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Lui comme tant d’autres…

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Sensen

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Par un bel après-midi de l’été 1920, le Capitaine Nicolas attendait, impassible, dans la cour intérieure de l’École Militaire. Ce médecin de la dixième armée, âgé de 35 ans, s’occupait du fastidieux retour à la vie civile des invalides de guerre. Une année et demie après l’armistice, il restait essentiellement à traiter des victimes de shock-shell comme disaient les britanniques.

La commission de réforme siégeait exceptionnellement à Paris, à deux pas du Champ-de-Mars. En quatre années de guerre, le Capitaine n’avait pu profiter de Paris que lors d’une courte permission. Il en avait gardé un souvenir inoubliable et s’était juré de visiter la Tour Eiffel dès sa réouverture, celle-ci ayant été fermée au public durant toutes les hostilités.

Le Capitaine, assis sur un banc, se leva pour se dégourdir les jambes aussi bien que pour conserver l’intégrité de son uniforme. Des « piafs » le menaçaient en nourrissant une progéniture insatiable, et pour le moins bruyante, juste au-dessus de sa tête.

Le médecin était un homme de grande taille et de belle carrure. Son visage, aux expressions subtiles, était parcouru par une certaine rigueur militaire. Ces yeux n’en restaient pas moins emplis d'humanité. Peu de demoiselles y étaient insensibles.

Gardant à l’esprit de garder son uniforme présentable, le Capitaine s’approcha d’un massif de rosiers en faisant mine de s’y intéresser. Un jardinier se redressa, le dos endolori par la posture prise pour le désherbage. Il avait la soixantaine, les yeux malins. Malgré le prestige de l’uniforme, son âge l’y aidant, il interpella très librement le militaire :

— Alors Capitaine, intéressé par mes Commandant Beaurepaire ? Des rosiers créés en 1874... Ce sont mes préférés. Leur rouge magenta panaché de rose me fascine. Malheureusement, ce ne sont pas les moins fragiles de mes parterres.

Le sujet n’intéressait pas du tout le capitaine. Mais maintenant qu’il y prêtait attention, la couleur de cette rose le mettait mal à l’aise. Ce panaché de couleurs était similaire aux projections de sang qu’il avait tant vues dans les tranchées. Les amputations réalisées à la chaîne sur le front le hantaient parfois, surtout quand il n’était pas occupé. Il se retrouvait alors dans des moments d’hébétude interminables. Comme au cinéma, le son en plus, il revivait alors des scènes déjà vécues mille fois.

Le Président de la Commission attendait maintenant le Capitaine sur le perron. Une fois dans la salle, le cérémonial préliminaire achevé, les dossiers étaient évoqués un à un. La Commission était composée, pour l’essentiel, de médecins militaires et de médecins civils. Le Capitaine représentait ici, par délégation, le Médecin-Chef du Centre de Réforme.

Une monotonie laborieuse animait la commission. Souvent les mêmes histoires, peu de précisions sur les faits, un doute sérieux sur l’infirmité du soldat. La guerre de tranchée avait détruit les hommes mentalement autant que physiquement. Pour le corps médical, rien de mieux qu’une plaie bien ouverte, une belle fracture, voire une surinfection de blessure de guerre. Le diagnostic était évidant. En revanche, le traumatisme psychologique se manifestait sous des formes inexpliquées. Les paralysies molles, les contractions musculaires involontaires, étaient devenues la bête noire du corps médicale. Les médecins préféraient souvent masquer leur impuissance à l'aide de termes complexes, qualifiant leurs patients de « plicaturés » ou « d’hystériques pithiatiques ».

Créés par l’atrocité d'une guerre à une échelle industrielle, les traumatismes psychologiques étaient encombrants. L’administration militaire, les soldats et une partie non négligeable des Français de l’arrière considéraient ces malades tels des simulateurs, des embusqués, des antipatriotes, des lâches...

La science ne tarda pas à répondre au besoin de ramener ces soldats sur le front. On appela cette méthode le « torpillage ». Inventé par Clovis Vincent le traitement consistait à forcer l’organisme du patient à recouvrer un comportement normal par l’utilisation de l’électricité et de séances de culpabilisation pour le moins dégradantes.

Pendant tout le conflit, une forte suspicion de mauvaise volonté pesait sur ces soldats. Le doute pouvait se ressentir même au sein des commissions de réforme d’après-guerre. Ces malades étaient d’ailleurs moins bien indemnisés que les victimes physiques.

La commission examina le dossier d’Alfred Dumont de façon banale :

— Capitaine Nicolas, dit le docteur Gibot, le cas suivant a été examiné, lui aussi, dans votre centre. Je vous prie de continuer, donc, avec le soixante neuvième d’infanterie. Passons au matricule 9988 au corps, autrement dit, Alfred Dumont.

— Merci Monsieur le Président, fit le Capitaine sans montrer le moindre entrain. Le cas n’est pas si différent des autres, encore que nous disposons d’éléments plus précis quant à la survenue des symptômes. C’est le 10 avril 1916 qu’Alfred Dumont est retrouvé sur la route d’Haudiomont. Il marche seul en direction de Sommedieue, à plus de 15 km de son bataillon qui fait partie du soixante neuvième régiment d’infanterie. Le 5 avril, il a participé à la bataille d’Hautecourt, près de Verdun. Après la bataille, ses supérieurs l’ont signalé disparu. Quand on le retrouve, il semble disposer de ses capacités physiques, mais se tient les bras croisés et marche courbé. Ces vêtements tâchés de sang semblent indiquer qu'il a porté un camarade blessé. Son regard est terrifié. Les soldats l’ayant retrouvés ne parviennent que difficilement à le sortir de ses pensées. Il se protège le visage lorsqu’on lui tend la main.

— Quels sont ses symptômes actuels ? demanda un autre médecin.

— Il est plicaturé, repris le Capitaine Nicolas. Ces symptômes sont apparus en l’espace d’une semaine. À ce jour, ceux-ci restent inchangés malgré les traitements. Il fut traité une première fois par électricité, environ 3 mois après son retrait du front. Ce fut au centre de Tours avec du courant faradique. Il finit par refuser son traitement prétextant la douleur ressentie. Il fut ensuite transféré à Salins pour être soumis au courant galvanique.

— Quel est son degré d’infirmité ? s’enquit le voisin de table du Capitaine.

— Pour le dire de façon brève, il est incapable de se déplier. Avec bien du mal, il peut marcher le dos à l’horizontale en s’aidant d’une canne. Son métier, avant la guerre, était ingénieur des mines. Il ne pourra évidemment pas retravailler.

— Comment être sûr que ce ne soit pas un simulateur ? demanda le docteur Gibot.

— Nos doutes seront toujours présents, vous le savez, répondit un autre médecin excédé par le temps pris par chaque dossier. Appliquons le barème et passons.

— Je vous rappelle les consignes de la hiérarchie militaire et de notre ministère de tutelle, intervint le docteur Gigot. La question doit être posée. En tant que Président de séance, je vous intime l’ordre d’être rigoureux, Messieurs, dans les procédures.

— Comme bon nombre de plicaturés, reprit le Capitaine, il n’est pas possible de les pousser à la faute. Les symptômes ne sont pas feints... Mais il est arrivé de retrouver le patient en état de somnambulisme. Dans cet état, il utilise son corps quasiment normalement.

— Très bien, ponctua le docteur Gigot qui n’écoutait plus la réponse. Le traitement pour ce type de cas est de l’ordre de 30% d’indemnité. Nous avons fait le tour le sujet. Qui est contre cette proposition ? Qui s’abstient ? Tout le monde est donc favorable.

***

À l’hôpital militaire de Salins, la chaleur était accablante. À l’extérieur, seuls les endroits ombragés étaient occupés par quelques anciens soldats. Parmi eux, Alfred Dumont. Il était assis sur un banc. C’était devenu son banc. Le plicaturé se faisait un point d’honneur de s’y traîner chaque jour, que la météorologie soit clémente ou non. Le but était d’aller de l’avant, malgré son traumatisme de guerre. Chaque parcours vers ce but était un calvaire. Lutter contre ses plicatures était une véritable douleur physique et psychologique, mais, pour le moins, il avait un but.

La récompense de ses efforts était l’assurance de profiter de la vue sur le parc de l’hôpital. Là, assis sous le saule pleureur, il se détendait un peu. Ses camarades de combat le rejoignaient parfois. Ceux-ci étaient de plus en plus rares. Les victimes de blessures physiques s’en étaient déjà retournées. Ne restaient plus que... les fous et les traumatisés psychologiques.

Sur ce banc comme sur les autres, la discussion finissait inévitablement par des souvenirs du front. La guerre était-elle réellement finie pour ses malades ? N’avaient-ils pas laissé dans les tranchées une partie d’eux-même ? D’aucun disait que seule en était ressortie leurs chairs. Quant à leurs âmes...

Le Capitaine Nicolas traversa la cour puis s'assit auprès de son patient. Après un long silence et quelques politesses d'usage, le médecin engagea la conversation pour lui annoncer le verdict de la commission.

Alfred Dumont, né à Nancy en 1875, fils de bonne famille, patriote jusqu’à la moëlle, Ingénieur des Mines de son État, perdit alors, en cet instant, toute sa retenue. Voyant très distinctement tout ce qu’il avait perdu à cause du plus grand conflit de l’Histoire, il rompit le dialogue en levant la main pour signifier que la discussion était finie. Il commença à sangloter et s’évertua à prononcer très distinctement la devise de son régiment d’infanterie.

La formule pris alors une tournure toute différente, celle d’une mise en garde à l’encontre de la guerre elle-même : « Qui s’y frotte s’y pique ».

PRIX

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colibrilunaire · il y a
Merci de m' avoir fait voyager à travers ses douloureux souvenirs dont le but est de donner un vrai sens au proverbe Qui s' y frotte s' y pique,qui reprend sa place légitime dans ce chaos éternel ! Je vous invite sur ma page colibrilunaire , et merci de m' avoir procuré des sensations qui m' étaient encore inconnues .
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Laurent Martin · il y a
Ah la la 😱
A l'instar d un 'Johnny got his gun', la manière dont été traités ces blessés de guerre est une honte absolue...
Comment peut-on parler de devoir envers la patrie lorsque l'on voit que la patrie vous considère comme des objets sans âme...
Votre texte m'a énervé mais c'est tout à votre honneur d'écrivain
Vous avez mes voix

Si la curiosité vous en dit, je vous invite à découvrir mon oeuvre en compétition des TTC
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/paillasson-le-herisson
Merci d'avance pour votre lecture
Laurent

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Teddy Soton · il y a
C’est douloureux mais tellement bien écrit, bravo +5
Je suis en finale avec Frénésie 2.0 merci pour votre soutien

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Keith Simmonds · il y a
Une œuvre bien écrite qui évoque les horreurs de la guerre ! Mes voix !
Une invitation à découvrir “Le Vortex” qui est en FINALE pour la Matinale
en Cavale 2019 ! Merci d’avance et bonne journée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-vortex-1

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Sensen · il y a
Vous avez une nouvelle en finale ! Encore ! Félicitations. J'irai voir
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Keith Simmonds · il y a
"Le Vortex" est un poème en Finale pour la Matinale en Cavale 2019 ! A bientôt !
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Samia.mbodong · il y a
Vous avez traité ce sujet difficile, que certains veulent oublier, de façon magistrale en montrant l’horreur de cette hiérarchie militaire dont on peut s’interroger sur les motivations finales.
Vous arrivez à nous intéresser à nous apprendre des mots. Vous n’avez pas été convaincu par mon texte, j’en suis désolée, et je comprends votre position, mais nous n’avons que les restes historiques que l’on veut bien nous servir.
Alfred qualifie cette guerre de « plus grand conflit de l’Histoire » C’est en lisant des textes comme le vôtre que j’ai compris qu’Alfred avez raison et que cette guerre n’a pas la place qu’elle mérite.
Bravo.

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Cha Fer · il y a
Merci Sensen
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Keita L'optimiste · il y a
Belle oeuvre,très passionnante je vous donne mes voix. Veuillez découvrir la mienne sur https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/apparait-maintenant et merci de laisser vos voix
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Iso · il y a
Rappel douloureux d'une époque pas si lointaine que cela.
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Lyriciste Nwar · il y a
Déjà voté
Prière de lire mon texte pour la finale du Prix Rfi jeunes écritures
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/plus-quune-vie?all-comments=1&update_notif=1546656533#fos_comment_3201198

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Marie · il y a
Bravo belle évocation en filigrane de la Grande Guerre. Vous l'abordez par un côté douloureux, mais très juste. Il ne faut pas oublier tous ces hommes totalement mutilés qui son rentrés dans leur foyer. Pour ce bel hommage, je vous donne mes voix.
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