donc, me surprend et me ravit à la fois. J'aime bien l'avoir en cours même s'il est ingérable. Comme cette fois où il s'est énervé. Faut dire que j'avais eu l'idée de proposer de parler de l'argot des prisons espagnoles. Je le sentais nerveux depuis le début de la séance. Et tout d'un coup, il explose : « Je refuse de continuer à lire ces mots. À quoi ça va me servir ? Je n'ai pas l'intention de moisir dans une prison espagnole. C'est débile, l'idée même de regarder ces mots ». Je reste sans voix. Il n'a pas tort. J'ai agi comme un entomologiste avec sa loupe qui observe de pauvres insectes. Je ne me suis pas intéressée à eux comme une prof s'intéresse à des élèves mais comme un sociologue faisant une étude sur la vie en détention. Je me suis plantée et je n'aime pas cela. Sa remarque a fait mouche et ça se voit sur mon visage. Les autres me regardent comme pétrifiés. Personne ne dit rien.
« Excusez-moi, je ne dis pas ça pour vous. »
Ben, non, c'est sûr... et pour qui alors ? Je ne réussis toujours pas à articuler un mot. Faut que je me bouge.
— Si ! Vous le dites pour moi, Herman. Je suis prête à tout entendre mais vous n'êtes pas obligé d'être désagréable pour faire passer votre opinion qui, au demeurant, n'est pas fausse. Je vous prie de bien vouloir m'excuser mais j'ai juste oublié que j'étais en prison. Cela m'arrive dès que vous vous installez. J'oublie mais c'est de votre faute parce que vous êtes de très bons élèves et que j'apprécie beaucoup de vous retrouver chaque semaine. Je vais tâcher de ne plus oublier où je suis.
— Surtout pas, Madame, c'est bien que vous nous parliez comme si on était dehors. Allez, on finit la liste.
Mais là, je ne m'attendais plus à le voir.
— Ben, Herman, vous voilà de retour ?
— Non, je suis juste passé vous dire au revoir. Je sors demain.
— C'est super ! (Je progresse... Je n'ai pas toujours répondu cela à une annonce de départ imminent...). Je vous souhaite bonne chance. Vous avez eu le temps de préparer votre sortie ?
— Oui. Je vais reprendre mon boulot. J'ai une entreprise. Mais j'ai peur de sortir. Demain à huit heures, je vais sortir. Je ne vais pas trop dormir. J'ai vraiment peur.
— Vous verrez, tout ira bien : vous allez mieux, ça se voit. Travailler vous a fait du bien. Vous avez meilleure mine. Vous allez vous en sortir et tourner la page.
— Je vais tout faire pour ne jamais replonger.
Pendant ce temps, les autres observent la scène. Silence de mort. Ils ne savent pas bien ce qui se passe. Faut dire que mon interlocuteur parle à voix basse. Il est face à moi, debout, bien en appui, les poings ancrés sur le bureau. Il me parle à trois centimètres du visage mais faut croire qu'il a cantiné du dentifrice, du fil dentaire et des pastilles à la menthe parce qu'il a l'haleine extra-fraîche. Je suis assise et je me dis que me lever rassurera un peu les autres. Longue poignée de main. On dirait que le public respire enfin.
Au moment où je pense que le message positif de la réinsertion, du pardon et de la rédemption est bien passé, je vois mon futur ex-détenu se tourner vers les autres et il balance, gestes à l'appui: « Si jamais j'apprends qu'il y en a un qui s'est mal comporté avec vous, Madame, ou qu'il y en a un qui vous a fait chier, je reviens et je lui pète la gueule ».

Lui, je ne sais pas qui c'est.
« Hé ! La belle prof ! »
Je n'aurais pas dû ouvrir la fenêtre mais il fait chaud.
« Hé ! La belle prof ! »
J'ai quand même ouvert un peu la fenêtre de la salle de classe. J'ai vue sur du gros fil de fer barbelé avec des dents énormes. Jamais vu du barbelé comme ça. C'est comme des harpons. J'ai aussi vue sur deux blocs. Et sur les détritus jetés depuis les cellules. Paraît que les corneilles et les pigeons sont légion. Les rats commencent à arriver, m'a confié une surveillante. La première nichée a été aperçue. « Ce n'est pas bon signe », m'a-t-elle dit un peu plus tôt. « Bientôt les rats grimperont le long des murs jusqu'aux cellules du rez-de-chaussée ». Les détenus seront obligés de vivre fenêtre fermée sous peine de voir gambader ces bestioles dans leur neuf mètres carrés. La pelouse est jonchée de barquettes, de bouts de pain, de plein de choses qu'il vaut mieux peut-être pas identifier.
« Hé, la belle prof ! »
L'air, même chaud, qui arrive, fait du bien. Mais je n'aurais pas dû rester devant la fenêtre. D'habitude, je n'y suis pas. S'il fait chaud pour moi, il fait chaud pour eux. Ils sont comme au spectacle. J'aperçois des bras qui pendent entre les barreaux. Des bras, des barreaux, une voix. Pas de visage. On dirait un tableau de Magritte.
« Hé ! La belle prof ! »
J'aurais dû, sans doute, répondre. Il y a toujours quelqu'un qui répond quand un détenu hurle quelque chose par sa fenêtre.
« Hé ! La belle prof, on va venir et on va te prendre par le cul. »
C'est sûr, j'aurais dû répondre. J'essaye de continuer mon cours mais mon admirateur secret en remet une couche.
« Hé ! La belle prof, on va venir et on va te prendre par le cul. »
Faudrait que j'aille à la fenêtre et que je lui réponde. Mais quoi? Je pourrais dire: « J'entends bien le désarroi sexuel que provoque l'enfermement. Je comprends qu'en vous privant de la liberté d'aller et venir, on vous a aussi privé de toute vie sociale et sexuelle. Cependant, je n'adhère pas à votre idée d'acte sexuel à plusieurs partenaires que vous voulez m'imposer. Visiblement, pour vous, désormais, hors de la sodomie, point de salut ». Non, il faudrait quelque chose de plus percutant, comme : « Va te faire enculer toi-même, sale fils de pute », mais, là, Anelka m'accuserait de plagiat.
« Hé! La belle prof, on va venir et on va te prendre par le cul. »
J'essaie de me concentrer sur ce que je raconte en cours. Même pas le réflexe de fermer la fenêtre. Je pense juste à sortir du champ de vision du type qui hurle. Je n'ose pas regarder mes élèves. Le rouge me monte aux joues. Je commence à bafouiller. Pascal, un nouveau, finit par lâcher: « Faut pas les écouter, Madame. Ils sont bêtes ». Bêtes ou des bêtes. On philosophera une autre fois.
« Hé ! La belle prof, on va venir et on va te prendre par le cul. »
Je ne trouve qu'une parade et c'est faire ce que je n'ai jamais fait jusque là : investir la partie de la classe à moins de dix centimètres derrière les élèves. Ils vont faire un rempart de civilisation contre le barbare qui hurle encore son projet obscène. Je ne peux pas imaginer que l'un de ceux que je forme pourrait un jour être l'un de ces hurleurs. Non, pas possible. Il y a un monde entre ceux qui sont devant moi et celui qui hurle. Il y juste une salle de classe, finalement. Oui, finalement, je ne sais rien d'eux.
Tiens, le silence est revenu. Non, pas vraiment...
— Hé ! Momo ! Oh ! Momo !
— Momo, il a un parloir. C'est Maxi, là ! Tu lui veux quoi à Momo ?
Quand on vous dit qu'il faut toujours répondre quand un détenu appelle.

Lui, c'est le détenu élégant même dans l'adversité. Rien de très ostentatoire mais les tee-shirts sont toujours de bonne qualité et impeccables. Pas un pli. Jean's de bonne coupe, clair et propre. Le cheveu poivre et sel court, toujours propre aussi. Lui, c'est Richard. La cinquantaine, bien conservé. Il se tient toujours bien droit et rentre le ventre. J'ai pu admirer ses talents de dessinateur dans une carte qu'il m'a adressée en réponse à une carte postale. Richard n'est visiblement pas insensible au charme naturel qui émane de ma personne. Mais c'est un gentleman. Jamais un mot déplacé, jamais une grossièreté même dans le regard. Le genre qui vous tient la porte ou se précipite pour aider à ouvrir l'armoire, histoire que je ne me casse pas un ongle (je les ronge...). Richard fait toujours les exercices que je donne avec application. Au fil des séances, petit à petit, il s'est dévoilé. Plutôt cultivé, il a voyagé. C'est un gourmet qui doit aimer préparer de bons petits plats. Il sourit avec bienveillance à mes interrogations lors d'une leçon sur les aliments et me pardonne avec des petites étoiles dans les yeux mes approximations culinaires. Si je devais trouver un qualificatif, je dirais qu'il est charmant. Parfois, je me dis qu'il a dû tomber pour une chose tout à fait mineure. Impossible que ce soit vraiment grave. Richard s'attarde toujours en fin de cours pour être le dernier à me serrer la main. Il jette un papier à la poubelle ou range consciencieusement sa trousse. Ou feuillette distraitement une des revues que j'apporte. Il est toujours le dernier à sortir. J'ai toujours droit à un peu plus que le simple « merci » ou « à la semaine prochaine » des autres.
Là, il m'annonce qu'il est libéré. Et moi, gourdasse, au lieu de le féliciter, je ne trouve rien de mieux à dire que: « Ben mince, alors. On ne vous verra plus, donc ? C'est dommage ». Je réalise l'énormité de ce que je viens de dire. Un Hymalaya d'égoïsme et de connerie. Lui, il sourit: « C'est quand même bien de sortir, non ? En plus, je finis en beauté avec votre cours. J'aurais au moins un bon souvenir d'ici ». Si c'est pas la classe, ça... En plus, lui, il est venu jusqu'au dernier cours. D'habitude, dès qu'on a sa date de sortie, même approximative, on laisse sa place à un autre sur la liste des inscrits à l'école. Au cours suivant, surprise ! Il est encore là. Un contretemps administratif mais c'est une affaire de jours. « Comme cela, j'ai le plaisir d'assister encore une fois à votre cours ». Toujours la classe... J'ai porté des chocolats : c'est le dernier cours mais il y a une autre raison.
— C'était mon anniversaire, hier !
— Vous avez fêté vingt-deux ans, n'est-ce pas ? »
Charmeur, va.
Aujourd'hui, un nouvel élève est venu se joindre au groupe. Cela casse toujours l'ambiance. Et là, c'est un petit jeune sans éducation (dans tous les sens du terme), bagarreur (vu son cocard et ses deux doigts cassés tenus par une attelle). Il m'interrompt tout le temps et essaie d'accaparer mon attention comme tous les nouveaux. On croirait un gamin du CP... Un gamin du CP qui aurait fumé un méga joint avant de venir. Il s'est assis à côté de Richard. Richard n'apprécie pas l'attitude du petit nouveau mais la règle c'est que personne ne se permet de remettre un autre à sa place. Ou c'est moi qui le fait ou personne ne le fait... Richard, je le vois bien, prend sur lui mais est excédé par le petit zébulon qui se roule une cigarette, qui demande à aller aux toilettes, qui parle à tort et à travers avec son voisin, qui prend des nouvelles de celui qui est à l'autre bout de la salle pendant que je fais mon cours... Ce nouveau (c'est Alano) s'inquiète déjà de savoir quand reprendront les cours en septembre. Il me dit qu'il sera là dès le premier cours, à la rentrée. « J'ai hâte d'y être », lui dis-je dans un sourire moqueur.
Je regarde Richard qui me sourit à son tour d'un air entendu et compatissant. Complice.

Lui, c'est le détenu euphorique. Jean-Michel fait comme s'il était content d'être là. Gai, enjoué, il sourit en permanence, rit à gorge déployée, s'amuse d'un rien. Il mesure un mètre cinquante, à la louche. On dirait un gosse de douze ans. Il doit en avoir trente. Il vient de Madagascar. Il a une fille de bientôt dix ans. Il est cuisinier. Il est malade mais il est difficile d'avoir des médicaments (ne serait-ce que du paracétamol). Alors, contre la douleur que provoquent des calculs rénaux... On dirait qu'il occulte le fait d'être en prison. Depuis quelque temps, il a l'air absent et écrit beaucoup de prières. Je lui en ai mis une au propre, en ai fait retravailler la présentation par mon collègue d'Arts Plastiques. Un petit bout de Patafix et le tour est joué... Ses remerciements à Dieu pour les épreuves qu'il lui envoie ne prendront pas la poussière : j'ai fait plastifier son oraison. Il continue pourtant à me faire des blagues un cran en dessous de celles des Carambar, comme si de rien n'était. C'est une espèce de rituel.
— Madame je n'ai pas fait mes exercices... vous allez me mettre zéro?
— Non, je vais vous mettre à la porte. Vous allez aller dehors !
— Mais ça ce ne serait pas une punition ! Mais là c'est vrai, je n'ai pas fait mes exercices... au stylo mais je les ai faits au crayon à papier. Vous m'avez crue, hein ?
Oui, je t'ai cru, patate crue. J'ai surtout cru que j'étais instit dans une classe de CP... CE1 à l'extrême rigueur. Je ne sais pas si c'est bien de rentrer dans son jeu. Après tout ce n'est pas bien grave.
Un nouveau arrive. Les anciens veulent montrer qu'ils ont leurs habitudes et qu'une certaine connivence existe entre nous. Lui, plus encore que les autres.
— Tu vas voir, ce n'est pas une vraie prof de langue mais elle se débrouille.
Je feins l'agacement.
— Il est bien dommage que les châtiments corporels ne soient plus autorisés, sinon vous la voyez celle -là ?
— C'est pas une prof comme les autres, elle, elle est prof de tout : d'espagnol, de français, d'histoire. Hé, vous z'êtes pas prof d'EPS aussi ?
Vu mes rondeurs, il y aurait du mal...
— Vous allez en prendre une, Jean-Michel et vous ne l'aurez pas volée. Continuez, vous allez voir.
— Ben, j'ai rien dit de mal : j'ai juste dit « prof d'EPS ». C'est vous qui voyez le mal partout.
Je m'approche et il a droit à une tape sur le sommet du crâne.
— Celle-là, vous ne l'avez pas volée. Vous l'avez cherchée et vous l'avez eue.
Il se marre comme un gosse. Il attendait ce contact.
— Je vais me plaindre de vous, na!
— Bonne idée, mais prenez un ticket parce qu'il y a déjà du monde qui attend son tour.
— C'est sûr! Quand je vous dis que tout le monde se plaint de vous ! À la rentrée, nous, on veut une vraie prof !
C'est vrai: il leur faudrait une vraie prof. Quelqu'un qui dispense un enseignement sans y mettre une once d'affect. Une prof qui n'ait pas le sentiment de les abandonner quand elle sort de la prison (oui, sortir de prison et sortir de la prison, cela n'est vraiment pas la même chose !)
— Ben, dites donc, ils ne vous ménagent pas, se risque le nouveau, mi-figue mi-raisin.
Il y en a qui se bourrent de cachets pour dormir jour et nuit et faire « mi-peine ». Il y en a qui sont plus occupés qu'ils ne le seront jamais. Et puis, il y a lui, Jean-Michel, qui vit sa vie comme le négatif d'une photo. Je l'observe quelquefois du coin de l'œil. Quand il se croit à l'abri des regards, le sien se vide et la tristesse pèse de tout son poids sur ses petites épaules.
Ce jour-là, il est en avance pour le cours. C'est bizarre parce qu'il travaille aux cuisines et il arrive donc rarement à l'heure. Je ne l'ai pas entendu monter l'escalier. De toute façon, il voulait sans doute se cacher derrière la porte et apparaître tel un diable hors de sa boîte pour se tordre de rire en me voyant sursauter. Mais là, je suis perdue dans mes pensées. La tête dans les mains, je n'ai pas un moral d'acier à cet instant précis. J'ai un petit quart d'heure pour me retaper. Trop tard, il m'a aperçue.
— J'aime pas vous voir triste comme ça.
Je mime un joli sourire commercial.
— Ce n'est rien, Jean-Michel. Ce n'est rien, vous voyez... c'est déjà passé.
J'aurais quand même mauvaise grâce à faire une mine de dix pieds de long pour ce qui n'est après tout qu'une broutille, un petit souci personnel de trois fois rien, quand je regarde ce qu'est sa vie pour encore deux ans.
— Vous savez, moi aussi, quelquefois, je suis triste. Tu ne caches pas bien ton jeu, Jean-Michel : j'avais remarqué.

Lui, c'est Christian. Je n'ai guère eu le temps de le connaître. Il est venu une fois après avoir été plusieurs mois sur liste d'attente. Il est arrivé un jour de parloir pour tous les autres : alors on s'est retrouvé en tête à tête. Il m'a dit qu'il avait pris six ans. Qu'il fallait qu'il tienne le coup pour sa fille et sa femme. Qu'elle allait enfin demander un parloir. Qu'il allait reprendre des études.
Il a juste oublié de me dire qu'il allait se pendre le matin de Noël.

PRIX

Image de Eté 2016
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Christiane Tuffery · il y a
Un texte éducatif sur la vie scolaire en prison. Ces hommes, en surface, ont revêtu leurs habits d'élèves; J'imagine que cela leur permet d'échapper à leur triste réalité et de faire zoom arrière, dans le "bon temps". Vous semblez être une enseignante au cuir épais à évoluer ainsi dans un univers précaire. Il est évident que se tissent des liens affectifs dans cette salle de cours. Avez-vous choisi cet extrait plutôt calme ? En avez-vous connu de plus dangereux ? Ma première année d'enseignement en ZEP m'a fait vivre des moments angoissants. J'ai pu entendre "elle me fait bander celle-là avec ses jambes..." Brrr ! Mais je m'en suis sortie...indemne. Bravo pour votre plume agréable. Vous avez mon vote.
Si le coeur vous en dit : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/clostridium-botulinum

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Chantal Vignau Lopez · il y a
c'est plus rude la vie de prof de LP! En milieu carcéral, les élèves ont toujours été respectueux à la différence de mes ados de bac pro... Ce texte est le début d'un écrit plus complet : j'ai coupé à 25 000 caractères ... et c'est tombé sur le suicide. Je m'en vais de ce pas vous lire!
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Chantal Vignau Lopez · il y a
je viens de vous lire! Ah.. ça sent le vécu de prof de professionnel à la glorieuse époque époque des BEP Sanitaire et Social!
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Christiane Tuffery · il y a
merci de votre passage sur Clostridium !
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Christiane Tuffery · il y a
que oui ! c'est loin derrière moi tout cela. Et en fait, je suis ravie d'être sortie de l'EN.
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Envoldemots · il y a
Des personnages hauts en couleur. Une tendresse discrète entre vos lignes. Cette histoire m'a touché car on sent qu'elle n'aime pas si fictive que ça. Bravo, merci pour ce moment
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Chantal Vignau Lopez · il y a
Pas fictive du tout en fait: tout est rigoureusement vrai. Une collègue me réclamait chaque jeudi de lui raconter ce que j'avais vécu en prison la veille. Voilà tout!
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Denis Lepine · il y a
de bons clichés, j'ai voté, je vous invite à découvrir mon texte de chanson: 'dans mon cahier' sur: http://short-edition.com/oeuvre/poetik/dans-mon-cahier
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Chantal Vignau Lopez · il y a
c'est fait! très joli texte... ousqu'on peut avoir une idée de la musique qui irait avec?
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Naliyan · il y a
Belle galerie de portraits. Bravo !
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Chantal Vignau Lopez · il y a
Merci! Des mines patibulaires ...mais pas tant que ça... mais en fait quand même un peu...mais pas vraiment...
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James Wouaal · il y a
Je viens juste d'arriver, j'ai lu quelques textes, mais vous êtes mon premier Com. Dans l'ensemble vous évitez les clichés. Enfin vos clichés n'en sont pas, l'univers carcéral est un bouillon de clichés, les détenus eux-mêmes s'y vautrent. C'est un milieu que je connais. Vous ne le trahissez pas. Une chute perfectible à mon humble avis comme si vous n'aviez plus droit qu'à une petite phrase. Oui c'est mon reproche, cette dernière phrase...
Beau travail.

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Chantal Vignau Lopez · il y a
merci pour votre commentaire! en fait la chute n'en est pas une : j'ai coupé à 25 000 caractères comme imposé. La vraie chute n'a rien à voir. Le texte initial et intégral est beaucoup plus long: il s'appelle Chroniques scolaires et pénitentiaires . Et il y a un "tome 2".
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James Wouaal · il y a
C'est en effet beaucoup plus clair maintenant. Votre texte est il publié ?
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Chantal Vignau Lopez · il y a
non, mais sachez que, comme l'histoire raconte une année scolaire, le dernier portrait permet à mon élève de me souhaiter de bonnes vacances. C'est effectivement une chute moins convenue que celle du suicide le matin de Noël (même si elle est vraie!)
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Br'rn · il y a
pas facile à vivre. Pas facile à lire, on sent derrière les mots une tension que je ne qualifierai pas d'imperceptible ! Bravo.
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Chantal Vignau Lopez · il y a
merci. Oui, beaucoup de tension, de testostérone, de tragédies et tout plein d'autres trucs commençant par T!
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Evadailleurs · il y a
Touchée par ce récit, une plongée dans un univers inconnu . Au début, j'ai d'abord cru qu'il s'agissait d'une classe d'élèves difficiles , puis j'ai
compris quel était votre univers . Félicitations pour votre abnégation, votre courage et votre humour .

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Chantal Vignau Lopez · il y a
ne me félicitez pas: je rougis facilement! merci de m'avoir lue et d'avoir accepté de faire ce voyage...
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Emma · il y a
Je suis très touchée par l'empathie dont vous faites preuve dans vos portraits. A vous lire je suis certaine que vous vous reprochez les échecs quand il y en a : quand vous ne parvenez pas à garder la main ou à établir le contact... même quand la cause est perdue. Cela arrive à tout enseignant quel que soit le milieu où il enseigne...
Le plus important à mes yeux est que vous nous rappelez que ces hommes, tout criminels qu'ils soient, sont d'abord des êtres humains.

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Chantal Vignau Lopez · il y a
oui, mais pour ne pas tomber dans le piège de trop d'empathie , il est bon de consulter les dossiers de temps en temps, histoire de savoir qui est de l'autre côté du bureau... Il faut savoir être en équilibre , comme un funambule, et penser qu'on oeuvre pour la société car en donnant accès au savoir , on rendra ces hommes meilleurs qu'ils n'étaient en entrant en prison. Pas toujours facile d'être souriante et attentionnée face à un pédophile mais c'est à ce prix que, espérons-le, il ne recommencera plus...C'est ce que je veux croire!
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Emma · il y a
Il faut être sensible, humaine mais aussi solide et réaliste... il doit y avoir des enseignants qui abandonnent tellement cet exercice est difficile... Je pense vraiment qu'il faut croire en l'être humain avant tout... mais devant un pédophile, je me demande comment vous faites pour ignorer vos réactions primaires... et puis nombre d'entre ces hommes doivent être tellement abimés qu'ils en sont agressifs. Les désarmer demande de l'humour et du cran...
Je réagis parce qu'il m'est arrivé d'envisager d'enseigner en prison. Je crois que je n'aurais pas eu la force...

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Joëlle Brethes · il y a
Vous avez manifestement vécu ce que vous décrivez dans ce texte, et on partage cette empathie que vous éprouvez pour ces prisonniers qui sont passés dans votre salle de cours.
Le texte se termine abruptement sur la fin bouleversante d'un détenu... On dirait presque que vous vous le reprochez... Exercez-vous toujours ?

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Chantal Vignau Lopez · il y a
oui, j'exerce toujours. En fait, j'ai coupé le texte pour respecter les 25 000 caractères.... Merci de m'avoir lue et d'avoir pris le temps de m'écrire!
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Hermeline · il y a
merci de partager cette expérience, et bravo...+1
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Chantal Vignau Lopez · il y a
merci à vous!
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