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La quête, l’éternel et épuisante quête du grand amour, Lionel la connaissait bien, ces dernières années, il s’était donné corps et âme dans cette bataille, et aujourd’hui à 40 ans, c’est épuisé qu’il rendait les armes. Des agences matrimoniales en passant par les rencontres arrangées par les copains, rien n’y fit. Il se résigna : “Le grand amour, n’est pas pour moi, celle que j’attend, n’est sans doute pas encore née, déjà morte, ou avec ma chance, elle vit sur une autre planète”.
Il termina son demi, mit ses clés dans sa poche, pour la première fois, il laissa sur la table le magazine de petites annonces : “Ça servira bien à quelqu’un”.
Dehors le vent n’en pouvait plus de s’époumoner, même le temps n’arrangeait pas les choses. Il allait tranquillement rentrer chez lui, mettre de l’ordre dans sa tête et se préparer à sa nouvelle vie en sa compagnie.
A peine avait il parcouru cinquante mètres qu’il passa devant une impasse qui attira son attention, premièrement parce qu’elle était très étroite et deuxiémement, parce qu’il ne l’avait jamais remarqué auparavant. C’était en fait un cul-de-sac, si étroite que même deux personnes côte à côte de pouvaient y circuler. Aucune fenêtre de décoraient les murs, la lumière y était faible, pourtant droit devant, tout au fond, on pouvait distinguer sous le pâle éclairage d’une ampoule une enseigne de magasin.
La curiosité était la plus forte, quel est le fou de commerçant qui a osé planté boutique ici. Ses pas résonnaient dans le goulot. Devant la petit porte, le texte de l’enseigne se détachait clairement :
Raoul Drameng, Marchand d’Amour
“Marchand d’Amour... je suis curieux de voir la tête de celui qui vend une denrée aussi rare”.
La porte se poussa avec facilité, un doux bruit de clochette retentit.
“Voilà, voilà... on arrive !” : La voix venait de l’arrière du magasin, la pièce, unique très étroite, était incroyablement profonde, on n’y distinguait même pas le fond. Elle était remplie de toutes sortes de choses, elle ressemblait plus à un grenier qu’à l’idée qu’il s’en était faite avant de pousser la porte. Tout y était : de vieux livres, des jouets, des meubles, c’était plutôt un marchand d’amour pour brocanteur. Il n’osa pas avancer d’un pas de peur de prendre quelque chose sur la tête.
“Voilà ! voilà ! On arrive !”, la voix se rapprochait.
Le bonhomme avait surgi de derrière son comptoir comme un polichinelle de sa boîte avec le même effet de surprise sur son public.
— N’ayez pas peur, me dit-il. Approchez, approchez... Bienvenue ches Raoul Drameng, Marchand d’Amour... Je vous écoute cher Monsieur, que puis-je pour vous ?
C’était un petit homme à l’air sympathique, la cinquantaine, le front dégarni, ces petites lunettes rondes accentuaient les deux billes bleues qui me regardaient avec curiosité. Il était tout droit sorti d’un bureau de fonctionnaire comme on en trouve dans les pièce de Tchekov. Une chemise claire recouverte d’un gilet noir à rayures grises terminait le personnage.
— Excusez-moi de vous bousculer, Monsieur, mais j’ai d’autres rendez-vous après vous ! Dites-moi ce que je peux faire pour vous ?
— D’autres rendez-vous, mais je n’ai pas pris de rendez-vous, je suis entré ici par hasard.
— C’est ce qu’ils disent tous ! Mais, si vous le permettez bien, je vais tout de même vérifier sur mon registre... Voyons voir cela...
Il sortit de son comptoir un énorme livre qu’il ouvrit. Du doigt il cherchait sur les lignes du cahier tout en marmonant.
— Ah ! fit-il, voilà, j’en était sûr, vous êtes bien Lionel Grand ?
— Euh ! oui !?! C’est bien moi.
— Aujourd’hui nous sommes bien le 22 juin 1999 ?
— Oui c’est exact !
— Je le savais, je ne m’étais pas trompé, aujourd’hui 22 juin 1999, rendez-vous avec Lionel Grand à 20 heures, vous êtes en avance de 5 minutes, cela n’est pas grave jeune homme... Alors ? qu’est-ce qui vous amène ?
— ???
Je ne savais absolument pas quoi répondre.
— Allons jeune homme, ne soyez pas surpris, si je suis ici devant vous, c’est que vous m’avez appelé.
— Moi ?!?
— Oui ! vous ! Rappelez-vous mon enseigne, si vous êtes entré chez moi, c’est que vous avez quelque chose à m’acheter.
J’étais surpris, impressionné, les deux pieds dans le béton.
— C’est-à-dire que...
— Nayez pa peur, lancez-vous, vous pouvez y aller tranquille, vous savez, c’est mon métier, vous pouvez me faire confiance, je fais mon devoir de toujours satisfaire ma clientèle.
Je me sentais de plus en plus rassuré.
— C’est vrai que... Si votre enseigne dit vrai, alors vous pouvez trouver ce que je cherche.
— Ah ! nous y voilà, je vous écoute, Monsieur, tout le stock de mon magasin est grand ouvert, prêt à combler votre demande.
Je me lançai :
— Voilà... je suis à la recherche du grand amour.
J’avais sorti ma phrase d’un trait, sans aucun tremblement dans la voix, aucune hésitation, le message fût clair, net, précis.
J’attendait une réaction , mais rien ne venait, le viel homme ne disait plus rien, ne bougeait plus, bouche béée, plus un seul bruit ne sortait du bonhomme, il semblait même qu’il ne respirait plus, en une seconde, je crût qu’il était mort, voyant que rien ne se passait, je m’apprêtais à ressortit comme j’étais venu, quand soudain, il sortit de sa torpeur, d’un geste énergique, il ferma son registre, le rangea, puis il se mit à tourner en rond derrière le comptoir tout en se frottant le menton, il ne cessait de répéter :
— Ouais... ouais... ouais...
— Cela à l’air de vous poser un problème ?
Il arrêta sa toupie et me regarda dans les yeux, avec toute la bonté d’un père qui va annoncer à son fils que le Père Noël n’existe pas.
— Je vois bien que vous avez un problème, si ça n’est pas possible, dites-le moi tout de suite.
Il prit une grande inspiration :
— Je vous l’ai dit, tout est possible, mais voyez-vous, vous n’êtes pas le seul à me demander cet article, il y a une longue liste d’attente, alors... je veux bien vous y inscrire, mais vous risquez d’attendre un peu.
— Attendre un peu ? mais combien de temps exactement ?
— 15 ans, 10 ans dans le meilleur des cas !
— 15 ans !!!!
— Exactement, et à votre âge, c’est peut être un peu beaucoup.
— Vous ne pouvez donc rien faire pour moi.
— Je vous l’ai dit, il vous faudra attendre.
— Alors tant pis ! laisser tomber, de toute façon, je mettais déjà fait une raison. Au revoir Monsieur, merci quand même...
Je m’apprêtai à partir, quand il me rappela :
— Attendez, je peux peut-être vous aidez quand même, il me reste quelques passions impeccables...
A la mine que je lui fit, il comprit que je n’étais pas intéressé.
Il continua :
— Je vous comprend, à votre âge, les passions, ça ne vaut plus la peine, trop d’énergie d’un coup... Je vais regardé ce qu’il me reste en stock : J’ai bien une petite aventure, quelques amourettes, le flirt, je ne le vous propose même pas, et un amour de vacances, n’en parlons pas !
Je faisais non de la tête à chacune de ses propositions, pendant qu’il continuait à éplucher son catalogue. Il reprit :
— Regardez moi ça, regardez cette qualité, j’ai ici des 5 à 7 de toute beauté, allez, regardez vous même...
— N’insistez pas, je vous l’ai dis ce que je voulais.
— Oui, vous me l’avez dis : Le Grand Amour ! J’ai bien entendu. Vraiment je ne sais pas tout qu’il ont les gens de nos jours avec le grand amour. Il y a encore 10 ans, je n’arrivais plus à fournir en aventures de toutes sortes, maintenant elles me restent sur les bras. Je vais vous dire franchement entre-nous, le grand amour, ça n’est plus ce que c’était. A mon époque, ça oui ! C’était du solide, du fait maison, du cousu main, mais maintenant un grand amour, ça dure 7 ans, voir 9 tout au plus, alors réfléchissez bien mon petit.
— A mon âge c’est tout réfléchi.
— C’est vrai ! excusez-moi ! Remarquez, il me vient une idée, il y a quelques temps, plusieurs petits jeunes d’une vingtaine d’années sont venus me prendre leurs grand amour, il en arrivaient par cars entiers, il paraît que c’est à la mode en ce moment. Vous les connaissez, ils vont vite se lasser, ils risque donc de m’en arriver une cargaison d’ici peu. Vous m’avez l’air sympathique, je peu vous en mettre un de côté.
— Je suis d’accord, mais qu’est-ce que vous appelez “d’ici peu”
— Dans 3 ans à peu près !
— 3 ans, c’est déjà mieux que 15, je le prend.
— Nous y sommes tout de même arrivé, cher Monsieur, je suis content que vous soyez satisfait, je vous l’ai dit la maison est prête à tout pour nos clients. Au revoir chez Monsieur et tenez-vous prêt dans 3 ans.
Il referma son catalogue, me serra la main dans un large sourire.
— Au revoir, Monsieur, et encore merci.
— Ne remerciez pas, c’est tout naturel.
Avant même que je pose la main sur la clenche, la porte s’ouvrit pour laisser entrer le rendez-vous suivant, ou plutôt “la” rendez-vous, elle était superbe, brune, les cheveux longs et frisés faisaient un toit de caresses sur ses épaules, ses yeux d’un noir profond rencontrèrent les miens, nous restâmes ainsi un temps indéfini, ce n’est que le contact maladroit de nos deux mains qui nous firent sursauter.
Aucun mots ne pouvaient sortir, nous restions totalement immobiles.
Le vieil homme l’interpela :
— Approchez Madame, approchez, n’ayez pas peur !
Elle hésita un instant, se dirigea vers lui. Je restai là à la regarder se retourner, je poussai la porte, son visage imprimait ma rétine. Le froid de l’extérieur ma ramena d’un coup à la réalité.
Tout en marchant dans l’impasse, je me remémorais les mots du marchand : “Pas avant 3 ans, Lionel... pas avant 3 ans”.

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