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109 voix

FINALISTE
Sélection Public

1 – Nulle part, le 23 novembre 1976
14 h 40

Je vais sans doute mourir bientôt. M’en fous. Ça ne m’empêche pas, des fois, la nuit, de monter sur le tabouret et, des fois aussi, de m’endormir à force de regarder le ciel par la fenêtre. C’est bizarre, mais je ne suis jamais tombée. D’autres fois, pour faire semblant de croire à quelque chose, je lèche les barreaux en me disant qu’ils vont finir par s’effacer. Il m’arrive de les lécher une bonne trentaine de minutes. À la fin, j’ai l’impression que ma langue est en fer tellement je sens comme un épais tapis de métal dessus.

Oui, je vais sans doute mourir bientôt et, en plus, je pue. Certains jours, je ne sais pas pourquoi, ça me fait rire de puer comme ça. Quand je ris, j’ouvre la bouche toute grande pour que mes dents pourries prennent l’air. J’aime bien cette odeur de rat crevé qui monte jusqu’au plafond. Blafard, le plafond. Et sur l’ampoule, il y a un gros tas de mouches cramées. Tant mieux. Comme ça, ces cadavres collés les uns aux autres ou qui se grimpent dessus, ça me fait une lumière tamisée.

Même si, bien sûr, cela m’arrive, je n’aime pas sortir. Non, je préfère bouffer la peau des jours, assise en tailleur sur mon lit. Là, invariablement, chaque jour à treize heures et des poussières je ferme les yeux pendant dix minutes environ et je vois ma sœur Noria danser dans ma tête avec des talons aiguilles. Elle danse toujours un flamenco, quelque chose de sauvage et désespéré qui m’incendie les oreilles et me laisse très vite un goût de sang dans la bouche. Ce bruit violent de talons répété à l’infini est une torture, mais bon, personne ne m’oblige à subir ça. Non, personne. Sauf moi.

Plutôt que de me laisser piétiner les tympans tous les jours à treize heures quelque chose, je me dis parfois que, à cette heure-là, et même si je n’aime pas ça, je ferais mieux de sortir et d’aérer un peu ma peau qui pue. Là, en marchant, je compterais lentement jusqu’à, disons, six cent soixante-dix avant de rentrer me préparer une chicorée noisette avec trois biscuits LU et un soupçon de confiture d’orange. Après ce goûter divin que je prends tous les après-midi, je sais que je tiens jusqu’à treize heures et des brouettes le lendemain sans avoir cet oppressant besoin de fermer les yeux pendant plusieurs minutes. Comme ça, je ne risque pas de voir Noria me tordre les nerfs dans tous les sens. Et la nuit, quand je dors à poings fermés, elle n’est jamais là. Ou alors je ne m’en souviens pas, mais j’en doute. On n’oublie pas ces talons aiguilles qui vous dévastent la tête et ce regard avec un grand rire noir dedans.

Le matin, elle ne danse pas non plus. J’ai vérifié au moins une quarantaine de fois il y a longtemps. Maintenant, je ne contrôle plus et j’attends seulement treize heures et quelques pour fermer les yeux et voir Noria. C’est donc bien à cette heure-là que je devrais sortir. Oui, je sais, mais je répète que je n’aime pas ça. Les rares fois où je suis dehors, j’ai toujours peur, après lui avoir fait prendre l’air, de perdre mon odeur. J’ai peur aussi d’être un peu trop vivante, un peu trop remplie d’oxygène. Des fois, ça me donne envie de vomir. Parfois, je sens aussi du moche qui monte en moi. Pour un peu, j’insulterais les oiseaux ou La Gralin qui traine son ennui et sa morgue dans la cour.



17 heures 50

Je suis fatiguée de tourner tout ça dans ma caboche et, finalement, je ne suis pas plus avancée. Je vais mettre une chape d’oubli là-dessus pendant quelques jours puis je déciderai de fermer, ou non, ma tête à Noria. Bien sûr, je sais que, quelle que soit ma décision, mon sang va se figer comme une vieille soupe. Je déteste ça. J’ai l’impression que mes nerfs et mes os sont, soudain, de vieux sarments pétrifiés. Je sais aussi que je risque de cracher plusieurs fois sur les murs. C’est ma façon de me détendre après un moment difficile, mais parfois, je préfère m’asseoir sur la cuvette des toilettes en récitant à voix haute du Prévert ou du Claudel.

En tout cas, même si je n’ai pas vu ma sœur en chair et en os depuis près de trois ans, la seule chose dont je sois sûre, c’est son besoin sauvage et impérieux de me haïr. Me haïr pour survivre. Oui, survivre depuis ce jour un peu singulier où elle n’a pas pu me terrasser. Pas pu supporter mon calme, mes mots presque silencieux et ce sourire bêtement heureux, soulagé. Tout ça qu’elle n’aurait, de toute façon, jamais pu faire vaciller, même en me promettant de s’immoler au milieu du salon. Je me souviens, le seul petit regret que j’ai eu ce jour-là est de n’avoir pas pu aller au cinéma du Grand Rex voir L’Affaire Dominici. Oui, parce que j’adore Jean Gabin et les caramels Dupont d’Isigny à l’entracte.

Ce fameux jour, le 21 décembre 1973, Noria est rentrée un peu après 13 heures. J’écoutais un disque des Beatles. Elle portait ma jupe rouge cerise, celle avec des notes de musique dessus. Cela m’a surprise, car elle la détestait. Quand j’allais voir maman rue Montorgueil, je mettais souvent cette jupe avec mon pull en mohair bleu et chaque fois qu’elle était dans sa loge, la concierge me disait que j’étais ravissante et mieux habillée que ma sœur. Je ne répondais rien. Je me fendais seulement d’un sourire anémique. Un sourire qui voulait dire « Occupez-vous de vos oignons, vieille vipère ! ». Puis je montais lentement l’escalier jusqu’au deuxième étage. Là, les jours où je venais, maman laissait toujours entrouverte la porte de son appartement. Ma soeur, elle, devait sonner.

Je me souviens que Noria s’est allumé une cigarette et qu’elle a fredonné la chanson des Beatles avant de me dire qu’elle revenait de chez « l’autre ». Elle appelait souvent maman comme ça et ça, depuis des années. Puis elle m’a dit qu’elle l’avait tuée d’au moins douze ou treize coups de couteau, peut-être plus. Enfin, pour mieux savourer son triomphe, elle a rajouté d’une voix douce et tremblante que j’étais foutue et que j’allais bientôt rejoindre « l’autre » vieille saleté. C’est à ce moment-là que j’ai mis la face B du disque des Beatles. À ce moment-là aussi que j’ai compris pourquoi Noria portait ma robe rouge cerise. Alors, pour la remercier – oui, j’ai bien dit la remercier – je lui ai offert un vrai sourire et tandis qu’elle tirait comme une malade sur sa cigarette, je lui ai dit qu’elle devrait écrire des polars plutôt que de végéter au rayon jardinerie des Galeries Lafayette. Là, franchement, j’ai cru qu’elle allait me sauter à la gorge tellement mon calme et mon sourire nu la dépeçaient. Bon, c’est vrai qu’après le massacre de maman et, sans doute, la parfaite mise en scène de ma chère jumelle monozygote*, hurler eut été légitime. Oui, hurler, puis paniquer. Puis peut-être jeter, affolée, quelques affaires dans un sac de voyage et sauter dans un taxi en bredouillant je ne sais quelle adresse au chauffeur. Oui, bien sûr, mais moi, Lorima Rainer, je me suis contentée de regarder tranquillement Noria ôter ma jupe tachée, ici et là, de sang pourpre. Je l’ai regardée ôter aussi son pull en mohair bleu, le même qu’elle m’avait offert quelques mois plus tôt, comme ça, sans raison apparente, un de ces jours très rares où nous flânions ensemble dans l’île Saint-Louis.

Avant qu’elle n’aille se changer dans sa chambre ou d’abord prendre une douche, elle m’a jeté ma jupe à la figure et m’a répété que j’étais foutue. Puis elle a eu un petit rire acide, a écrasé, soudain, le disque des Beatles avec mon gros cendrier en céramique, et sans doute a-t-elle cru me crucifier avec cette tirade venimeuse :
— Va faire croire à cette connasse de concierge que c’est moi qu’elle a vue avec ta jupe ridicule et mon mohair classieux ! Moi, la vieille, elle me reconnaît à mes jeans tâchés à l’eau de javel, mes baskets de toutes les couleurs et ma grosse croix bleue autour du cou ! Et comme on a exactement la même gueule, ma petite monozygote d’amour, tu sais bien que personne ne peut nous distinguer ! Eh oui, même gueule et même ADN, c’est pas beau ça. Il n’y avait que l’autre allongée dans son sang qui nous reconnaissait.
Puis ma jumelle a marqué une pause très brève avant de rajouter :
— Elle va te coûter perpète ta robe rouge de merde ! Et ton mohair qui m’a coûté la peau des fesses aussi ! Ben oui, qu’est-ce que tu crois, la bignolle* va causer aux flics, et deux fois plutôt qu’une ! Quand elle m’a vue passer tout à l’heure, elle m’a lancé avec son air de fouine « Vous êtes très élégante Lorima ». Pour finir, Noria m’a, de nouveau, balancé ce mot qui lui plaisait tant, mais trois fois : 
— T’es foutue, foutue, foutue !
Après, en tremblotant, elle s’est enroulée dans le plaid du canapé. Là, bien sûr, j’ai vu que son regard était sale, mais surtout perdu. Un regard de naufragée.

Pendant cinq secondes, j’ai trouvé un peu moche que ce disque des Beatles soit cassé. Oui, c’est ce que je me suis dit en versant les morceaux de vinyle dans une petite corbeille de bureau, juste avant de répondre à Noria :
— Foutue me dis-tu ? Oui, si tu veux ma petite souris, mais il n’y a rien de grave là-dedans, non, rien de grave du tout.
Je crois que c’est à cette seconde précise qu’elle m’a vraiment haïe. Oui, là, devant mon détachement de tout et ce rien très calme et très doux qui flottait sans doute dans mes yeux. Là que, impuissante, elle a peut-être compris que cette haine sauvage allait la submerger, puis se répandre et puer partout en elle. Oui, cette haine que jamais elle ne dompterait. Cette haine comme une danse de mort effrénée.

En même temps que j’ai posé sur l’électrophone un disque sublime de guitare flamenco, je me suis quand même dit qu’à force de dévaster Noria par sa crasseuse indifférence, maman avait fait le mauvais choix. Oui, parce que moi, pendant plus de trente ans elle m’avait gavée d’un amour écœurant et stupide, que je dégueulais souvent dans les chiottes, la nuit, en priant Dieu que tout ce cirque s’arrête. De son côté, Noria-la-rayée se rongeait sans doute le ventre en cachant ses larmes et stockait, jour après jour, ses petites fioles de haine. Sûr que dans sa tête d’inutile, ça devait ressembler à un jardin pourri de ronces ou à une citadelle de boue fétide.

Durant ces trente-quatre années jusqu’à ce 21 décembre 1973, je suis toujours restée dans mon coin. Oui, toujours. J’ai laissé ma sœur et maman se dépatouiller avec leur vide. Moi, je n’étais pas dans cette vie grotesque et lamentable. Non, moi j’étais toujours ailleurs. Je ne sais pas où, mais ailleurs. Et j’attendais je ne sais pas quoi. Peut-être rien ou, si ça se trouve, que maman meurt écrasée par un camion. Ou encore que quelqu’un la tue quand elle prenait, devant la télé, sa tasse de chicorée-noisette avec un biscuit Lu et un peu de confiture d’orange. Oui, c’est peut-être ou même sans doute ça que j’attendais. Alors, bien sûr, ce 21 décembre il y a presque trois ans, c’était Noël avant l’heure. Pour un peu, j’aurais presque embrassé Noria. Oui, histoire de la remercier d’avoir tout planifié pour m’ouvrir la porte à une vie de recluse pendant vingt ans ou, qui sait, jusqu’au jour de la guillotine. Franchement, les deux m’allaient très bien. Le seul petit regret, c’est que ma monozygote n’avait pas supprimé maman quand elle savourait sa chicorée noisette devant la télé, mais au moment du bénédicité. J’aurais, c’est vrai, préféré que notre mère nous quitte en vivant, comme elle me le disait parfois, le meilleur moment de sa journée. Mais bon, quand après sa douche, et alors que je ne lui demandais rien, Noria m’a dit que, avant de mourir, « l’autre » était de très mauvaise humeur à cause de sa télé qui ne s’allumait plus, mon petit regret s’est vite envolé.



2 – Nulle part, le 3 décembre 1976

Cela fait six jours que ma condamnation à mort a été prononcée par la Cour d’Assises de Versailles. Il était dix-neuf heures dix. Je m’en souviens parce que, sitôt l’annonce du verdict, j’ai regardé la montre de mon avocat. J’ignore pourquoi j’ai fait ça. En tout cas, vu l’heure, je n’étais pas sûre d’avoir un plateau-repas en rentrant. J’avoue que ça m’a contrariée, car j’avais très faim. En plus, le jeudi soir c’est le jour des bolognaises et j’adore ça. Mais ce qui m’a le plus dérangée dans cette journée interminable, c’est de supporter l’odeur d’eau de Cologne du jeune et beau gendarme qui était à ma droite. Bon, je suis sûre que mon odeur a dû, elle aussi, lui torturer les naseaux. C’est une odeur âcre, subtilement toxique. Une odeur souterraine et funèbre qui, malgré la douche deux fois par semaine, s’est installée peu à peu sur mon visage et mes mains. Oui, je pue la rouille, la rouille des jours. Et comme je l’ai déjà dit, je pue aussi des dents.

J’allais oublier Noria. Cela faisait presque trois ans qu’elle ne m’avait pas épluchée du regard. Sans doute m’a-t-elle trouvée bien laide avec mes dents pourries et ma peau ruinée. Curieusement, je ne l’ai vue que deux fois durant les six jours de procès. Je crois qu’elle n’a pas beaucoup changé. Bon, je l’ai si peu regardée que je dis ça peut-être un poil trop vite. Juste avant la sentence, j’ai quand même remarqué sa nouvelle couleur de cheveux. Ce brun caramel lui donnait, du moins l’ai-je cru, un air moins sévère, presque à l’orée d’une possible douceur. Et puis, j’ai vu son sourire coupant après le verdict. C’était un sourire comme une ronce, un sourire tranchant où la haine avait encore soif. Soudain, le brun caramel n’était plus que le paravent d’une vie de naufragée. Enfin, pressée de retrouver le fourgon cellulaire, j’ai demandé au beau gendarme de me passer les menottes puis j’ai regardé brièvement Noria une dernière fois en pensant très fort à mes spaghettis bolognaises et, sans savoir pourquoi, un peu à maman. J’ai pensé aussi au lendemain et à ma possible première sortie en cour de promenade, à 13 heures. Oui, j’allais peut-être vivre ça pour éviter d’être assise en tailleur sur mon lit et de voir Noria danser dans ma tête. Là, je me suis dit que, tout en marchant dans cette cour sordide aux murs blindés de barbelés, je fermerais peut-être les yeux, histoire de voir ce qui allait se passer. Enfin, j’ai pensé à La Gralin. Cette matonne* à la peau grise et au regard intraitable ne me voit que deux fois par semaine en promenade, mais le matin, à dix heures. Sûr que là, elle allait se demander ce que je foutais dans la cour à une heure de l’après-midi. Sûr aussi qu’elle allait fouiller mon regard avec ses yeux de truie et me faire des réflexions stupides sur un ton suspicieux.

Quand j’ai regagné ma cellule à vingt heures et des poussières, il y avait sur la petite table scellée au mur un plateau-repas, mais sans bolognaises. Non, il n’y avait que de la soupe froide et figée où se débattait mollement un cafard couché sur le dos. Finalement, c’est lui que j’ai avalé puis, après m’être brossée les dents, je suis montée sur le tabouret et j’ai commencé à lécher les barreaux de la fenêtre. Cela n’a pas duré longtemps, car j’étais fatiguée. Il faut dire que la journée avait, tout de même, été un poil pénible. Surtout à cause de l’infâme parfum de mon mignon petit flic, et un peu à cause de ces interminables bavardages dans la salle d’audience.

Même jour, nulle part, 3 heures 16 après le verdict.

Voilà. C’est quand ils voudront. Je suis prête. Prête à être gommée, à respirer du rien dans l’improbable silence de la terre. Prête à quitter mon odeur de rouille, le goût de métal sur ma langue lécheuse, et ce sourire absent quand, parfois, je vois toutes ces peaux nues dans des chambres soignées et lumineuses. Des peaux d’hommes que je n’ai jamais touchées ni caressées. Des peaux rêvées, des peaux de vent. Oui, je suis prête pour le petit matin coupant et la dernière clope. C’est bien ainsi, car je suis à ma place : à la lisière du vide, comme depuis toujours. Sauf que là, c’est la der des ders. Pourtant, il y a une chose, une seule, que je regretterai, c’est mon nom : Rainer. Lorima Rainer. Quelquefois, je me dis que ce nom-là, j’aurais peut-être pu en faire quelque chose de bien. Quelque chose qui inspire une joie silencieuse, mais puissante. Oui, des fois je me dis ça et, pendant une trentaine de secondes, je répète inlassablement mon nom dans ma cellule, à voix haute.

3

Avec ce quelque chose de forcé, mécanique et terriblement vide qu’il porte en lui depuis des lustres, il me sort par les yeux. Oui, chaque fois que je l’entends, il me débecte. Ce matin, c’est lui qui m’a réveillée. En fait, je le trouve sale. Sale parce que faux. Mais bon, je ne dis rien. C’est inutile. Cela évite un long silence venimeux que l’autre ne manquerait pas de me jeter à la gueule. Il n’y a qu’avec moi que l’autre fait ça. Oui, elle adore me jeter du silence à la gueule. Du silence avec une odeur de pourriture dedans.

Donc oui, c’est le rire de l’autre qui m’a réveillé. J’ai tout de suite su qu’il venait du salon et que, tout en sirotant sa chicorée noisette, Noria se farcissait d’un air absent les sornettes de la vieille tordue. La vieille tordue de la rue Montorgueil. L’autre. Celle qui, sans que je sache pourquoi malgré mes larmes et mes multiples assauts passés, ne me regarde ni ne m’écoute presque jamais depuis trente-sept ans. C’est à se demander pourquoi je suis restée dormir chez elle hier soir avec ma monozygote. En même temps, si j’étais rentrée, pas sûr que j’aurais vécu ce rêve de dingue, cette grande foire aux illusions, cet hallucinant délire gémellaire. Non, pas sûr.

Quand je vais raconter cette mémorable valse d’inepties à Noria, c’est un coup à la dégoûter de continuer ses cours de flamenco avec « La Gralin », comme elle l’appelle. Des fois, elle la surnomme aussi la matonne à cause de son côté aboyeuse qui lui donne un visage gris et le regard intraitable. Mais elle n’est pas mauvaise, Mireille. Je la connais bien. Et tout le monde dit que c’est une bonne prof. Noria le dit aussi.

Bien sûr, je rigolais. Ma petite monozygote n’arrêtera pas le flamenco. Elle aime trop ça. Tout comme la chicorée noisette, les biscuits Lu, et les Beatles. Et moi, peut-être qu’elle m’aime un peu de temps en temps. Oui, peut-être. Je ne sais pas. Tiens, je lui demanderai tout à l’heure, quand l’autre sera partie me débiner chez la concierge. Après, même si elle me dit qu’elle ne m’aime pas, je lui proposerai de faire les boutiques et je l’inviterai à déjeuner au Tabou-tabou. On mangera des bolognaises et une glace au caramel. Je sais que ça aussi, elle en raffole.

_____

Monozygote : jumeaux issus du même œuf
Matonne : gardienne de prison
Bignole : une concierge


A Romane, ma pluie, mon or, à tout jamais...

PRIX

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Finaliste

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CLASSEMENT Nouvelles

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Nelson Monge · il y a
une histoire prenante remarquablement écrite. Mes voix.
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M. Iraje · il y a
Un grand moment de silence quand les mots manquent pour écrire un commentaire censé être intelligent. C'est ce que je t'offre, accompagné de 5***** et d'un vrai coup de ♥♥♥.
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Jeanne · il y a
L’histoire singulière de Noria et Lorima Rainer, deux sœurs jumelles, deux prénoms à la consonance proche, la résonance similaire. Un chemin de vie mouvementé, un parcours étrange et singulier que celui de ces jumelles qui, tels des photons jumeaux, sont en temps normal, en général et en particulier liées à la vie, à la mort, soudées entre elles comme les dix doigts de la main. Deux visages, deux silhouettes, deux personnages qui se ressemblent comme deux gouttes d’eau, deux personnalités distinctes qui oscillent entre ange et démon.
Si le cynisme l’emporte chez Noria, le plus troublant, déroutant, déstabilisant chez Lorima, c’est ce détachement, cette distance, c’est cette indifférence aux événements, aux choses et aux gens, qui (me) renvoie à l’étranger de Camus.

Après le passage à l’acte, suite à l’homicide de leur mère, le verdict est tombé, la sentence annoncée, Lorima est prête pour l’échafaud, à endosser l’habit du condamné, à assumer sans mot dire le crime sanglant, terrifiant de son alter ego, subir le tranchant effilé du couperet.
Le spectateur s’attend au clap de fin, au tomber final du rideau, contre toute attente, le moteur continue de tourner, la séquence de défiler, l’action de se poursuivre, les coulisses de s’animer. Au chapitre 3, j’avoue que j’ai perdu pied et le fil conducteur, ai rebroussé chemin, après plusieurs va et vient, retours en arrière, après reconstitution de la scène sur le théâtre des opérations, ai fait un bond dans le temps, ai atterri au salon, un lieu, un décor familier du duo deux en une et vice versa, je suis arrivée à faire le lien, comprendre le fin mot de l’histoire.
Ce n’était qu’un mauvais rêve, un délire onirique, un cauchemar * ambulant, déambulant dans sa tête, son esprit, ce n'était que l’enfer, l’enfermement de sa prison mentale aux barreaux de métal froid, au contact glacial.

Un air vicié, un espace confiné, un huis-clos étouffant, une ambiance oppressante, une plongée vertigineuse, une immersion en eaux troubles, en abysses profondes, en une introspection au fin fond de son âme, les méandres de son double Je, son autre Moi, Lorima explore, longe les allées de son jardin d’hiver, une douleur pulse lancinante, se propage dans un silence assourdissant, se prolonge en vains échos… Ce n’est que le cliquetis des talons aiguilles de Noria qui martèlent le sol et sa tête, un bruit qui persiste longtemps après l’événement.
Un long métrage réussi, un scénario qui tient en haleine, nous maintient dans des vapeurs nauséabondes, les effluves d’une haleine fétide, une puanteur extrême, un thriller psychologique aux accents de psychose, aux relents Kafkaïen, un haut-le-cœur puissant, une dérive, un mal-être existentiel qui nous plonge dans un profond malaise jusqu’à La nausée.
Une intrigue déroulée jour par jour, heure par heure où Lorima a des idées fixes à l’inverse du narrateur qui a de la suite dans les idées et des idées de la suite, conte en lettres de sang les ravages, les effets dévastateurs du manque d’amour, d’estime, de considération. J’aime à penser qu’il n’y a pas de fatalité, il n’y a que des destins, mille chemins à parcourir, mille desseins à projeter, mille pages à écrire.

Un récit dense, danse macabre, des mots qui résonnent, des images fortes projetées sur l’écran de sa nuit carcérale, des sentiments exacerbés, "des fioles de haine" versées, un venin qui s’instille lentement, se distille insidieusement, un poison toxique qui imprègne l’air, pénètre les pores de sa peau et le grain de papier. Lorima dépérit, se consume de l’intérieur, elle engloutit le noir cafard comme l’on croque la fortune, emplit le vide, comble le néant sidéral à « bouffer la peau des jours » comme la nuit abat le jour. Un tableau flou où se fond la part de fiction, se confond la parcelle de réel et d’imaginaire, qui laisse la part belle à l’imagination.
Une chute tendre, inattendue, une excellente Nouvelle dont le lecteur ne sort pas indemne, à moins d’être sourd et/ou aveugle, malvoyant, malentendant, une statue de glace ou de marbre ou bien encore d’avoir un cœur de pierre, prématurément vieilli par le poids des ans, l’usure du temps, « la rouille des jours ».

Un bouquet de cœurs et tous mes vœux Blin pour la suite des événements.
Désolée pour ce long pavé qui occupe abusivement l’espace de votre page (dit-elle innocemment en ajoutant un astérisque, quelques lignes supplémentaires), n’est que l’expression de mon ressenti sur cette Nouvelle, un genre, une catégorie que je commente peu, pour ne pas dire rarement.

* De la portance, l’incidence des rêves et des songes qui sont la clé de notre Moi, notre jardin intérieur, si le cauchemar chez l’enfant est un conflit récent en voie de résolution, chez l’adulte, il est un conflit ancien non résolu.

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michel jarrié · il y a
J'apprécie votre façon d'écrire.
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Fred Panassac · il y a
J’ai aimé, commenté, voté,
Et voilà, c’est renouvelé !

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Blin · il y a
Un grand merci !
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Marie Quinio · il y a
Superbe texte, j'ai adoré !
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Blin · il y a
Touché. Forcément touché. Merci.
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Valérie Labrune · il y a
Un texte d'une très grande puissance. Il sonne vrai au coeur de ce délire qui agrippe le lecteur dès les premières lignes et prend aux tripes jusqu'aux derniers mots. Respect.
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Blin · il y a
Très touché par vos mots qui m'étreignent et me font chaud au coeur. C'est en vivant cela que l'on sait aussi pourquoi l'on écrit. Merci.
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Alice Merveille · il y a
Eh bien, dire que j'ai failli passer à côté de ce texte... et pourtant ce titre "Lorima Rainer" (une pensée pour Marguerite Duras) aurait dû m'accrocher. Je n'ai pas le talent de Sylvie et de Fred pour commenter votre texte, alors voilà , juste un uppercut dans l'estomac. Chapeau Mister Blin et bonne chance en finale !
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Blin · il y a
Merci Alice d'avoir aimé "ma" Lorima. Je suis tellement heureux de voir que ce texte puisse bousculer, toucher, remuer le sang. Lorima m'a tellement aidé à renaître ! Merci infiniment.
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Claire Bouchet · il y a
Lorsqu'un texte nous bouscule, c'est peut-être qu'il entre en résonance avec une part de notre intime : enfance, adolescence, âge adulte, relation à soi, aux autres, temps heureux ou plus meurtris. Cela peut être aussi parce qu'il nous fait basculer dans un univers tellement éloigné du nôtre que l'on n'en revient pas d'une telle existence. Et puis il y a les mots, les images, les sons, les odeurs.
Pour moi, Lorima Rainer, c'est tout cela à la fois. Mon premier commentaire laissé ici voici quelques mois, suggérait déjà ce que cette histoire de gémellité éveillait dans mon imaginaire. Ces quelques mots supplémentaires vous disent à quel point j'aime ce texte. Je ne peux qu'apporter ma petite pierre pour lui permettre de poursuivre sa route.

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Blin · il y a
Ecrire Lorima Rainer c'est tracer peu à peu son chemin vers la résilience, la tentative de rédemption, une renaissance. Merci d'avoir enlacé ce texte avec tant de ferveur
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Zouzou · il y a
Vote renouvelé, Blin
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Blin · il y a
Un grand merci
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