Loto

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J’ai beau regarder dans tous les sens, et le ticket et l’ordinateur, ce sont toujours les mêmes chiffres et toujours dans le même ordre, 22, 10, 4, 8 qui s’étalent sur l’écran, plus le numéro chance, le 12 ! J’en ai mal au ventre. Ça me donne des sueurs froides. J’ai le cœur qui cogne : j’ai gagné au loto ! Oui, rien que ça, le LO-TO ! Oui, L+O+T+O ! J’ai chaud ! Ouf, je dois me calmer. Je frissonne. Mais c’est pas possible ? Doucement ma petite. Cool ! Sors de là et bois un coup. Tu y verras plus clair. Là, j’ai le cerveau en bouillie, en compote, en capilotade, de la purée quoi !
Lui, il comate devant SA télé. Je n’ose pas le déranger. Je passe devant lui, il ne s’en aperçoit même pas. Je n’ai pas envie de lui en parler. D’abord, dans l’état où je suis, j’en suis bien incapable et puis il pourrait avoir un choc. Assez de soucis comme ça. J’aviserai après avoir bu un grand verre d’eau, m’être calmée et recontrôlé une dernière fois.
... Le 22, le 10, le 4 et le 8, quatre bons numéros sur cinq, plus le numéro chance, le 12 ! Le compte y est : 22 123 321, 11 € ! Pas de doute, j’ai bel et bien gagné. C’est fou ce truc ! C’est démentiel ! J’ai envie de crieeeeeer ! Stop : Surtout garder la tête froide. Ne pas s’emballer. Gérer la situation. Soyons opérationnelles. Anticipons. Se prendre en mains... J’essaye de me souvenir des enseignements de mon stage de « gestion de crises ». Formulons des stratégies de communication. Organisons et conduisons le processus... Bon, lui il part se coucher. Moi je lui emboite le pas. Je lui en parlerai demain matin. La porte nuit, heu... non, la nuit porte conseil !

Le réveille-matin affiche zéro heure, douze. Cet affichage numérique, rouge, a quelque chose d’inhumain. Je ne trouve toujours pas le sommeil. Lui, il ronfle.
Soyons positifs. Réfléchissons ! Avec tout ça, on pourra s’acheter une villa avec piscine. Mieux et si l’on construisait ? J’aimerais un grand parc avec une allée en gravier blanc bordée de palmiers qui conduit au seuil de la résidence. Des arbres fruitiers et des parterres fleuris. J’ai vu quelque chose du genre à la télé. Avec aussi un petit bassin, non un grand, et des poissons rouges dedans. Et un jet au milieu. La maison avec un étage et tout un espace pour notre fille. Nous y serons heureux. Et un potager pour lui. Je sais qu’il aimerait cultiver ses légumes. Depuis le temps qu’il en parle ! Et puis il y a aussi les voitures à changer. Surtout la mienne. Une Smart... non trop petit. Une Mercedes ? Trop voyant ! Un 4x4 ? Trop arriviste, surtout dans le quartier. Ici, c’est sûr que ça jaserait et qu’ils me la rayeraient. Une BMW peut-être ? Trop...

... Ouf ! Je transpire. L’affreux cauchemar : un vieux bellâtre libidineux qui s’amourache de notre fille pour sa fortune. Quelle horreur ! C’est sûr qu’elle n’aura pas du mal à trouver des prétendants. Trop sans doute. Et pas du meilleur gout. Elle est si jolie et si fragile ! Je sens déjà qu’il nous faudra séparer le bon gain de l’ivraie. J’entrevois des affres en perspective... La richesse crée des envieux...
Mais qu’est-ce qu’il ronfle ! Lui au moins il est heureux ! Ce n’est pas les tracas qui le gênent !
Quelle heure est-il ? Une heure quarante. J’ai dormi un peu...
Quelle idée de prendre un billet de loterie ! Je me suis fait avoir avec ce vendredi treize. C’est bien la première fois. Et surement la dernière !
Oh, mais il est pénible avec ses ronflements ! Ce n’est pas possible ! Ça résonne dans ma tête.
Bon, il se retourne. Ça va mieux !
Où en étais-je ? Ah oui, après la maison, les voitures... qu’est ce qu’on pourrait bien acheter ? C’est bien beau de gagner au loto, mais après, qu’est-ce qu’on en fait de cet argent ? On ne va tout de même pas le placer en banque ! Pour quoi y faire ? Pour en gagner encore un peu plus ? Je n’ai jamais pensé qu’un jour je me poserais ce genre de question...

Arrêter de travailler. Oui, d’accord. C’est ce qu’on dit au bureau si on devait gagner au loto ! Là, j’ai gagné ! Ça veut donc dire quitter les copines. Avec Momo et Fafa, on s’entend si bien ! C’est vrai quoi, c’est la super ambiance entre nous à la « compta » ! Même que les autres elles nous jalousent un peu. Ça me fait de la peine, j’ai l’impression de les abandonner. On tweettera... bof !
Et après, qu’est-ce que je vais faire de toutes ces journées, seule ? Il faut que je trouve une activité... pas trop contraignante quand même...
Je prendrai un chien. Ah oui, c’est ça, un chien. Je me promènerai avec lui. Pas un trop gros quand même. Tiens, par exemple un Jack Russell, comme l’animateur de la télé, avec un œil au beurre noir. Pas l’animateur, le chien.
Finalement, tout ça ne fait pas beaucoup d’argent...
On pourra en donner à nos parents, leur construire une maison, leur acheter une voiture... un chien pour les garder... Faut voire...
Un petit studio à Capbreton ? L’année dernière nous avons pris nos vacances à Capbreton. C’était sympa. Tant qu’à faire autant acheter une résidence secondaire puisque nous en avons les moyens ! Il faut s’habituer à voir grand, à penser grand !
Là, il ne ronfle pas, il vrombit. Il est prêt à décoller. Pénible ! Qu’est-ce qu’il fait chaud ! Je vais boire un coup...
... 22 millions et des broutilles. Donc, je récapitule : une maison, avec un jardin, des arbres et un potager soit 1000 000 euros. Une voiture chacun, total = 100 000 euros. Une résidence secondaire 400 000 euros. Si je compte bien, j’arrive voyons... à peine à 1,5 million ? J’ai encore de la marge ! Faut rajouter plein de trucs, des meubles de prix, une cuisine ultramoderne, des télés dans toutes les pièces, et que sais-je encore. Là, je manque d’imagination. Copie à revoir. J’ai l’impression que j’en ai dix fois trop !
Faut vraiment voir encore plus grand... Mais comment ils font les riches ? Qu’est ce qu’ils font de leur argent ? Une fois qu’on a tout, qu’est ce qu’on veut de plus ? N’est pas riche qui veut. Et puis cela s’apprend sur le tas...

Trois heures vingt-huit. On dit que le temps passe vite, mais là, je ne m’en rends pas vraiment compte... Que c’est long !
... Et s’il partait avec la moitié du pactole ? Ça c’est déjà vu ! Sûr, qu’il en trouverait des minettes pour lui sucer tout le pognon ! Le salaud, il en serait bien capable avec toutes ces guédailles qui trainent partout ! Les hommes sont faibles ! Tiens, v’là un coup de pied.
- Mmf... peuff...
Oh le pauvre ! Il n’y est pour rien... Oui, mais, mieux vaut prévenir que guérir... comme quoi l’argent ne vous rends pas très sympathique. C’est incroyable ! On se méfie de tout, même des siens...
Et ça se retourne et ça reronfle ! Putain, mais quelle idée j’ai eue de prendre un billet de loto ! C’est la première fois, et par-dessus le marché je gagne ! Je n’ai même pas eu le temps de rêver, de m’habituer !
C’est bien les hommes, il n’a même pas remarqué que j’étais inquiète quand nous nous sommes couchés. Je ne sais pas comment le lui annoncer. Mon Dieu, aidez-moi ! 22 millions, ce n’est pas une paille ! En plus, je suppose qu’il faut un paquet de papier, de signature, et tout le touintouin qui va avec pour récupérer toute cette monnaie ? Surement aussi que les impôts vont y mettre leur vilain nez. Il va être furieux, lui qui n’aime pas qu’on l’embête avec les papelards. Faut voire dans quel état ça le met de faire sa déclaration d’impôt ! Chaque année il me fait le coup. Je ne peux pas le lui cacher ! Ça ne se fait pas... Mais comment lui dire ? Je le connais, il est impulsif. Il voudra de suite s’acheter son vélo en fibre de carbone et sa canne à pêche dans le même matériau. À moins que... j’sais pas ! Chacun réagit différemment devant un évènement exceptionnel.
Parait qu’il faut compter les moutons pour s’endormir... Biffetons, blé, cash, flouse, fric... pépètes, sous, picaillons, radis... galette... pèse... flouse, heu non, ça je l’ai déjà dit.... J’ai dû en oublier quelques-uns... euro, dollar, livre, yen,..., triple A...

Quatre heures vingt-trois. C’est fini, je ne dormirais plus ! Plutôt que de m’inquiéter, je ferais mieux de penser à quoi je pourrai dépenser cet argent ! Des bijoux. Oui, j’aime bien les bijoux. Ça me changera de la quincaille que j’achète sur les marchés. Là, présentement, je n’ai pas vraiment d’idée. Je suis trop stressée... Colliers, boucles d’oreille, bague, une montre... Ah oui, une Rolex pour lui... Faut que je trouve des machins qui coutent cher ! Vraiment pas évident ! Pour ça, il faut aller dans un magasin. Quand on n’a pas un rond, tout coute cher, mais quand on est riche, c’est le contraire ! Oui, mais si les riches en veulent toujours plus, c’est qu’ils trouvent que tout coute trop cher sans doute ? Ils sont alors comme les pauvres ? Passons à autre chose, j’ai le raisonnement qui bégaye.
Il y a les voyages. Oui, c’est ça. Mais aller où ? Ah si, le Vietnam, j’y ai de la famille à Saïgon, euh... Hô Chi Minh-Ville. Du côté de mon père, ma grand-tante Bạch-Liên, si elle est toujours là. Oui, c’est une bonne idée. Il y a si longtemps que je ne leur ai pas écrit. On pourrait y aller. Et peut-être même leur donner un peu d’argent ?
Tout de même, quel sentiment singulier, il suffit de vouloir et hop, on se retrouve sur un autre continent ! Pas plus difficile que ça quand on a de l’argent. Faut s’y habituer, c’est tout ! Les vrais riches, ceux qui le sont depuis des générations, ils ne disent pas qu’ils ont de l’argent, parce qu’ils sont habitués. Tandis que les nouveaux riches, les parvenus, ils ont besoin de le faire savoir leur réussite, de l’afficher, et en plus ils exhibent une mine condescendante. Toute la différence est là. Nous, nous devrons faire bien attention de ne pas étaler. Et de rester sympa. Pas plus non plus, pour ne pas attirer les profiteurs, les nouveaux faux amis, les arnaqueurs.

Je me réveille en sursaut. Il ronronne, il est tranquille. J’ai chaud. Cinq heures treize. Tiens, j’ai dormi ? Mon Dieu que je suis malheureuse... Et nos amis ? On perd tout, même nos amis. Ils ne nous comprendraient pas. On change de vie, on n’est plus les mêmes. Et qui sait s’ils ne nous demanderaient pas de l’argent pour que nous restions amis ? Faut s’attendre à tout quand on est riche. C’est pour ça qu’on ne mélange pas les riches avec les pauvres. Pareil pour la famille. Riche, on nous regarde autrement, comme si nous étions des lingots d’or. La famille en or ! Quand on devient riches il faut assumer. À chaque élection, à chaque trouble, à chaque crise, on sera visé. Les boucs émissaires des problèmes de la société. Obligé de quitter le quartier, le pays même, pour vivre tranquille. Pour profiter de notre fortune. Changer d’amis. C’est un sacré écart entre notre appartement que l’on paye à crédit dans notre petite banlieue et l’aisance d’une vie dans un pays pour riches. C’est un saut olympique ! Y compris dans nos têtes.

Cinq heures quarante-six ! Comment vais-je lui annoncer que nous, nous sommes riches, lui qui les fustige tant ? Mais riche comme les riches ? Qu’il va me demander. Comme de vrais riches ! Alors là, toute une mécanique va se mettre en branle dans sa tête. Je le connais mon coco, il changera vite de discours !
Un rapide calcul (le métier qui fait surface) : 22 millions d’euros, ça représente 22 tas de 1 million d’euros, ou 22 tas de 2000 billets de 500 euros. Si un billet fait 0,1 millimètre d’épaisseur, cela est égal à 22 tas de 200 millimètres, soit une colonne de 4,4 mètres de billet de 500 euros ! Bien plus haut que le plafond ! Ahurissant ! Tant que je suis dans les calculs, si un billet de 500 euros pèse 1 gramme environ, on arrive à 44 kilos, mon poids ! Bon, j’espère qu’ils fournissent un chèque, ou alors ils font un virement... Sinon, il y a de quoi se démettre les épaules, si on doit transporter tout ça !
Poussons plus loin mes calculs : nous gagnons un peu moins de 4000 euros par mois, primes comprises. Je ne sais plus quel homme politique disait qu’il n’aimait pas les riches qui gagnent plus de 4000 euros par mois ? Sans doute qu’il voulait dire à par moi ? Donc je reprends. Si je compte bien, cela représente quelque chose comme 5500 mois de salaire ! Ouf... mais ça fait presque...
Drininininining...
Ah zut, six heures et demie déjà ! L’heure de se lever. Fatiguée, je n’ai pas fermé l’œil de la nuit !

*****
- Non, mais tu as lu le journal ? C’est à peine croyable : un gagnant du loto ne s’est jamais présenté pour recevoir son gain : plus de 22 millions ! Il avait deux mois pour les retirer ! C’est ici, à côté de chez nous, au bureau de tabac, au coin de la rue, chez Lassalle ! Je ne sais pas à quoi ils pensent les gens. Je te prie de croire que si cela m’arrive, le jour même, je rafle tout le magot, je ne laisse rien, même pas la moitié d’une miette, et j’me casse vite fait bien fait !
- Mouais... c’est vrai... tu sais, les gens... Tu m’emmènerais quand même avec toi ?
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