L'orphelinat des ronces

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Coeur veillant, heureux de pouvoir partager mes écrits, je lis toutes les oeuvres avec intérêt et suis enchanté de ces rencontres littéraires. A bientôt sur vos pages  [+]

Image de Printemps 2021

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Evan avait marché trop vite et il commençait à s'essouffler, mais ce fut presque en courant qu'il franchit l'entrée de l'ancien orphelinat, dont les lourdes portes de chênes restaient toujours ouvertes à présent, coincées depuis longtemps par le conglomérat de boue séchée et de feuilles mortes.
Il avait pris l'habitude de se réfugier dans cet endroit désert où sa première rencontre avec Sophie s'était produite. Sa mère le mettait toujours en garde parce qu'il ne se méfiait pas assez des gens :
— Ce n'est pas de ta faute, mais tu ne fais pas attention, et certaines personnes peuvent être vraiment méchantes sans en avoir l'air, tu sais.
Evan était au courant, et au cas où il aurait eu un doute, il lui suffisait de se trouver dans le champ de vision d'Eddy, un type de son collège qui ne manquait pas une occasion de l'humilier devant tous les autres en le traitant de débile profond.
— Sophie ! Sophie, tu es là ? appela-t-il, sa voix résonnant entre les pièces vides et les murs rongés par la moisissure.
Elle fut soudain près de lui, souple et silencieuse, sans qu'il l'ait entendue arriver. Il était presque plus grand de taille qu'elle, mais il avait déjà entendu dire ses parents qu'à quinze ans, il avait la mentalité d'un enfant de huit ans, et même s'il avait des problèmes de compréhension, il avait très bien saisi de quoi il s'agissait.
— Bonjour, Evan, j'étais sûre que je te verrais aujourd'hui, dit Sophie en souriant.
— Je me suis dépêché après les cours, ma mère m'a grondé parce que j'étais rentré trop tard la dernière fois, expliqua Evan.
— C'est vrai, il faut être raisonnable et ne pas l'inquiéter, ce serait dommage de ne plus se voir... et en plus j'ai une surprise pour toi !
Sophie avait pris un air mystérieux qui ravit Evan.
— Une nouvelle histoire ? se réjouit-il.
Sophie lui racontait ce qui se passait du temps où l'orphelinat hébergeait des enfants, et leurs frasques l'amusaient énormément. Elle lui avait détaillé tout le décor de l'époque et il avait très bien pu imaginer à quoi tout ressemblait cinquante ans auparavant. Les premiers temps de leur rencontre, elle lui demandait de ne pas le fixer comme il le faisait machinalement. Mais il avait fini par lui expliquer avec naturel qu'il aimait la regarder parce qu'il la trouvait très belle, ce qui l'avait laissée interdite. Il ne mentait pas, il était sous le charme de ses yeux rouges un peu saillants et de sa peau mauve, ainsi que de ses beaux cheveux noirs et lisses. Lorsque les rayons du soleil baissaient, son profil se faisait plus sombre et sa voix plus rauque, et alors elle le pressait de repartir, mais toujours avec douceur, et en lui faisant promettre de revenir.
— Non, pas une nouvelle histoire, précisa-t-elle, mais tu te souviens que je t'ai dit que tu étais un garçon très spécial, et que c'est pour cette raison que je t'apprécie énormément ?
Evan acquiesça, les gens disaient de lui qu'il était « spécial » avec la bouche un peu pincée et un air désolé – un taré crétin, crachait carrément Eddy — Sophie avait prononcé ce mot comme un compliment et il se sentait intéressant à ses côtés. Il se sentait exister.
— Tu sais que tous les enfants sont partis quand l'orphelinat a fermé, je te l'ai raconté, et je suis restée toute seule ici, enfin presque seule. C'est ça ma surprise, il y a encore ici un petit garçon de huit ans qui s'appelle Roméo, il est très timide, mais il aimerait bien te connaître, si tu es d'accord ?
Evan hocha la tête avec enthousiasme, bien sûr qu'il était d'accord, et maintenant il en brûlait même d'envie.
— Tu sais, il a eu un grave accident et il a honte de son apparence, alors j'espère que tu arriveras à ne pas te montrer trop impressionné, tu crois que c'est possible ?
— Oui, bien sûr, j'y arriverai ! affirma Evan.
— Super, il nous attend dans le dortoir, on y va ?
Evan suivit Sophie avec impatience. Il admirait sa façon de se déplacer, sa longue robe noire balayait la poussière d'un mouvement gracieux, comme si elle flottait au-dessus du sol.
Dans le dortoir, il restait encore quelques lits de fer renversés et des matelas hérissés de ressorts, et un petit garçon se tenait debout, de dos, au milieu de la salle. Il portait un short de pyjama bleu et un tee-shirt blanc auréolé de taches de sang.
— Roméo, appela Sophie d'une voix cajoleuse, retourne-toi ! Evan veut faire ta connaissance...
Le garçon se dandina d'un pied sur l'autre.
— Allez, Roméo, ne fais pas ton timide ! insista Sophie.
Evan avait promis de ne pas être impressionné, il ne cria pas, mais ne put s'empêcher de froncer légèrement les sourcils. Le crâne de Roméo avait une forme anormale, il était écrasé d'un côté, des petits éclats blancs parsemaient ses cheveux blonds, et son œil droit pendait comme un gros grumeau sanguinolent sur sa joue. Evan n'osa pas lui demander si ça lui faisait mal, mais Roméo avait l'air d'aller bien, il était juste un peu intimidé.
— Salut, dit Evan à Roméo. J'ai un trouble du développement.
Il espérait atténuer le malaise de l'enfant en montrant que lui aussi souffrait d'un handicap.
— Salut, répondit Roméo d'une voix hésitante.
— Si on jouait à un jeu ? proposa Sophie. À cache-cache, ça vous dit ?
Evan éprouva une pointe de jalousie : Roméo devait passer tout son temps avec la jeune femme. Mais ce ressentiment fut vite oublié tellement il s'amusa. L'orphelinat était plein de recoins obscurs, et Roméo et Sophie surgissaient aux moments où il s'y attendait le moins, déclenchant des crises d'hilarité qui le faisaient se tordre de rire sur les pavés couverts de gravats. Ils faisaient des grimaces terribles dès qu'ils le surprenaient, et Evan aurait pu en être effrayé, voire traumatisé, mais il n'avait jamais vécu de moments aussi excitants. Il n'avait jamais eu d'amis auparavant et il était rouge de plaisir et haletant, les cheveux collés à son front par la sueur alors que Sophie et Roméo ne manifestaient pas le moindre signe d'essoufflement.
Lorsqu'il rentra chez lui, sa mère était folle d'inquiétude.
— Il fait presque nuit, Evan ! Où étais-tu passé ?
— Je m'amusais, maman, je ne me suis pas rendu compte.
— J'ai eu peur qu'il te soit arrivé quelque chose, tu ne peux pas disparaître comme ça, et d'abord qu'est-ce que tu faisais ?
— Je jouais avec Sophie et Roméo.
Elle ne put s'empêcher de sourire. Voir son fils aussi heureux était un évènement, et ce qui était encore plus extraordinaire, c'était qu'il ait des amis.
— Et pourquoi n'invites-tu pas Sophie et Roméo un après-midi après les cours ? Comme ça, je serais rassurée si je les connaissais.
Evan se doutait que la moindre confidence l'empêcherait de revoir Sophie. Il était peut-être un peu lent d'esprit, mais il comprenait que la mystérieuse jeune femme à la peau violacée et le garçon au crâne défoncé ne pouvaient habiter dans un endroit aussi délabré où rien n'était en état pour dormir ni se faire à manger. Les fois suivantes, il remarqua aussi qu'ils ne changeaient jamais de vêtements. Mais ses deux nouveaux amis lui plaisaient comme ça, et il trouvait Sophie aussi belle qu'une fée, et il n'osait pas le lui avouer.

*

Lorsqu'Evan leur fit part de l'invitation de sa mère, Sophie et Roméo échangèrent un regard embarrassé.
— Il faut qu'on te révèle un secret, maintenant que tu es notre ami, lui dit Sophie. Et aussi parce que demain est un jour important.
Lui aussi était un peu gêné parce qu'il avait apporté quelque chose pour la jeune femme, et il ne savait pas comment le lui donner. Son cadeau était normalement prévu pour le lendemain, le jour de la Saint-Valentin, mais attendre encore vingt-quatre heures lui était insupportable.
Sophie et Roméo paraissaient inquiets, comme s'ils craignaient de lui faire de la peine ou quelque chose de ce genre. Ils se trouvaient dans ce qui avait été la salle de spectacle, assis sur un tas de planches moisies qui avait jadis constitué la scène.
— Avant je... je voudrais te donner un cadeau, Sophie, bégaya Evan.
Il lui tendit le petit flacon d'eau de Cologne à la violette qu'il avait acheté avec son argent de poche. Elle eut le réflexe de s'en saisir, mais se ravisa et approcha son nez du goulot, puis elle fondit en larmes. Evan se décomposa, horrifié de lui avoir causé de la peine, mais Roméo tenta de le rassurer.
— Elle n'est pas triste, ça lui fait plaisir, c'est juste qu'elle ne peut pas sentir, ni les parfums ni rien d'autre.
— Bien sûr, je suis très contente, merci beaucoup, s'empressa de dire Sophie d'une voix étranglée, tu es vraiment adorable, Evan. Et tu sais, même si je ne suis plus capable de sentir les odeurs, j'arrive très bien à les imaginer grâce à mes souvenirs. Et c'est le plus beau cadeau qu'on m'ait jamais fait, je t'assure.
Evan sourit, rasséréné.
C'est alors qu'ils entendirent des éclats de voix en provenance de l'extérieur.
— Je te dis que j'ai vu ce petit trou du cul traîner de ce côté, et je parie qu'il est rentré là-dedans ! piaillait une voix aiguë.
— S'il est vraiment ici, il a commis une grosse erreur. On va voir s'il a peur des fantômes, cet imbécile, ironisa la voix qu'Evan redoutait plus que tout : celle d'Eddy.
— Il faut s'en aller, vite ! s'affola Evan qui avait surtout peur pour Roméo et Sophie.
Roméo, parce qu'il paraissait si frêle et Sophie, parce que c'était une fille. Mais il se retrouva seul, ses deux amis avaient disparu et il se mit à paniquer en entendant les pas résonner dans les pièces désertes. Ils déboulèrent dans la salle de spectacle, Eddy en tête avec son sourire cruel, suivi par Mathias et Hank, ses deux chiens de garde. Eddy croisa les bras et se mit à rire en apercevant Evan figé au milieu de la salle.
— Qu'est-ce que tu fous là, le merdeux ? Tu prépares une comédie musicale ? J'ai toujours su que t'étais une putain de tapette !
— C'est lui qui pue le parfum de gonzesse ? s'exclama Hank.
Evan rougit violemment. Il avait laissé tomber le flacon qui avait répandu l'eau de Cologne à la violette sur le sol. Sa respiration s'accéléra et des larmes de détresse gonflèrent ses paupières.
— Cours, souffla soudain Sophie à son oreille. On est toujours là, mais vous ne pouvez pas nous voir ! Va vite te cacher dans la cuisine, dans le grand placard !
Alors Evan se mit à courir de toutes ses forces, aiguillonné par la peur, tandis qu'une cavalcade furieuse retentissait derrière lui. Il connaissait mieux l'orphelinat abandonné que ses poursuivants parce qu'il y venait souvent et qu'il y avait joué à cache-cache avec ses nouveaux camarades, mais il ne réussit à les semer que de justesse avant de s'engouffrer dans le placard sous l'évier. La porte en fer ne fermait pas complètement et il pouvait apercevoir seulement un coin de carrelage sous la table à manger. Le bâtiment entier était retombé dans un silence inquiétant.
Il perçut une présence près de lui, tapie dans l'obscurité du placard, et il faillit crier lorsque quelque chose effleura sa joue.
— N'aie pas peur, c'est moi, chuchota Sophie. Ils sont tout près, ils vont entrer dans la cuisine d'une seconde à l'autre et ils vont te coincer. Alors je veux te faire un cadeau moi aussi, un cadeau qui va te sauver.
Il sentit un souffle froid effleurer ses lèvres et il se demanda avec surprise si le cadeau de Sophie était un baiser, mais l'air s'infiltra jusqu'à ses poumons, tandis qu'une douleur sourde pinçait sa nuque et que tous ses muscles se raidissaient. Le placard soudain trop étroit l'étouffait. Il s'en extirpa au moment où Eddy et ses deux sbires faisaient leur entrée.
— Ça y est, le jeu est fini mon petit pote, déclara Eddy avec un sourire inquiétant. Et comme on t'a trouvé, tu as droit à un gage ! Alors, réfléchissons, faisons preuve d'originalité...
— Si on trouvait un truc dégueulasse à lui faire bouffer dans cette cuisine qui pue le moisi ? fit Hank en regardant autour de lui.
— Ne dis pas n'importe quoi, s'impatienta Eddy, ça fait presque cinquante ans que cette baraque est abandonnée !
— Et si on l'obligeait à rentrer chez lui à poil ? suggéra Mathias avec une lueur mauvaise dans le regard. Comme ça, il se taperait bien la honte !
Ils hochèrent tous la tête, l'idée parut remporter l'unanimité.
— Allez, enlève tes fringues, le morveux, et décampe d'ici ! Et si jamais j'apprends que tu nous as balancés...
Eddy se rapprocha dangereusement d'Evan, collant presque son visage au sien.
— Je te promets que c'est la chose que tu regretteras le plus depuis ta naissance.
Evan se redressa et fixa Eddy avec colère.
— Eh, il a quoi aux yeux ? s'inquiéta Hank. On dirait qu'il saigne, regardez ! Ses putains d'yeux sont tout rouges ! Il a peut-être une allergie ?
— Qu'est-ce qu'on s'en fout de ses allergies ! s'énerva Eddy. Allez, connard, désape-toi !
Eddy envoya une bourrade dans l'épaule d'Evan pour le forcer à se dépêcher et Evan saisit son cou avec une rapidité surprenante. De l'autre main, il attrapa ses cheveux et tira sa tête en arrière. Eddy tenta de se débattre, mais les doigts d'Evan le maintenaient comme des serres. À chaque ruade désespérée pour se dégager, la prise se resserrait encore, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus qu'un mince filet d'air qui puisse passer dans sa gorge rétrécie.
Hank et Mathias avaient reculé devant le regard flambant de folie de leur victime.
— Et si jamais j'apprends que tu m'as balancé... dit Evan avec un sourire menaçant qui dévoila une rangée de crocs aigus. C'en fut trop pour ses assaillants qui détalèrent avec des gémissements d'épouvante, n'ayant plus assez de souffle pour pousser de vrais cris.
— Bravo, Evan ! s'écria Roméo.
— Qu'est-ce qui m'arrive ? Dites-le-moi ! Je me sens trop bizarre, dit Evan d'une voix blanche.
— Tu te souviens du cadeau que je t'ai fait ? demanda Sophie. C'est ce qui te donne cette impression étrange maintenant, mais ne t'inquiète pas trop, je t'en ai transmis très peu et l'effet va sûrement se dissiper, enfin je suppose. Je n'ai jamais essayé avant et il n'y a pas de notice, mais ça fait partie des choses que tu sais sans qu'on te les ait jamais expliquées, quand tu te retrouves... dans un état comme le mien.
— C'est comme si j'étais différent, s'affola Evan. Est-ce qu'il y a une glace quelque part ?
— Oui, un morceau qui est resté dans un coin de la salle de bain.
Evan poussa une exclamation désespérée lorsqu'il aperçut son reflet dans l'éclat de miroir.
— Qu'est-ce que je vais dire à mes parents quand ils vont voir mes yeux aussi rouges ? Et ces dents de loup-garou ? Ils vont vouloir m'emmener aux urgences !
— C'est pas grave, dit Roméo, je crois qu'ils sont déjà moins rouges que tout à l'heure. Peut-être que dans une heure ils seront redevenus comme avant.
— Peut-être ? C'est tout ce que tu trouves à dire ! s'emporta Evan. Et les autres abrutis ? Ils vont raconter cette histoire à tout le collège et on va encore me regarder comme un monstre de foire ! Putain, mais c'est pas vrai...
— Tu ne te rends pas compte, dit Sophie avec un sourire presque extatique, mais tu es complètement métamorphosé, ta manière de parler est différente. Tu as même un peu grandi. Tu as vraiment l'air d'avoir quinze ans, maintenant, et il y a aussi quelque chose de plus vieux en toi... quelque chose qui date d'un autre siècle... Tu as reçu un peu de l'héritage des créatures du monde subtil ! Il faut que tu saches une chose, on est différents de toi, je pense que tu l'avais déjà compris ?
— Vous avez quoi ? demanda Evan, le cœur battant parce qu'il se doutait de la réponse.
— Demain, ça fera cinquante ans qu'on a quitté ce monde. Tous les deux en même temps. On a été assassinés, Evan.
— Assassinés ? Comment ça ? s'écria Evan, complètement déboussolé.
— Je travaillais comme bonne à tout faire dans cet orphelinat, j'avais dix-huit ans et Roméo huit. Alban Rodin, le gardien de nuit, était un être méchant qui cachait sa haine envers les enfants. Il était à peine plus vieux que moi. Il terrorisait les plus petits en leur racontant des histoires abominables pour qu'ils ne le dérangent pas, et il était brutal avec les plus grands lorsqu'ils se montraient un peu turbulents. Tous les orphelins le craignaient. Il détestait en particulier Roméo, parce que Roméo avait compris sa véritable nature et qu'il avait une façon de le fixer qui le mettait mal à l'aise... Et Roméo avait un petit souci... Il souffrait d'énurésie. Tu vois ce que c'est ? Il faisait pipi au lit, et Alban se moquait ouvertement de lui, pour l'humilier, devant les autres enfants. Une nuit d'hiver où il faisait un froid de glace, Rodin a forcé Roméo à sortir tout nu dans la neige pour le punir. J'ai vu ce qui se passait depuis la fenêtre de ma chambre, je suis descendue et je me suis interposée, j'ai dit que j'allais tout raconter et qu'il serait renvoyé. Rodin m'a attrapée par le cou, il a serré, et je suis morte entre ses mains. C'est pour ça que j'ai... cette figure et ces yeux horribles. Mon apparence lorsque la vie m'a quittée.
— Tu me plais comme tu es, assura Evan en prenant la main de Sophie, mais il ne rencontra que le vide.
— Tu es tellement merveilleux... soupira Sophie, merci, merci pour tout ce que tu nous apportes.
— Que s'est-il passé ensuite ?
— Rodin a frappé Roméo à coups de poing, jusqu'à ce qu'il s'évanouisse, puis jusqu'à ce que quelque chose se brise dans son cerveau. Il y avait tellement de sang... J'étais morte et je pouvais tout voir de ce massacre ! Ensuite, il a transporté nos cadavres dans le poulailler, la paille a vite pris feu. L'enquête a conclu à un incendie accidentel causé par une cigarette mal éteinte. Personne ne s'est soucié du fait que ni Roméo ni moi ne fumions. Rodin a été renvoyé pour défaut de surveillance, et l'affaire s'est arrêtée là.
Evan serrait les poings, consterné par ce récit.
— Tu peux nous aider, dit Sophie.
— Bien sûr, dis-moi ce que je dois faire.
— Rodin revient tous les ans sur les lieux de son crime. On ne s'est jamais montrés, ça servirait à quoi ? On ne peut rien faire aux vivants...
— Ça pourrait lui foutre une si grosse trouille qu'il mourrait d'une crise cardiaque ?
— Oh non, ça ne suffirait pas, il est le mal incarné. Peut-être même que ça lui ferait plaisir de voir qu'on est coincés ici pour toujours... Tu sais, c'est l'enfer pour nous. Moi je ressens toujours ce froid intense qui craque dans mes os, et ces ténèbres qui nous entourent... je souffre tellement... Je ne supporte plus ce tombeau. Et savoir que ce salaud reste impuni. Il peut vivre, lui. Et moi, je ne peux même pas sentir le parfum des violettes.
— Dis-moi ce que vous attendez de moi, répéta Evan. Je ne laisserai personne te faire de mal, je... je t'aime, Sophie.
Roméo rougit et s'éclipsa.
— Toi tu peux l'atteindre, tu peux le tuer. Si tu y parviens, tu nous auras vengés, et enfin nous pourrons reposer en paix. Tu nous libèreras de ce monde qui est devenu notre prison.
— Mais où est-ce que vous irez ?
— Je ne sais pas, mieux vaut n'importe où d'autre qu'ici, je t'assure, dit amèrement Sophie.
— Et je ne te verrai plus ? s'alarma Evan.
— Oui, c'est vrai, tu ne pourras plus nous voir. Mais tu ne veux pas que je souffre encore pendant des siècles, si ?
— Alors c'est pour ça que tu as voulu que je sois ami avec vous, pour vous libérer de votre malédiction ?
Evan avait soudain l'air abattu et amer.
— Dès que je t'ai vu, j'ai su que tu étais différent, expliqua Sophie. Une fois, Roméo a voulu se rendre visible à une femme. Elle est partie en hurlant et depuis toutes ces années, des gens viennent visiter l'orphelinat hanté. Il s'en veut, il croit que ça l'a rendue folle. Mais toi, Evan, j'ai senti que tu pourrais comprendre.
— Parce que je suis un cinglé, un putain d'autiste, c'est ça ? Une pauvre tache qu'on peut manipuler ?
— Ne dis pas ça, tu sais que je t'aime moi aussi, tu dois le sentir dans ton cœur. Je ne t'utilise pas, je te fais confiance.
— C'est vrai, Sophie ? Tu m'aimes aussi ? s'émut Evan.
Elle n'avait pas besoin de répondre, son regard était assez éloquent.
Lorsqu'il rentra chez lui, sa mère poussa une exclamation de surprise :
— Mais qu'est-ce que tu as, Evan ? Tes yeux ? Et ton visage !
— Tu ne sais pas ce que c'est une conjonctivite, maman ? répliqua-t-il avec mauvaise humeur.
— Il faut tout de suite qu'on aille aux urgences ! Patrick ! Ton fils a un gros problème !
— J'ai pas de problème, je vais très bien, souffla Evan. J'ai juste besoin de me reposer.
— Evan... qu'est-ce qui t'arrive ? Tu as l'air différent... s'étonna sa mère.
— T'as aucune raison de t'inquiéter, maman, fous-moi la paix, je vais me coucher.
Evan adressa un sourire radieux à sa mère, et elle en fut interloquée.
— Je crois que c'est une poussée de croissance, dit le père d'Evan une fois que son fils fut dans sa chambre.
— Une poussée de croissance en vingt-quatre heures ? lui fit remarquer la mère.
— Tu as entendu sa façon de te parler, et il a l'air plus grand. Il est train de changer. On demandera un rendez-vous avec le neuropsychiatre demain. Mais tu te souviens de ce qu'on nous avait dit ? Qu'on ne savait pas d'où provenait son trouble du développement, mais qu'il était possible qu'un beau jour il disparaisse comme ça. Et je suis sûr que c'est ce qui est en train de se passer.

*

Le quatorze février, aux alentours de minuit, Evan s'éclipsa de chez lui par la porte de derrière qui donnait sur le jardin, une heure après que ses parents se soient couchés.
— Alors je vous verrai plus jamais après ? demanda Evan.
— C'est vrai, admit à nouveau Sophie.
— Vous êtes mes seuls amis, s'attrista Evan.
— Mais tu en auras d'autres. Avec ce que je t'ai transmis en plus aujourd'hui, tu vas pouvoir enfin vivre sans craindre le regard des gens. Tu pourras te marier, avoir des enfants. Et peut-être que de temps en temps tu penseras que c'est grâce à moi, alors je serai toujours un peu là, près de toi.
— Mouais. Super, laissa tomber Evan.
— Surtout, ne rate pas Rodin, parce lui ne te ratera pas. N'aie pas une seule hésitation, c'est très important ! Promets-le-moi. Et n'oublie pas que pour que la malédiction soit brisée, il doit mourir ici, sur le lieu de ses crimes...
Des pas résonnèrent dans la cour et un sifflement joyeux s'éleva.
— Je suis avec toi, chuchota Sophie avant de disparaître.
— Moi aussi, je ne te quitterai jamais.
Evan serra le couteau qu'il tenait dans sa main tandis que Rodin entrait dans l'orphelinat.
— Salut, bande de sous-merdes ! Devinez qui vient vous rendre visite ! beugla Rodin d'une voix enivrée.
— À qui tu crois parler ? demanda calmement Evan.
Rodin eut un hoquet de surprise.
— Qui t'es toi ? Qu'est-ce que tu fous là ?
— Je suis au courant de tes meurtres. Tu as étranglé Sophie et tu as fracassé le crâne de Roméo, et c'est toi qui as mis le feu au poulailler. Tu les as tués tous les deux.
— Qu'est-ce que tu baves, pauvre taré ?
Rodin semblait autant déstabilisé que furieux. Il avait dû être athlétique plus jeune, et même à soixante-dix ans, il avait conservé une carrure féroce. Mais les yeux rouges et les mâchoires disproportionnées d'Evan le rendaient moins sûr de lui.
— Tôt ou tard, les saloperies qu'on a faites nous rattrapent, dit Evan.
— Qu'est-ce que tu veux ? T'es défoncé ou quoi ?
Evan ouvrit la main pour montrer qu'il était armé.
— Tu crois que tu me fais peur avec ton canif ? ricana Rodin en reculant tout de même.
Evan lui tendit alors le poignard.
— Tue-moi, ou j'irai tout dire aux flics.
— Non ! hurla Sophie. Qu'est-ce que tu fais ?
Rodin fit un bond en arrière en apercevant la jeune femme.
— Mais qu'est-ce que... bredouilla-t-il, complètement terrorisé cette fois.
— Vas-y espèce d'enfoiré ! cria Evan. Tue-moi ou je te jure que tout le monde saura ce que tu as fait !
Après quelques secondes de sidération, son regard vacillant allant de Sophie à Evan, Rodin saisit le couteau et le planta dans la poitrine de ce dernier, en plein cœur.
— Mais pourquoi ? Pourquoi ? sanglota Sophie en tombant à genoux.
— Je veux rester avec toi, où que tu ailles je veux être près de toi, murmura Evan dont le sourire exhalait de petites bulles de sang rose.
— Mais je t'avais dit... je t'avais dit que je serais toujours là, auprès de toi, pleura Sophie.
— Oui et je t'ai cru, et toi aussi, il faut que tu me fasses confiance, dit Evan péniblement sans cesser de sourire. Je t'ai promis que je ne te quitterai jamais.
Il se redressa et se jeta sur Rodin, mettant ses dernières forces à planter sa mâchoire de loup dans son cou, d'où il arracha un gros quartier de chair qu'il recracha avec dégoût. Déjà, ses jambes ne le portaient plus, et il tomba lui aussi à genoux, face à Sophie qui se tordait les mains de désespoir.
Rodin profita de ce que leur attention était détournée pour s'enfuir, en pressant fébrilement l'une de ses grosses mains contre son cou d'où jaillissait le sang. Il s'en sortait toujours. Ça faisait plus de cinquante ans qu'il s'amusait avec la mort, la sienne et celle des autres. Il se hissa sur le siège de son quatre-quatre en grognant. Des petites mouches voletaient devant ses yeux et il avait un goût amer sur la langue, mais l'hôpital n'était qu'à dix minutes. Il déclencha le contact et embraya la première tout en continuant à appuyer sur sa chair meurtrie avec un chiffon sale trouvé dans sa boîte à gants. Au moment où il sortait de l'ancien parking au bitume craquelé de l'orphelinat, Roméo surgit dans la brume lumineuse de ses phares, provoquant un freinage brutal par réflexe. Rodin jura et appuya sur l'accélérateur, s'attendant à un choc lorsque l'avant de sa voiture heurterait le gamin. Mais il fut surpris de ne rencontrer aucun obstacle et déboula dans la rue un peu trop vite. Sa blessure se mit à palpiter comme si les dents d'Evan étaient encore en train de la fouiller et il hurla de douleur juste avant que la Jeep soit percutée par un van. Tout l'avant de son corps massif sauta du siège et sa tête s'encastra dans le pare-brise. Personne ne sut jamais que la morsure s'était propagée comme un éclair venimeux de son cou à son thorax et que ce fut ce qui le terrassa au final.
— Rodin a tué Evan, dit Roméo avec admiration. Il est avec nous, maintenant.
Sophie eut un sourire triste. Rodin était mort après Evan, et il avait réussi à quitter l'enceinte de l'orphelinat. La malédiction ne serait pas brisée, même si elle avait la consolation de ne plus jamais revoir son meurtrier.
Elle se pencha au-dessus d'Evan pour recueillir son dernier soupir et insuffla le souffle froid de son amour sur ses lèvres.

*
— C'est flippant, pouffa la fille pour cacher son stress.
— Ouais, c'est dommage parce que les tagueurs ont tout bien pourri, déplora le garçon en shootant dans une bouteille de bière vide.
Le verre ricocha bruyamment sur les pavés. La lueur de leurs portables projetait leurs ombres étirées sur les murs fissurés.
— Tu sais pourquoi on dit que c'est un orphelinat hanté ?
— Des jeunes ont vu un gamin avec le crâne complètement défoncé il y a longtemps, dans la salle de jeu... Il avait la tête pleine de sang.
— À ton avis, elle est où la salle de jeu ? demanda la fille avec excitation.
— Je suis déjà venu, c'est par là, je crois...
Ils avancèrent avec précaution sur le sol couvert de graviers qui crissaient sous leurs chaussures.
La fille éclaira le plafond délabré qui laissait entrevoir les étages supérieurs et une partie des escaliers et, beaucoup plus haut, un morceau de ciel irradié par les rayons de lune.
— C'est plutôt glauque, pour une Saint-Valentin ! plaisanta la fille qui était pourtant enchantée de se trouver là.
— J'espère que ma surprise te plait, sourit le garçon.
Ils étaient arrivés dans la salle de jeu où il y avait bien longtemps que la scène destinée aux spectacles de fin d'années des orphelins s'était effondrée. Il n'en restait plus une seule planche, il y avait seulement un vieux matelas en partie calciné, abandonné dans un coin par des squatters.
— Il commence à faire froid, frissonna la fille en ramenant les pans de son gilet sur sa poitrine. Le garçon passa son bras autour de ses épaules et l'instant se figea dans un romantisme gothique. Ils se regardèrent avec une tendresse timide et leurs sourires se changèrent en hurlements lorsque Sophie et Evan apparurent devant eux, se tenant par la main. C'est de cette façon que naquit la légende de la fiancée bleue et de son fiancé aux yeux rouges de l'orphelinat des Ronces, qui apparaissent aux yeux des curieux le soir de la Saint Valentin.
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Joëlle Brethes · il y a
Une sacrée atmosphère ! La malédiction n'est pas brisée mais une vie outre-tombe se poursuit pour Evan et Sophie...
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Carl Pax · il y a
Merci de ta visite et de ta lecture Joëlle :) Oui, une "vie" de fantômes, une ambiance qui perdure. Moi j'aurais bien aimé entrer dans cet orphelinat (mais pas tout seul) :))
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Marie Quinio · il y a
Ah ben sympa l'ambiance ici, dites donc ! Bon je ne suis pas trop hémoglobine je tombe direct... J'aime beaucoup le changement au début de la dernière partie qui fait retomber la tension (c'est moi la fille qui pouffe nerveusement ;)
(au fait je suis arrivée au bout de votre page, Carl, allez allez on s'y remet maintenant, j'attends la prochaine publication !)

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Carl Pax · il y a
mais dites-moi, j'ai eu le plaisir de lire récemment un baiser d'Halloween qui n'épargnait guère les sensibilités 😜 Je crois que vous vous y connaissez parfaitement en ambiances, Marie :)) Et vous savez, dans les films d'horreur, les filles qui pouffent nerveusement finissent par devenir les vraies héroïnes survivantes ! Un grand merci pour être venue lire L'orphelinat et pour votre appréciation que j'aime beaucoup :)
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Marie Quinio · il y a
oui j'ai écrit sous la pression, challenge oblige ;) (mais j'avoue j'ai adoré cette ambiance un peu flippante, je retenterai ce thème j'espère). Bon, merci pour l'héroïne, je ne regarde jamais de films d'horreur, impossible, mais il me semble que c'est toujours la blonde qui se fait tuer en premier ;)
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Carl Pax · il y a
Les blondes dans les films d'horreur d'il y a une ou deux décennies sont souvent représentées à tort comme des nunuches, sauf dans les films d'Hitchcock (mais qui sont plus des thrillers, c'est vrai)
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Marie Quinio · il y a
ouf ;))
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Hans Helskald · il y a
J'ai vraiment adoré, une très belle histoire qui nous rappel que, parfois, ce ne sont pas les choses effrayantes tapis dans l'ombre qui sont les véritables monstres.
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Carl Pax · il y a
Merci beaucoup Hans d'avoir lu et apprécié ce texte, qui en plus est assez long ! Je suis content qu'il vous ait plu, parce que j'aime écrire sur l'ambiance des maisons hantées 🙂

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