Lueur au bout de la nuit

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Je me suis mis à l'écriture sur le tard, quand la retraite est venue. Mes lectures étant surtout axées sur la Science Fiction vous trouverez sans doute que mes écrits sont inspirés par ce  [+]

Depuis la fenêtre du pavillon, la nuit allait bientôt tomber. Martha se demanda quand la petite allait arriver. C'était le moment qu'elle préférait, quand les ombres s'allongeaient, pas encore assez opacifiantes pour révéler ce qu'ils avaient fait à la Terre, ce qu'ils lui avaient infligé.
Elle se replongea en arrière, c'était quand ? Il y avait 60 ans ? Oui, son souvenir le plus réel, le plus tangible, c'était le jour de ses 20 ans, le jour de sa rencontre avec Julien. Elle se rappelait ses longues ballades en campagne à la tombée de la nuit accrochée à son bras, rêvant du monde qui les attendait, faisant mille projets, traçant déjà leur avenir dans l'argile du temps. Si seulement elle s'était douté de ce qu'elle allait devoir subir, si seulement elle avait perçu ce qui allait arriver ! Elle avait la réputation d'être une fille avisée, on disait d'elle qu'elle voyait le futur. Mais elle n'avait rien vu venir, personne n'avait rien vu venir.
Ils avaient fait un beau mariage très conventionnel, avec passage par le curé à l'église. Mais il y avait 5 ans déjà, Julien était parti vers les étoiles pour son dernier voyage. Et elle ne pouvait plus compter sur son soutien, sur ses paroles apaisantes. Elle devait désormais tout assumer dans ce monde qui ne ressemblait plus à sa Terre d'autrefois, comme si on l'avait transportée sur une autre planète qu'elle n'avait pas choisie, et elle ne l'acceptait toujours pas.
Elle regarda ses vieilles mains ridées un peu tremblantes et les mit sur son ventre.
Julien avait été un bon mari, elle n'avait jamais eu à s'en plaindre. Il lui avait donné une fille mais ce qu'ils avaient découvert alors leur avait enlevé le goût d'avoir un autre enfant.
Elle ne s'en était pas aperçue tout de suite, à la clinique après l'accouchement et les examens d'usage on ne lui avait rien signalé. Une infirmière lui avait juste dit, "votre Emma, elle rayonne ! " Elle avait pris cela pour un compliment, c'était un joli bout de fille qui cherchait le sein de sa mère.
Et c'est un soir, peut-être un mois après sa naissance qu'elle en prit conscience. Sa fille n'était pas normale. Cela avait été comme un coup de poing en pleine figure, une injure à sa vie de femme. Elle entendit presque une voix en elle, dans son ventre, qui criait ! Regarde-moi, c'est toi qui m'as conçue, c'est de ton ventre que je suis sortie. Elle avait hurlé en quittant la chambre en courant pour se réfugier dans les bras de Julien.
"Elle est rouge, Julien elle est toute rouge !"
Il n'avait pas compris, alors elle l'avait emmené jusqu'à la petite et avait refermé la porte dans la chambre noire.
"Mais allume, qu'est-ce qui t'arrive ?"
"Elle est rouge, fit-elle en sanglotant, elle est là !"
La petite émettait une légère lueur rouge, comme une lampe très faible. En tirant le drap ils virent ses mains et ses pieds qui en émettaient aussi. Elle se souvient de l'avoir complètement déshabillée, tout son corps générait doucement une pâle lueur rouge !
Il avait plutôt pris cela plutôt bien, lui. Pas elle. Elle avait emmené Emma chez la pédiatre qui lui avait demandé de s'assoir et de réfléchir, non pas à ce que cela lui faisait à elle, mais plutôt comment il fallait envisager de réagir pour la petite, car elle allait assez tôt s'apercevoir qu'elle avait quelque chose de spécial. C'est là qu'elle avait vraiment pris conscience du problème. Plus tard la pédiatre devint une amie intime et l'aida à surmonter ses épreuves.

Cela allait arriver bientôt, elle le savait, à chaque fois que les derniers rayons du soleil se cachaient derrière l'horizon.

Alors elle avait accepté d'assumer son rôle de femme et avait gardé sa fille, guettant les regards des voisins, leurs éventuelles réactions. Mais ce ne fut pas sa fille qui provoqua l'alerte, ce furent les journaux dans lesquels on pouvait lire en gros titre.
"Le mystère des enfants lumineux.
Le ministère de la Santé signale de nombreux cas d'enfants à la peau lumineuse.
On recherche la cause du phénomène qui ressemble à de la bio-luminescence, un peu comme chez les vers luisants.
La couleur rouge semble être une conséquence du sang alors que la peau a subi une mutation. Les enfants présentent aussi une sensibilité anormale dans l'obscurité. Un réseau d'alerte a été mis en place dans les maternités. Le phénomène se renforçant la première année, il est demandé à toutes les mamans de signaler auprès de leur médecin si leur enfant présente ces symptômes."
Ainsi elle n'était pas la seule dans son cas, et un peu partout sur Terre apparurent les anomalies. Les enfants étaient normaux, enfin ils n'avaient pas de malformation, non, le problème venait de leur peau. Mais les choses se compliquèrent ensuite. Car les enfants qui naissaient ainsi n'avaient pas le même comportement que les autres. Ils avaient quelque chose en plus, quelque chose que nous, ancienne génération, ne pouvions comprendre. Et nous nous sommes retrouvés à élever des enfants dont les sens n'étaient plus les nôtres, à leur inculquer des actions qu'ils refusèrent, car inappropriées pour eux. Le dilemme fut terrible, alors fut lancé un plan mondial d'investigation et on les observa plutôt qu'on les éduqua dans un premier temps. Dès qu'on put percevoir leur spécificité on adapta le système éducatif. D'une certaine façon on peut dire que la première génération ne fut pas une réussite, et malheureusement Emma était de cette génération. Combien de fois manqua-t-elle de devenir folle devant ses réactions !

Dehors le coucher de soleil était magnifique. Comme à son habitude elle en garda précieusement l'image en mémoire, la superposant à ses souvenirs, lors de ses promenades accrochée au bras de Julien.

En bas la sonnette de proximité lui annonça que la fille d'Emma était dans l'allée. Elle avait juste le temps de descendre pour l'accueillir.
Elle eut une surprise, Emma était avec elle, ce n'était pas le taxi automatique qui l'avait conduite jusque-là.
Emma lui mis la main sur la poitrine contre le cœur et lui porta un léger baiser.
- Toi ici ?
- Je voulais te voir, nous avons beaucoup progressé dans la connaissance de ce que nous sommes. Il faut que tu joues avec Sophie à main-carte. Dans cette boite il y a des cases à l'intérieur où tu devras placer les cartes avec les symboles. Elle rentrera ses mains ici et devra te dire le symbole qu'elle a vu.
La vieille femme la regarda sans comprendre.
- Maman, elle voit avec ses mains maintenant.
- Tu vois aussi ?
- Non, votre génération n'avait pas compris toutes nos potentialités. Cela s'éduque comme la vue. C'est seulement dans le noir que c'est possible, et de très près.
- Alors à quoi cela peut-il servir ?
- A assurer la manipulation des objets beaucoup mieux que nous. Et...
- Quoi et ?
- Cela me gêne de le dire, mais elle voit sous la peau quand elle touche quelqu'un. Cela lui ouvre des débouchés que l'on n'avait pas envisagés, en médecine par exemple. Souviens-toi que nous devons leur trouver une place dans la société, nous ne voulons pas d'une génération comme la mienne, des enfants de zoo tous juste bons à étudier en laboratoire !
- Emma ! Ne me redis jamais cela ! Tu te considères peut-être comme non désirée mais nous avons fait ce qu'il fallait pour t'accepter ! Tu n'as pas idée de l'épreuve que nous avons dû traverser, tu étais si... si différente !
Les deux femmes se regardèrent en face. En un éclair tous leurs différents refirent surface. Ce fut un moment terrible, mais Emma savait que sa mère ne cèderait pas, et elle avait besoin d'elle. Elle se retourna et dit à Sophie de monter à l'étage.
- Maman, elle ne voit pas qu'avec ses mains, dit-elle d'une petite voix.
- Avec ses pieds ?
Elle se reteint pour ne pas la gifler, elle avait toujours préféré son père.
- Non, avec tout son corps.
- Et alors ?
- Elle aime les étreintes et c'est gênant. À l'école, nos écoles, elle s'y essaie même avec les garçons, et je ne sais pas comment faire. Tu comprends, c'est autre chose l'identité pour elle. Et les autres aussi.
- Ah voilà, et quand elle aura la puberté tu ne sais pas comment tu vas gérer cela. Écoute-moi, quand cela t'est arrivé on avait décidé avec ton père de te lâcher un peu pour voir, et tu as suivi ton instinct. Mais ta mutation t'avait donné un caractère un peu réservé, et heureusement tu es tombée sur Christian qui lui aussi avait la même mutation et cela vous a rapproché. Nous avions tout de suite compris que vous séparer serait une grosse erreur, car seul quelqu'un comme toi était à même de te comprendre. Nous avions déjà tellement échoué et nous voulions que tu aies ta chance. Et puis, même si tu as eu des lacunes que tu as réussi à combler plus tard, tu n'étais pas bête.
- Merci. Mais leur intimité est tellement plus prononcée que la nôtre... On dirait qu'ils veulent se fondre ensemble. Quel peut-être le sens de la fidélité ainsi ?
- Pour l'instant ils sont curieux d'eux-mêmes, votre génération n'a pas connu cela ?
- Quelques-uns, sans doute.
- Vois avec eux, vos enfants sont encore plus éloignés de nous que de vous.
Elle regarda tendrement Emma, elle retrouvait sa petite Emma d'autrefois quand elle venait lui confier ses malheurs.
Emma lui toucha le bras.
- Il faut que je parte maintenant, je reviendrai dans deux heures la chercher, j'espère qu'elle ne te fatiguera pas.

Emma quitta la maison sans un regard en arrière. Elle ne lui avait jamais dit la vérité sur ce qu'elle voyait. Elle ne lui avait pas mis la main sur le cœur par hasard en entrant. Le cœur de sa mère lui était apparu aussi réel que s'il avait été posé dans sa main, et ce qu'elle y avait vu ne lui laissait plus beaucoup de temps. Tout autour d'elle l'herbe luisait d'une lueur verte, éclairant la nuit. Elle eut un frisson. Elle n'avait jamais connu la nuit noire, cette nuit que sa mère irait bientôt rejoindre à tout jamais. Après elle, il ne resterait plus beaucoup d'humains de la vieille génération, de ceux qui ne voyaient qu'avec leurs yeux, de ceux qui portaient la responsabilité d'avoir propagé une mutation incontrôlée qui avait touché la flore et l'humain. La nuit, le chaos, et un monde inconcevable où tout restait à inventer.
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Napoléon Turc · il y a
Une histoire forte, espérons qu'elle ne soit pas prémonitoire !
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Keith Simmonds · il y a
Mon soutien pour cette histoire qui contient tous les éléments d'un bon film de science-fiction !
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Patrick Gibon · il y a
c'est pas "demain les chiens" de Siudmack mais deux mains les mutants!
un texte qui autant dans la forme architecturale se déroule inéluctablement dans sa texture de fond vers un final en nouvelle fracture du multivers!
encore du somptueux, le deuxième que je vais repartager sur mon fachebouk, bon j’arrête de te lire pour ce matin sinon j'ai comme l'impression que le murmure de mon mur mûr de fb va devenir une pâle copie du tien!

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Bisabelle · il y a
Angoissant!!!!!!!!!!!!!!!
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Joëlle Brethes · il y a
Le "vivant" n'en finit pas de muter et de s’adapter, alors : courage et bonne chance !
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comète B · il y a
J'aime votre enthousiasme !
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Atoutva · il y a
Une mutation pas facile à gérer. En tout cas, une histoire pour un avenir plutôt sombre.
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Mireille Bosq · il y a
Comme souvent dans la SF, l'avenir est ressenti comme pessimiste. Se greffe ici l'annonce du malheur personnel à un futur peu riant. une histoire d'une veine classique et c'est un compliment.
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Ginette Flora Amouma · il y a
On pourrait croire que c'est une oeuvre de science-fiction mais cela peut aussi bien être interprétée comme une métaphore des différences entre les générations . Un regard posé autrement sur les choses et les êtres.
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comète B · il y a
Oui, un conflit générationnel né d'une mutation qui va transformer le devenir de la nouvelle génération. La coupure est brutale.
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Felix Culpa · il y a
Votre belle histoire me fait penser au très ancien film : " le village des damnés ". Vous signez là une œuvre de science-fiction majeure !
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comète B · il y a
Merci. L'idée m'est venue après la publication de chercheurs qui avaient rendu l'herbe phosphorescente.