Louison

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« Pousse-toi, vilaine ! Service du roi ! » s’exclame un grand gars, fort occupé à transporter à l’aide de deux acolytes un objet encombrant dissimulé sous des étoffes. La fille de cuisine s’efface, chétive et grise ; elle sortait un instant réchauffer ses mains rougies et crevassées au pâle soleil de mars. Elle est aussi au service du roi. Dieu, dans sa grande bonté, a inspiré Monsieur le Curé pour cet emploi, et du matin au soir elle lave et coupe des légumes qu’elle rince à l’eau froide, sans voir jamais ni goûter aucun d’eux, et encore moins les viandes. Ce serait grande offense de voler le roi, qui représente Dieu sur Terre. L’idée ne lui en vient même pas. Et elle ne croit pas du tout que là-haut, très loin dans ce palais des Tuileries, quelques gentilshommes bien nés donnent des morceaux de choix à leurs chiens.

Mais en ce printemps 1792, l’atmosphère a changé au château depuis le retour de la famille royale arrêtée dans sa fuite à Varennes, neuf mois auparavant. L'insouciance n'est plus de mise et l'on se sent moins libre. Des gardes méfiants remplacent ceux du roi et l’on ne voit plus, même de loin, jouer les enfants royaux. Les souverains profitent avec plus ou moins de gaieté de menus plaisirs : quelques promenades à cheval pour le roi, une sortie au théâtre fin février pour la reine et les petits princes. La fille de cuisine ne sait pas grand-chose de ce qui se passe, elle sent juste que le roi et son peuple vivent séparés.

Tandis qu’elle retourne à sa souillarde, les hommes de main, guidés par un sergent du roi, parviennent à hisser l’objet d’escalier en escalier jusqu’aux salons magnifiques qu’ils ne voient pas, appliqués à ne pas renverser leur charge dont ils ne savent rien, sinon que c’est un projet à montrer au roi. Encore quelque construction coûteuse sans doute, à coup sûr réclamée par l’Autrichienne ! On leur fait poser leur fardeau sur une grande table de marbre dans le Salon des Horloges. Ils ne verront pas le roi, on les rappellera. Qu’ils déguerpissent aux cuisines où on va les conduire ; ils pourront se rafraîchir.
Arrivent alors les deux médecins qui sont entrés, eux, par une porte principale, suivis d’un peu loin par un personnage au physique brutal qui dissimule son visage dans un pan de son manteau. Les gardes les savent attendus par le roi, pourtant c’est avec suspicion qu’ils examinent leurs nombreux papiers.

Nous sommes le 2 mars 1792.

Le siècle a donc déjà entamé sa dernière décennie et le monde nouveau apprend à marcher, titubant encore sur ses jambes frêles.

Ce jour-là, parfait exemple de concorde, des hommes que tout oppose tentent de résoudre en commun, pour le bien du plus grand nombre, une question essentielle : comment châtier sans excès ?
La question n’est pas de savoir s’il faut châtier. On n’appartient jamais qu’à son époque.
Mais puisqu’il y aura décidément toujours de grands méchants hommes, comment limiter au maximum la souffrance des condamnés et donner en quelque sorte une égalité de traitement à tous ?
L’Assemblée a exigé cette égalité, qu’enfin manants et nobles soient punis de la même façon, « tous égaux devant la loi » !
Les médecins aussi se sont interrogés : pourquoi faire souffrir plus que nécessaire ? Parmi eux, le célèbre Antoine Louis, chirurgien militaire de grande réputation.
Le roi lui-même a, dès 1780, fait abolir la torture de la Question et souhaite persévérer dans cette voie plus humaine.
Quant au maître des hautes œuvres, Sanson, il ne voit dans la future machine que l’assurance d’un travail moins fatigant, plus rapide et plus soigné que la pendaison ou la décapitation à la hache, réservée aux nobles.
Plane sur cette réflexion le souvenir de l’horrible supplice de Damiens, accusé d’avoir, peut-être, voulu attenter à la vie de Louis XV. De cette grande et longue horreur plus personne ne veut : ni le roi ni la foule et pas non plus Sanson. Lequel est le seul à avoir assisté de près au calvaire de Damiens en tant que jeune aide-bourreau.
Antoine Louis et Joseph Guillotin, député et lui aussi médecin, demandent à Sanson de se tenir dans la petite pièce adjacente. On attend Louis XVI et il ne conviendrait pas que les deux hommes se croisent.
Si la discussion aborde des aspects techniques, Sanson lèvera la main. Un des deux médecins ira recueillir ses impressions.

Depuis sa tentative de fuite, le roi a perdu petit à petit ses pouvoirs ; pour le reste, les projets non politiques se poursuivent. Il est encore « le roi des Français » et beaucoup songent que l’on s’achemine vers une monarchie constitutionnelle. Mais le mois prochain, ce sera l’entrée en guerre contre l’Autriche et trois mois plus tard la déclaration de guerre de la Prusse, deux puissances où la royauté compte des soutiens familiaux, susceptibles de tenir tête au peuple français. Après, tout va s’accélérer : le 10 août 1792, la foule envahira le palais, ce sera la véritable chute de la royauté que la Convention abolira le 21 septembre.

Mais pour l’instant, en ce timide mars, règne un précaire équilibre.
Revenons donc au Salon des Horloges et à la maquette de la « machine à décollation ».

Chacun ici se souvient de l’envolée de Guillotin à l’Assemblée : « Le couteau tombe, la tête est tranchée à la vitesse du regard, l’homme n’est plus », phrase qui suscita l’enthousiasme.
On prête la suite de la phrase au caustique Antoine Louis « À peine (l’homme) sent-il un rapide souffle d’air frais sur sa nuque ». Il est le véritable scientifique de l’affaire et pourra donner des plans précis concernant le tranchant, le poids du bloc d’acier de 40 kilos* et la nécessaire longueur de la course de la corde, donc de la hauteur de l’engin. Pour ce faire, on a recherché des planches représentant des machines pour les hautes œuvres, qui, dans beaucoup de pays, ont remplacé les antiques bois de justice.

On sait le roi curieux des mécanismes et des machines, aussi a-t-on pris soin de faire construire une maquette de 1m60 de hauteur, d’une grande précision dans les détails.

La grande inconnue demeure la réaction du roi, même s’il a déjà approuvé les plans.

Soudain, Louis XVI paraît. Son vêtement et son profil, si reconnaissable, l’annoncent en même temps que les huissiers. Comme à Varennes, qui n’a pas dans sa bourse des pièces frappées de ce profil ?
Les participants s’inclinent respectueusement, ce qui laisse au roi le temps de se dandiner jusqu’à la maquette que l’on vient de déshabiller. Il salue également avec cette grande timidité et cette forte myopie qui le font paraître distant.
Le chirurgien propose une explication que le roi suit très attentivement. Et puisqu’il apprécie les mécanismes, on détaille la « machine à décollation », toute de bois brut, avec ses deux montants verticaux reliés par une traverse dans laquelle on fait coulisser la lame convexe maintenue en hauteur par une corde et qui glisse dans la lunette censée immobiliser la tête du condamné.
Au dos du tranchoir, le « mouton » fort et lourd, est une masse qui projette la lame d’autant plus fort que la course de la corde est longue.
On n’a pas osé introduire une figurine ou une poupée dans la maquette mais tous comprennent le principe et font coulisser le couperet sans difficulté. On parle traverse, lunette, lame... On discute de la taille de l'appareil qui devra être hissé sur un échafaud comprenant enceinte, plate-forme, trappe et escaliers. Il est possible que l’ensemble pèse une demi-tonne et soit haut de 4 m 50. Des essais sont prévus sur des animaux et, très vite, sur des cadavres frais, en avril. Le roi, dont les questions ont paru fort pertinentes, semble content de cette réalisation « pour le bien de son peuple ».
On construira donc la machine.

Le roi va sortir mais il se ravise et revient sur ses pas. On le sait hésitant et l’on craint le refus.
Le souverain s’est rapproché de la maquette et, en caressant la lame sans en éprouver le tranchant, il fait remarquer qu’elle serait plus efficace si on lui donnait une forme oblique qui permettrait un tranchant plus franc. Stupéfaction : Louis XVI a effectivement raison, tous en conviennent. Le couperet définitif sera bien en biseau.

Le roi parti, Sanson s’est rapproché et les trois hommes se félicitent de ce progrès de l’humanité. On réfléchit au nom possible de l'invention ; on propose Louison ou Louisette pour rendre hommage au grand travail du chirurgien. Sanson murmure que c’est là depuis longtemps le prénom royal... Alors, Guillotine peut-être ? Mais le député Guillotin n’en veut surtout pas. On verra plus tard.
Et l’on rappelle les hommes de main.

Pour le bien de l’humanité, on a construit une machine d’une redoutable efficacité qui va se révéler précieuse au moment des éliminations de masse des Terreurs à venir. Bientôt le peuple évoquera « le grand rasoir national » ou « la Veuve ». On la peindra en rouge, ce sera plus facile à nettoyer à cause du sang. Dès les massacres de septembre, elle fonctionne à plein régime. Lorsque le 22 septembre l’on proclame l’An I de la République, le roi et sa famille sont incarcérés.
 
L’Histoire n’avance plus, elle court à perdre haleine, trébuche et repart, haletante...

Et le 21 janvier 1793, Louis Capet, ci-devant « Roi de France » monte à l’échafaud pour y être guillotiné. Moins d’un an auparavant, il contribuait à rendre l'engin plus efficace. Le peuple crie qu’il va « embrasser la Veuve» ou « mettre la tête au vasistas ».

Ainsi va la vie des hommes et des peuples.

Et la fille de cuisine, me direz-vous ? Eh bien, pour elle c’est trop tôt ou trop tard : elle ne prendra pas le train de l’Histoire.
Au fait : née le même été 1754 que le petit Louis-Auguste, futur ex-Louis XVI, qui n’était pas du tout destiné à régner, elle se prénomme Louison.

__

* Pour la commodité de la lecture, nous n’avons pas repris ici les mesures de poids et de taille de l’Ancien Régime.

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Marie  Commentaire de l'auteur · il y a
Merci à tous ceux qui ont porté « Louison » en finale, à une honorable 3ème place, preuve, s’il en était besoin, que ce type de texte a sa place sur le site. Je vais faire une pause et glisser vers d’autres préoccupations mais j’espère pouvoir vous lire de temps à autre et revenir vers la fin de l’été.
Que l’été vous soit doux. Amitiés. Marie

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Adlyne Bonhomme · il y a
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Valérie Labrune · il y a
Je découvre ce texte seulement maintenant... Bravo Marie, une intrigue historique remarquablement bien narrée.
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Marie · il y a
Merci beaucoup, chère Valérie ! A bientôt !
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Utilisateur désactivé · il y a
Contente que vous soyez sur le podium, vous le méritez, bravo!

Venez donc découvrir ma peinture finaliste :) https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/dumbledores-tattoo-1

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Plume Le chat · il y a
Je découvre en retard ce récit historique très réussi !
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Marie · il y a
Un grand merci !
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Soseki · il y a
Très original et si bien raconté , ce texte que je découvre un peu tard.
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Marie · il y a
Merci beaucoup, Soseki !
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Utilisateur désactivé · il y a
Ravi d'avoir modestement participé à votre réussite :)
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Marie · il y a
Merci, cher JYD -EAP. 3ème vous ne gagnez rien, même pas l’estime de l’équipe éditoriale, mais je suis très contente que ce texte semi-historique ait bien plu.
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Fantomette · il y a
Magnifiquement bien raconté, bravo Marie
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Marie · il y a
Merci beaucoup, Fantomette !
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Zutalor! · il y a
Grrr...
Félicitations tout de même !

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Marie · il y a
Ben, 3ème, c’est pas mal quand même sans réseau ni macaron shortien !
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Nadine Gazonneau · il y a
Marie , votre texte méritait amplement d'être recommandé par SE .
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Marie · il y a
Merci, Nadine, pour votre soutien.
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Zutalor! · il y a
Alors Marie, prête pour être couronnée du diadème de Short et de lauriers ?
Ce que je te souhaite en tout cas...
:O)

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Marie · il y a
Je n’aurais pas voulu prendre la place de François Duvernois quand même et il avait un très bon texte justement plébiscité.

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