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Lucie

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Sophie Parat

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Le curseur grignotait les lettres, les mots, les phrases. Bientôt, il ne subsisterait plus rien de son histoire sur l'écran de sa vie. Le bonheur ou ce qu'il en restait, s'était enfui lorsqu'il avait claqué la porte pour la dernière fois. Lucie pensait qu'il reviendrait, comme toujours quelques heures plus tard, quelques jours peut-être ? C'était déjà arrivé.
Que s'était-il passé ? Qu'avait-elle osé lui dire pour qu'il se soit mis à hurler, vomissant des insanités dégradantes sur la jeune femme prostrée. Elle s'en voulait toujours; se croyait responsable de ses débordements. Il revenait chaque soir un peu plus ivre. Malheur à celui qui contrariait son euphorie passagère ! Cette fois-là, ce fût la goutte qui fit déborder le verre de trop ; celui qui l’entraîna dans l'abîme de sa décrépitude. Lucie regardait Jean avec un mélange de compassion et de dégoût. Elle se raccrochait aux souvenirs des premiers temps, lorsque l'amour l’aveuglait encore. La bouteille s'était interposée entre elle et lui comme un mur d'incompréhension. La solitude à deux, c'est bien la pire ! Ça vous bouffe, ça vous ronge jusqu'à la moelle, ça vous dévaste.
La jeune femme demeura figée devant la porte d'entrée qui vibrait encore de la colère de Jean.
Qu'avait-elle fait ? Qu'avait-elle dit qui ait pu à ce point le froisser ? Lucie se croyait toujours fautive. La jolie rousse se faisait pourtant suivre depuis quelques années pour débroussailler le passé, ôter les épines et tenter d'être heureuse. Le psy lui avait laissé les fonds de poche anorexiques et son passé la rattrapait malgré elle. Aussi peu chanceuse en thérapie qu'en amour, elle s'était fait plumer par ce charlatan qui s'enrichissait sur son malheur. Décidément les hommes lui apportaient la mouise. D'ailleurs sa mère le lui avait bien dit. Ses oreilles de petite fille avaient enregistré le message tout en se disant que sa génitrice avait vécu de mauvaises expériences. Son père était un faible, lui aussi porté sur la boisson. Il n'était pas méchant, au fond : juste un peu colérique. Et puis c'était son père et Lucie l'aimait bien. Il avait juste oublié de tenir sa place de père et lui balançait de temps à autre des remarques assassines en parfaite inconscience. Les circonstances atténuantes jouaient en sa faveur et laminaient la confiance fragile de la petite fille. Avec un tel départ dans la vie, difficile de construire un avenir heureux...
Notre rouquine y croyait pourtant. D'autres goûtaient bien à ce bonheur qui lui semblait inaccessible. « Pourquoi pas moi ? » se disait-elle. Un peu de conviction devait suffire. Née sous le signe du bélier, elle courait tête baissée comme l'animal et fonçait droit dans le mur puis se relevait et repartait avec autant d'énergie. Difficile à abattre notre petite Lucie au corps gracile : elle avait de la ressource, en dépit de son apparence fragile.
Jean ne revint jamais. Après avoir accusé le choc de cette crise violente et définitive. elle finit par se dire qu'au fond, c'était une chance : l'occasion rêvée de recommencer à zéro. Toutes les affaires de Jean partirent aux bonnes œuvres : plus aucun résidu de souvenirs ne devait subsister. La belle rousse releva les manches et sonda les moindres recoins pour libérer l'espace de sa présence fantomatique. Quel soulagement !
C'était le jour de son rendez-vous avec monsieur Roland, le fameux psy. Elle décida de ne pas s'y rendre et mis les cinquante euros de côté pour se faire plaisir. Cela lui ferait deux cents euros par mois : de quoi se constituer une petite cagnotte pour réaliser ses rêves de voyage. Affairée à donner à sa vie un air de renouveau, elle fût interrompue par la sonnerie du téléphone.
-Allo
-Lucie ?
-Oui
-C'est Philippe
-Bonjour Philippe !
-Jean est là ? J'aimerais lui parler.
La jeune femme interloquée se gratta la gorge avant de répondre. Philippe était le meilleur ami de Jean : un copain de bistrot qu'il voyait tous les jours derrière le comptoir. Jean avait donc disparu pour de bon. En la laissant, il avait quitté sa vie d’antan et peut-être la vie tout court. L'idée que son corps en décomposition gisait éventuellement quelque part lui traversa l'esprit.
-Allo Lucie ? Tu es toujours là ?
-Excuse-moi ! Tu n'es donc pas au courant ?
-Au courant de quoi ?
-Jean est parti cela fait déjà un mois. Depuis, je n'ai aucune nouvelle. Je croyais qu'il habitait chez toi.
-Non. Je l'ignorais. Mon père est décédé le mois dernier et je suis resté dans ma famille en Auvergne. Je viens juste de rentrer.
-Je suis désolée pour ton père.
-Il était vieux et très malade. C'était plutôt une délivrance. Mais que s'est-il passé avec Jean ?
-Tu sais, notre relation était chaotique. Il partait régulièrement. Cette fois, il n'est pas revenu.
-Tu n'as pas cherché à le retrouver ?
-NON !
Dit-elle en raccrochant le combiné dans un mouvement de colère.
Philippe venait de prononcer la phrase de trop, celle qui la faisait à nouveau basculer dans le cycle infernal de la culpabilité. Elle décida de rayer de la liste les gens qui la tiraient vers le passé. La sonnerie se mit à nouveau à retentir. Lucie ne répondit pas. La métamorphose devait être radicale. Elle se mettrait sur liste rouge et changerait d'adresse. L'idée de déménager lui mit le cœur en fête. Une page blanche, une boite de crayons aux couleurs acidulés : l'occasion inespérée de dessiner une vie différente, bien plus belle, bien plus douce, bien plus riche que la précédente ! Il fallait nettoyer le terrain, ôter les obstacles, quitter les casseurs de rêve et aller de l'avant, libérée de toute morale frustratoire.
Lucie ôta ses vêtements, passa sous la douche pour laver à la fois son corps et son esprit. L'eau chaude coulait à flot laissant glisser la mousse abondante jusqu'à ses pieds. Elle se mit à chanter pour célébrer sa décision et interdire aux remords de s’immiscer encore dans sa vie. C'était si bon !
Elle enfila un jean, un T-shirt à manches longues couleur safran, un pull léger et le blouson en cuir noir que son frère lui avait acheté aux puces de Saint-Ouen, pour ses dix-huit ans. Ayant gardé sa morphologie d'adolescente, Lucie avait conservé ses vêtements préférés de l'époque où elle se sentait encore libre, avant de rencontrer celui qu'elle prit alors pour l'amour de sa vie. En réalité, il était simplement le reflet de ses propres croyances. Sa naïveté et son manque de discernement lui sautèrent soudain aux yeux comme une éclaboussure. Il lui sembla revêtir une nouvelle peau ; presque devenir quelqu'un d'autre.
La trentenaire flirtait avec la félicité; l'apprivoisait avec audace; devenait une femme attrayante, sensuelle, osant sa féminité ; accélérait la cadence pour se venger de l'usure du temps aux côtés d'un alcoolique. Lucie s'était laissée dérober une part de sa jeunesse par un ivrogne et avait failli couler avec lui. Aujourd'hui, elle remerciait la vie du départ de Jean qui l'avait dévastée à peine un mois auparavant. Chance ou malchance ? Les obstacles sont, plus souvent qu'on le croit, des opportunités. S’apitoyer sur son sort ou rebondir : des deux alternatives qui lui échurent, elle opta pour la seconde. Il lui sembla n'avoir connu que l'envers du décor, le côté sombre des coulisses. Il était temps de renverser son destin comme on retrousse un vêtement. Elle allait s'exposer à nouveau, peut-être même s'égratigner encore un peu, mais vivre enfin à la hauteur de ses ambitions trop longtemps étouffées.
Un coup de brosse dans sa chevelure ondulante, une ligne de khôl sous ses yeux noisettes, un soupçon de gloss sur ses lèvres et un dernier coup d’œil satisfait dans le miroir avant de bondir hors de l'appartement. Ses pieds effleuraient à peine une marche sur deux tant son corps s'allégeait comme ballon de baudruche. On aurait dit un petit oiseau sautillant, prêt à prendre son envol. Gaieté et légèreté devenaient sa devise. La lourdeur et le sérieux allaient disparaître : l'ordre du jour venait de changer. Une prise de conscience fulgurante allait bouleverser le cours des choses. Méconnaissable, débarrassée de ses « squamates » comme un reptile entrain de muer, Lucie se transformait en mutante.
Le ciel d'un bleu limpide avait ôté son voile pour célébrer la venue prochaine du printemps. Une fraîcheur à la fois douce et vivifiante caressait son visage. Notre conquérante partait à la recherche d'une nouvelle location. Le changement devait être radical pour un nouveau départ dans la vie. Sa démarche déterminée la conduisait d'agence en agence, comparant les prix, les quartiers. Peu lui importait la superficie, l'urgence étant le changement de lieu. Rien de son passé ne devait ressurgir !
Plus question d'effacer une ardoise : elle en voulait une toute neuve offrant sa surface lisse d'un beau gris anthracite pour mieux explorer le contraste entre son hier et son aujourd'hui.
Après avoir battu le pavé pendant quelques heures, elle se procura « Le journal du particulier » à un kiosque du boulevard Saint Michel et s'accorda une pause dans un troquet du cinquième arrondissement. Lucie butinait les annonces, comme une abeille les fleurs, pour en faire le meilleur miel qui soit, quand le garçon arriva.
-Vous avez choisi ?
- Un sandwich au jambon de pays et une carafe d'eau s'il vous plaît.
-Avec plaisir mademoiselle !
Répondit-il avec un large sourire. Était-ce commercial ou faisait-elle son petit effet sur le jeune homme au visage émacié digne d'un personnage de Bilal ? Peu importait, au fond, cela lui faisait du bien qu'on la regarde autrement.
-Un jambon de pays-beurre pour la cinq !
Lança -t-il d'une voix grave vers le comptoir.
Un frisson la parcourut depuis le bas du dos jusque derrière la nuque. Toute la masculinité qui émanait de ce beau brun l'invita à explorer sa propre féminité.
Quand il revint quelques minutes plus tard pour déposer sa commande sur la table, il lui adressa un nouveau sourire auquel elle répondit sans le lâcher des yeux. Surprise par sa propre audace, Lucie se délecta de cet instant de plénitude. Le bonheur tient à peu de choses au fond. S'il s'agissait seulement de collecter en son for intérieur toutes ces vibrations positives pour en faire un bouquet, elle venait de saisir la première. Le plus difficile, c'était la durée. Une immense peur d'abîmer les belles choses, celles qui reflétaient la nature de son désir ; celles qui la renvoyaient au cœur de l'enfance et de son imaginaire la retenait dans son élan. L'éternelle peur de l'engagement qui fige parfois les relations dans un schéma trop prévisible la freinait en chemin. La blessure était encore fraîche pour oser envisager un avenir à deux. Encore trop tôt pour songer à cela ! Tester son charme sur la gent masculine lui suffisait amplement pour restaurer la confiance perdue auprès de Jean.
Tout en croquant la baguette croustillante, Lucie effeuillait les annonces et cornait les pages quand l'une ou l'autre retenait son attention. Elle plongea sa main dans son sac pour chercher son stylo : en vain. Il avait probablement glissé dans la doublure déchirée par l'usure. Il était temps de s'en offrir un nouveau. En attendant, elle appela le garçon qui s'approchait pour lui demander si tout allait bien. Décidément, elle ne devait pas lui être indifférente.
-Oui merci ! Auriez-vous un stylo à me prêter s'il vous plaît ?
-Bien sûr, prenez le mien. Je vais en chercher un autre pour les commandes.
Qu'il était doux de se laisser courtiser discrètement dans ce lieu public !
-Merci ! Je prendrai aussi un café.
-Tout de suite, mademoiselle !
Il apparut quelques secondes plus tard devant elle avec une tasse d'expresso et un petit sablé dans la soucoupe.
-Merci infiniment !
Lâcha-t-elle, consciente de l'effet qu'elle produisait sur cet homme avenant. Il était loin de lui déplaire mais elle songeait davantage à profiter de sa nouvelle liberté qu'à envisager une nouvelle relation.
-Pardonnez mon indiscrétion : vous chercher un logement dans le quartier ?
-Dans le quartier ou ailleurs : je veux déménager rapidement.
- Mon meilleur ami loue un petit trois pièces à deux pas d'ici.
-Un trois pièces : ce sera trop cher pour moi.
-Ne croyez pas cela ! Il préfère avoir pour locataire une personne de confiance que de demander un loyer élevé. Je peux vous recommander à lui si vous voulez.
-C'est très gentil, mais vous ne me connaissez pas. Qui vous dit que je suis quelqu'un de fiable ?
-Mon sixième sens : c'est mon meilleur radar !
-Alors j'accepte !
-Voilà son numéro ! Je le contacte en sortant du travail. Attendez demain matin pour lui téléphoner.
-Entendu !
-Mais, au fait, comment vous appelez-vous ?
-Lucie Delaize
-Enchanté ! Moi c'est Fabien Elliot.
Dit-il en lui tendant sa carte de visite.
-Vous êtes comédien ?
Se fit-elle confirmer après avoir lu le bristol.
-En effet, c'est ma passion ! Je revêts d'autres personnages en sortant d'ici !
Fabien s’éloigna pour servir des clients. Elle le rappela pour l'addition et pour le remercier une dernière fois, lui promettant de repasser le lendemain pour le tenir au courant pour l'appartement. C'était bien la moindre des choses...
En quittant le bistrot, Lucie repartit le cœur léger. La chance semblait tourner en sa faveur. Une simple décision faisait basculer le cours de sa vie !

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Kiki · il y a
Ce texte est très joli et magnifique à lire. BRAVO à vous.
Je vous invite à aller lire le poème sur les cuves de Sassenage. MERCI d'avance

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Keith Simmonds · il y a
Bravo pour ce beau texte agréable à lire ! Mon vote !
Une invitation à venir lire et soutenir “Soleil automnal”
si le cœur vous en dit ! Merci d’avance et bonne journée !

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Sophie Parat · il y a
Avec quelques longueurs cependant: voilà mon auto-critique! Merci Geny. J'aime beaucoup vos textes!
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Geny Montel · il y a
Tout est mal qui finit bien ! Une histoire très agréable à lire.
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Virginie · il y a
Je pense ne pas être la seule à attendre un livre entier de toi ...
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Sophie Parat · il y a
Merci Virginie. Cela m'encourage!
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Sophie Parat · il y a
Merci beaucoup Funy! Je suis très touchée par votre commentaire: le premier pour ce récit!
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Funy · il y a
continuez Sophie à nous enchanter, bientôt nous irons à la gare pour lire.....
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