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Loup y es-tu ?

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La brise agite doucement la cime des arbres de la forêt, quelques cris de coucous tentent de fracturer le bruissement du feuillage.
Il fait bon et frais sous cette protection végétale et les insectes s’évertuent à ronger, engluer, croquer, sucer et déféquer toute la nourriture qui leur est fournie à profusion.
Sur le sentier, une petite fille gambade en chantonnant, un petit panier à la main, symbolisant toute l’insouciance de ses jeunes années.

- Surtout, tu ne sors pas du sentier. Sois très prudente en traversant la forêt, restes éloignée des bosquets et buissons qui pourraient te cacher je ne sais quels dangers...

On lui rabâche constamment les mêmes consignes, les mêmes mises en garde, alors que jusqu’ici tout c’est toujours déroulé comme prévu.
C’est qu’il faut se méfier du loup, négocier au cas où... mais, vu que c’est toujours la même histoire, le même emplacement où ils se croisent, la même litanie, que pourrait-il se passer d’autre aujourd’hui ?

Elle progresse donc de bonne humeur en balançant nonchalamment son petit panier d’arrière en avant, d’avant en arrière, lui impliquant un mouvement virevoltant qui ferait pâlir la crémière, de peur que cela fasse tourner le petit pot de beurre.
Elle garde tout de même à l’esprit qu’il faudra feindre la frayeur et l’étonnement pour que ce crétin de loup croit qu’elle a réellement peur, ce qui est loin d’être le cas. Mais il faut bien se plier aux désirs du conteur.
Son décor est donc routinement planté, s’approchant sans retenue de la rencontre fatidique... ou presque.

Elle ralentit son allure, les sens aux aguets, sachant très bien d’où ce nigaud va surgir. Elle ralentit encore, de peur que dans son enthousiasme elle ait pris de l’avance et se rate...
Des craquements se font entendre derrière un bosquet. Elle stoppe net.
Bizarre, ce n’est pas de ce côté d’habitude...
Qu’importe, peut-être est-elle arrivée trop vite, ne lui laissant pas le temps de se placer ?
Elle prend un air inquiet, mais pas trop, reste ainsi figée, une ébauche de rictus apeuré au bord des lèvres, mais il ne se passe rien.
Se serait-elle trompée d’endroit, perdue qu’elle était dans ses pensées fantaisistes ?
Ce serait catastrophique et peu professionnel, ce qui ne lui ressemble guère. Ce serait vraiment inacceptable et d’un manque de respect notoire pour le lecteur ou l’assistance du moment.
Elle reste là, interdite quelques secondes et décide de reprendre finalement sa route.
C’est à ce moment que le feuillage se met à bouger. Elle retient son souffle, se demandant finalement ce qui va bien en émerger. Le battement de son cœur s’accélère malgré elle. Une goutte de sueur froide perle en son front. Elle est relativement satisfaite de sa performance, quand apparaît... un écureuil ?

- Pff... Mais qu’est-ce que tu fais là toi ? Ce n’est pas ta scène...
- Désolé, mais il y a des travaux de l’autre côté du bois.
- Forêt...
- Pardon ?
- On est dans une forêt, un bois c’est étymologiquement plus petit.
- Ety... quoi ?
- Laisse tomber, après tout, chacun appelle ça comme il veut. Donc, qu’est-ce que tu fais dans ma forêt ?
- Comme je te le disais, il y a des travaux là-bas et j’ai dû suivre une déviation dont j’ai perdu la trace et qui m’a fait atterrir ici.
- Une déviation... dans ma forêt ?
- Dans ta forêt, je ne sais pas, mais dans mon bois, oui.
- ...
- D’ailleurs, tu as remarqué comme on s’approprie facilement les lieux où l’on « vit » ?
- Ok. Ecoute mon petit gars, dis-moi de quel conte tu viens et je pourrais peut-être te réorienter. J’ai une très longue expérience de cette contrée, même si l’on m’oblige à reprendre régulièrement et bêtement le même chemin.
- Sentier...
- Pardon ?
- Sentier, on est dans un bois.
- Forêt... enfin, bref, vu que tu te déplaces principalement dans les arbres, je ne vois pas quelle importance tu peux apporter à ce détail.
- Ben, c’est important pour la narration.
- Si tu le dis. Bon, je n’ai pas que ça à faire et je crains que mon petit pot de beurre ne finisse par fondre, vu la chaleur qu’il fait en ce moment. Alors, dis-moi tout.
- Voilà, je suis un personnage secondaire, mais tout de même important du Gruffalo.
- Le Gru... attend, mais ça se passe à des lieues d’ici ton histoire...
- Je t’ai bien dit que je m’étais égaré.
- J’en conviens mais, il y a tout de même une mer qui est sensée nous séparer ?
- Je vois que tu n’es pas au courant des dernières restrictions budgétaires dû au manque d’audience des contes ces derniers temps.
- Comment ça ?
- Pour une question d’économie évidente, ils nous ont tous regroupés dans le même studio.
- Là j’avoue que je ne te suis pas du tout...
- On voit que tu ne sors pas beaucoup de ton bois toi. Le monde moderne est devenu complexe et tout se monnaye.
- Je ne comprends vraiment rien et il est vrai que j’ai peu d’occasion pour me poser et me documenter sur ce que tu racontes
- Ce n’est pas grave, d’ailleurs, vu l’heure, j’ai dû rater ma scène. Je vais essayer de revenir sur mes pas, façon de parler. Ce n’est plus si grand, je devrais donc retrouver mon chemin.

Sans qu’elle n’ait eu le temps de réagir, il retraverse le fourré aussi vite qu’il en était sorti. Encore un peu décontenancée par sa rencontre, elle reste figée quelques secondes, songeuse. Son regard se porte sur le sentier puis sur son panier, elle saisit ce dernier et reprend sa route tout en grommelant.

- Je n’aime pas ça, c’est la première fois que l’autre abruti n’est pas à son rendez-vous. La dernière fois qu’il a été malade, on l’a bien remplacé. Je ne comprends pas bien ce qui se passe et j’espère que je n’ai pas fait tout ce trajet pour rien...

Elle continue donc sa pérégrination tout en se posant mille questions. Elle guette à droite, à gauche, mais rien à l’horizon, si ce n’est la maison de sa mère-grand qui se dessine au loin.

- Bordel, s’il n’est pas au moins là, c’est la dèche. Autant en cours d’histoire on peut prétexter un moment d’inattention ou d’endormissement de l’assistance pour cacher une entorse à l’histoire, mais là ce serait difficilement explicable.

La boule au ventre, elle continue sa progression, s’angoissant de plus en plus qu’elle s’approche du palier de la cabane de sa grand-mère.
Elle s’arrête devant la porte et tend l’oreille. Aucun bruit, aucun cri ne semble poindre. Elle frappe à la porte.

- Entre ma petite chérie, c’est ouvert...

Elle écarquille les yeux pensant qu’elle s’est trompée de maison, car ce n’est pas le texte prévu à cet effet. Elle refrappe en pensant qu’elle a dû mal entendre.

- Entre, je t’ai dit.

Elle pousse doucement la porte qui n’est effectivement pas verrouillée, ce qui n’est pas dans les habitudes de sa chère mamie. Elle reste clouée sur place devant le tableau inattendu qui s’offre à ses yeux.
Sa grand-mère et le loup sont tranquillement attablés, discutant et plaisantant tranquillement.

- Mais qu’est-ce que vous faites ? Quelqu’un peut m’expliquer ce qui se passe ici ?
- Salut chaperon, dit le loup.
- Euh, salut...
- Tu as fait une bonne promenade ma chérie ?
- Oui, enfin je crois, mais attendez...
- Ah oui excuses-nous, mais on avait un peu envie de changer et donc Mr Loup ici présent nous a commandé... attends, tu appelles ça comment déjà ?
- Une pizza, dit le loup. Comprend qu’au bout d’un moment je puisse avoir le désir de manger autre chose que de la chair défraîchie, sans vouloir vexer ta mère-grand.
- Oh, ce n’est rien, je ne suis plus de première jeunesse.
- Non mais, vous vous rendez compte de ce que vous êtes en train de faire ? dit la petite d’un air désespéré.
- Ben quoi, tu ne vas pas en faire tout un drame, puis ta grand-mère apprécie ce changement de situation.
- Mais cette histoire ne ressemble plus à rien !
- Salut la compagnie. Excusez-moi d’avoir été aussi long mais du coup, comme j’avis très faim j’en ai pris une de plus et... ah tiens, bonjour petit chaperon rouge. Ben du coup il y en aura assez pour toi aussi.

Le petit chaperon reste bouche bée devant le bûcheron qui vient de fair irruption dans la pièce, cachant l’encadrement de la porte de sa forte corpulence.

- Bon sang, vous avez tous décidé de dérailler en même temps, ce n’est pas croyable...
- Euh, vous ne lui avez pas dit ? Personne n’est venu écouter notre histoire à cause des grèves, si j’ai bien compris. Allez viens donc manger un bout pendant qu’elles sont chaudes, tu dois avoir faim après la traversée de la forêt, et vite, parce qu’avec ces deux goinfres, ça ne va pas faire long feu. Dit le bûcheron en s’installant.

La petite fille en tombe littéralement sur le cul, à proprement parler et fond en larmes, libérant ainsi d’un seul coup toute la pression qu’elle s’était mise à tant vouloir appliquer la routine monotone qu’elle suit depuis des siècles.

Il paraît que depuis, c’est une autre petite fille à la chevelure blonde et finement bouclée qui la remplace car elle serait tombée dans une profonde dépression, se gavant constamment de pizza, soutenue et consolée par son ami le loup qui la câline goulûment.

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Jcjr · il y a
On dirait les scènes d'un film qui se croisent, pur cause de restriction budgétaire. Mais où va-t-on si les loups se mettent à se civiliser ! Viendriez-vous découvrir " le bilan " en finale TTC...
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Utilisateur désactivé · il y a
Une histoire très bien écrite!

Je vous invite également à soutenir ma peinture actuellement en finale: https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/dumbledores-tattoo-1

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Ecriv · il y a
Singulier et fortiche. Bravo!
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Kiki · il y a
ravie de découvrir ce texte. Mais peut être trop tard pour voter..... Mais j'aime je le fais savoir; Une voix BRAVO
Je vous invite à aller lire le poème des cuves de Sassenage. Je vous guiderai et vous ferai entrée dans les entrailles de la terre enchantée et de cette cavité magique. MERCI D'avance

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Sériba · il y a
Après 2 années de silence, ma BD va enfin sortir... 200 pages qu'on peut encore retrouver et soutenir sur https://fr.ulule.com/seriba_superstar/ pendant une petite semaine... Au plaisir de vous y voir !
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Bernard Boutin · il y a
Contrepied, pour ne pas dire croche-pied, au conte jubilatoire !
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Elena Hristova · il y a
ce bon petit conte détourné ne manque pas de pêche ni de bonne humeur pour le plus grand bonheur du Chaperon rouge et du lecteur.
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Iméar · il y a
tout en finesse ! Mes votes. Si vous avez un peu de temps, passez lire ma nouvelle http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/crever-sur-un-lit-de-barracudas ou mon haïku http://short-edition.com/oeuvre/poetik/le-chant-de-l-eau-claire ou mon très très court http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/les-cinq-font-la-paire ou les trois.
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Evinrude · il y a
Je découvre votre texte par hasard et je suis séduite par votre écriture fluide et un récit plein d'humour !
Mon vote !
Puis-je vous inviter à découvrir mon TCC en lice pour l'automne ? http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/le-marteau-et-les-etoiles

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Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
On ne vous voit plus sur Short : quel dommage ! Reviendrez- vous ? Merci pour cette histoire que je viens de déguster.
Je propose un tango Ttc jusqu'au 21 : " Milonga". Je vous invite ? A bientôt peut-être !

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