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LAURÉAT
Sélection Jury

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Elle avait tout juste quinze ans.
Déjà, son corps affichait avec insolence les prémices d’une féminité prometteuse.
Elle baladait, indifférente à l’attraction qu’elle exerçait sur les regards, sa silhouette élancée, ses longues jambes musclées par la pratique régulière du sport, ses petites fesses rebondies moulées dans un jean ou un mini-short.
Elle avait traversé les années du collège sans trop de difficulté, alternant les périodes au cours desquelles elle était studieuse et appliquée – à ma grande satisfaction – avec d’autres, presque exclusivement consacrées à s’abrutir de séries télévisées américaines, sous prétexte de parfaire son anglais.
L’entrée au lycée n’avait pas semblé l’émouvoir outre mesure. Il faut dire qu’elle arrivait en dernière place dans la fratrie et que notre indifférence de parents vis-à-vis de ce fameux passage en seconde, vécu pour la quatrième fois, avait pour beaucoup contribué à son absence d’inquiétude.
Depuis la rentrée, elle avait pris l’habitude de se maquiller légèrement, traçant d’une main malhabile un trait de crayon noir sur le rebord inférieur de ses paupières et rehaussant l’éclat de ses yeux verts d’un léger coup de mascara sur les cils.
La fin de la journée la voyait revenir, échevelée, son maquillage n’ayant pas résisté à la séance de sport et laissant, autour de ses yeux, de sombres auréoles...
Elle avait toujours été la coqueluche de ses camarades, depuis les toutes petites classes. Je me souviens qu’elle entraînait ses copines du CP dans de folles aventures sorties de son imagination débridée, investissant la cour de récréation comme le plus fabuleux des terrains d’aventure.
Dès les premiers jours de lycée, alors qu’elle ne connaissait aucun des élèves de sa classe, elle avait aspiré dans son sillage une escorte de garçons et de filles, envoûtés par son charme, sa spontanéité, sa fantaisie. Tous se pressaient pour faire avec elle les vingt minutes de chemin qui la séparaient de son domicile.
Je l’observais avec attendrissement. Avec inquiétude aussi. Ses éclats intempestifs, ses colères, ses revendications d’autonomie, tout cet attirail de l’adolescent « normal » n’arrivait plus à me faire sortir de mes gonds, les aînés étant passés par là et ayant bien déblayé le chemin.  Cependant, je m’effrayais de sa fraîcheur, de sa beauté, me demandant jusqu’à quand son apparente indifférence à tout ce qui avait trait aux relations amoureuses la protégerait d’une découverte trop précoce de la sexualité, des chagrins, des mauvaises rencontres...

C’était un soir d’école comme les autres.
Ce jour-là, rentrée vers dix-huit heures, j’avais trouvé mon mari, installé comme à son habitude à son bureau, corrigeant ses copies.
— À quelle heure finit Louise ? avais-je lancé à la volée en balançant mon cartable près de mon bureau.
— À dix-huit heures, je crois, avait-il marmonné.
Les journées étaient encore longues, en cette fin de mois de septembre, et tandis que je m’affairais aux diverses tâches quotidiennes dévolues à l’entretien d’une maison, je pensais qu’une petite séance shopping d’automne avec les filles serait bien plaisante : « Samedi peut-être. Louise est tellement coquette, elle devrait être partante. »
Aux alentours de dix-neuf heures, je réalisai soudainement que ma fille aurait dû être rentrée depuis une bonne demi-heure déjà. Je tentai de la joindre sur son portable, sans succès. Si elle commençait à prendre l’habitude de traîner en rentrant du lycée, ça n’allait pas être possible ; il allait falloir que je mette les choses au point... La colère commençait à monter : « Elle exagère, elle traîne, elle ne prévient pas... »
Quand enfin, j’entendis le bruit de la clé dans la porte. Je me précipitai pour l’accueillir de mes récriminations, lorsque, croisant son regard, je m’immobilisai, pétrifiée.
Son mascara avait coulé, son visage était barbouillé, sillonné de larmes noires, ses yeux vides. Une angoisse brutale m’étreignit. Mais, sans me laisser le temps d’esquisser un geste, elle m’écarta de son passage et monta se réfugier dans sa chambre.
Désemparée, j’échangeai un regard d’incompréhension avec mon mari, qui haussa les épaules. Un chagrin d’amour ? Déjà ! Nous n’avions repris les cours que depuis trois semaines... Cependant, l’heure du repas approchant, je tentai de lui parler, de la faire sortir de sa chambre, de comprendre. Sans succès.
Elle resta enfermée dans ses appartements, sourde à toute sollicitation, sans manger, sans échanger le moindre mot avec nous, pas même à travers la porte.

La nuit fut longue. Les yeux grands ouverts dans le noir, j’envisageai toutes les éventualités : une dispute avec une copine, une altercation avec un prof, une histoire de garçon... une agression ? À cette idée, une douleur sourde se faisait jour au creux de ma poitrine, me coupant presque le souffle.
Je me forçais à écarter de mon esprit les scénarios dramatiques, tentant de me raisonner : « Ce n’est rien, un chagrin dû à un garçon, une embrouille de filles… » Mais le vide et l’angoisse entr’aperçus dans les yeux de Lou ne cessaient de me hanter, de revenir à l’assaut de ma conscience, m’empêchant de sombrer dans le sommeil. Cela lui ressemblait si peu. Elle, toujours si communicative, si volubile, dans les bons comme dans les mauvais moments. Elle, si spontanée, si enthousiaste, si lumineuse !

Le petit matin me trouva épuisée et toujours plus oppressée.
Collée à la porte de sa chambre, je l’appelai, la suppliai de me répondre, de me donner au moins signe de vie. Lorsqu’elle ouvrit enfin la porte, la froideur de son regard me glaça le sang : « Tu fais chier maman, pas moyen d’avoir la paix ! »
Elle partit au lycée sans un mot de plus, sans déjeuner, apprêtée comme à l’accoutumée, me laissant seule avec mon nœud dans la poitrine, mon incompréhension, ma tendresse de mère bafouée.

L’après-midi même, je reçus un appel du lycée : « Il faut venir chercher Lou d’urgence, elle ne va pas bien. » Abandonnant ma classe à la responsabilité de ma directrice, je me ruai aux portes du lycée.

Trop tard.

« On a préféré évacuer Lou à l’hôpital, on avait peur pour elle, m’expliqua le proviseur. Elle était en plein délire, on ne sait pas ce qui s’est passé, elle a insulté un prof, frappé une camarade, puis elle a hurlé des choses incompréhensibles, on n’arrivait pas à la calmer... Je suis désolé... Vous devriez la rejoindre, elle est en pédopsychiatrie au CHU. »


Deux ans ont passé déjà.
Lou alterne les séjours hospitaliers en pédopsychiatrie avec ceux en établissement spécialisé : école et soins.
Elle n’est plus jamais revenue à la maison.
Nul ne sait ce qui s’est passé.
Pas d’agression, pas de dispute, apparemment, rien qui ne justifie cette crise qui ne passe pas et qui semble s’être installée à demeure, modifiant la personnalité de Lou jusqu’à me la rendre complètement étrangère.

« Elle a décompensé, ça risque d’être long... » m’a-t-on dit.
« Décompensé », qu’est-ce que ça veut dire, « décompensé » ?

Long.
La vie va être triste et longue sans elle, sans sa fraîcheur et son insouciance.
Les grands frères et sœurs tentent de continuer à vivre et de trouver leurs chemins de jeunes adultes, malgré le chagrin, malgré la douleur de voir qu’ils n’existent plus pour leur petite sœur.

Une partie de moi est morte avec elle.
Morte avec la Lou d'autrefois, qui n'existe plus.
L’autre partie fait semblant.
Je voudrais comprendre et il n’y a rien à comprendre.
Il y a juste à accepter.
Accepter l’inacceptable.
Ou mourir.
Ou devenir folle.
Pour la rejoindre.



PRIX

Image de Printemps 2013
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Adlyne Bonhomme · il y a
Un très beau texte, Joëlle! Elle est d'autant fort que chargé.
Je lui mets volontiers un j'aime
Je vous invite au passage à voter pour mon poème en finale

https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/je-tresse-lodeur

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Elena Hristova · il y a
un texte très poignant qui a fait émerger en moi des émotions enfouies
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LadyB · il y a
bonjour,
c'est intéressant...
On reste encore dans l'interrogation §
On aimerait que les choses s'arrangent mais ce n'est pas le cas....

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Claire · il y a
Je suis partagée. d'un côté j'ai beaucoup aimé ce côté réaliste, cette fin inattendue. Mais j'aime aussi avoir des réponses et le fait de ne pas savoir ce qui ai dû à ce changement soudain de comportement me laisse un sentiment plutôt désagréable. enfin je suppose que cela est fait exprès. Alors bravo. c'était très touchant.
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Chrisor · il y a
Je vote tardivement pour votre nouvelle. Ecriture juste et agréable, une sensibilité maternelle et une fin inexplicable qui nous laisse une trace anxieuse au fond du coeur. Bonne continuation !
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Pascale Ducret · il y a
J'étais moi aussi en compét pour le concours du printemps et bien sûr j'aurais aimé gagner, mais je tiens à vous dire que "Louise "m'a beaucoup touchée, écriture sensible et authentique, bravo. J'utilise le compte facebook d'une amie car je n'en ai pas.
Michèle THIBAUDIN.

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Jean-philippe Rodrigues · il y a
Re-voté !
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Jean-philippe Rodrigues · il y a
Poignant ...
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Yves Gheysen · il y a
Super émouvant. J'en ia des frissons!
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Joelle Walter · il y a
merci beaucoup.
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